Film de Benoît Jacquot (France – 2014 – 1h46) avec Charlotte Gainsbourg, Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Benoît Poelvoorde…


3 coeurs affiche uneDans une ville de province, une nuit, Marc rencontre Sylvie alors qu’il a raté le train pour retourner à Paris. Ils errent dans les rues jusqu’au matin, parlant de tout sauf d’eux- mêmes, dans un accord rare.
Quand Marc prend le premier train, il donne à Sylvie un rendez-vous, à Paris, quelques jours après. Ils ne savent donc rien l’un de l’autre, et c’est bien plus qu’un jeu, c’est comme ça. Sylvie ira à ce rendez-vous, et Marc, par malheur, non. Il la cherchera et trouvera une autre, Sophie, sans savoir qu’elle est la sœur de Sylvie. Marc et Sylvie se retrouveront, leur accord sans pareil n’aura pas disparu, c’est trop tard.

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Pour son avant-dernier film et ultime grand œuvre, La Femme d’à côté (1981), François Truffaut avait inventé le personnage de Mme Jouve, interprété par Véronique Silver : une femme mûre, portant sur son corps les traces d’une ancienne passion, qui voit et comprend tout, véritable radar amoureux, alors qu’elle a elle-même quitté la table depuis fort longtemps. Ce personnage sublime, à la fois témoin muet et coryphée, Benoît Jacquot se l’approprie et l’offre à Catherine Deneuve, reine mère aux aguets, à laquelle personne ne dit rien mais qui devine tout.

Mais qu’y a-t-il à comprendre, au juste ? Que chaque rencontre amoureuse est un miracle, un moment suspendu, risque maximum et gain peut-être infini, une nuit pascalienne, littéralement hors sol, telle que l’éprouvent Benoît Poelvoorde et Charlotte Gainsbourg dans le premier mouvement du film.

Après, pour que le mélodrame s’enclenche, encore faut-il que la vraie vie vaille la peine d’être menée, plus écrin que corset, passionnante et complète, pas plus aliénante qu’une autre, mais hantée par les objets et les signes d’un glissement de terrain toujours possible. Le point essentiel, celui que le film respecte à la lettre, c’est que ce n’est la faute de personne.

C’est comme ça, ce sont des choses qui arrivent, et il n’y a pas de coupables, à peine de deus ex machina. Dans Elle et lui (Leo McCarey, 1957), l’héroïne avait la tête ailleurs, déjà dans les nuages, rendant inévitable la collision avec le taxi ; ici, notre publicain a le cœur qui flanche au plus mauvais moment.

Plus que le feu sous la glace avant l’inévitable explosion, trame classique, Jacquot filme l’évitement et la contention. Et c’est cela le plus admirable, cette façon magistrale d’orchestrer des regards et des frôlements, autant d’esquisses de gestes aussitôt déniées, des amoureux qui se retiennent autant qu’ils peuvent, non parce que la société et ses conventions les y contraignent sous peine de scandale et d’exclusion, mais parce qu’ils savent – surtout elle – qu’ils risquent de détruire leur être le plus essentiel. Et que cela ne se peut pas.

D’où ce curieux sentiment d’inéluctable, évidemment propre au mélodrame, la certitude que tout cela se terminera très mal et qu’il manquera toujours la pièce manquante, qu’aucun éclaircissement ne suffira à dénouer l’implacable mécanisme de la tragédie. Puisque personne n’est coupable.

Benoît Jacquot filme donc deux comédiens hantés par autre chose que ce qu’ils font à l’écran et qui n’ont pas le droit de se trahir. Qui flottent entre leurs vies matérielles et les ectoplasmes persistants de la nuit de leur rencontre. “On dirait deux fantômes…”, remarque celle qui les aime tous deux, ça se voit donc un peu, malgré tous leurs efforts. Ce constant décalage mâtine le film de fantastique, du miroir de la disparue à son visage atterré via Skype, motif classique du romantisme noir et expérimentation ultra contemporaine, qui ne font que rehausser la précision naturaliste de ces scènes de la vie de province. C’est rare qu’un film gagne ainsi sur tous les tableaux qu’il s’est choisis.

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