Film de Ariel Zeitoun (France – 2013 – 1h53) avec Nora Arnezeder et Gérard Lanvin…

 

 

angelique affiche allocine uneLe destin incroyable d’Angélique : une jeune fille aussi belle qu’insoumise, qui trouvera dans son amour pour Joffrey de Peyrac la force de combattre l’injustice et la soumission dans un siècle en proie aux luttes de pouvoir, aux inégalités et à l’oppression…

 

 

Entretien avec Ariel Zeitoun (CommeauCinema.com)

Presque soixante ans après le film de Bernard Borderie, pourquoi avoir souhaité adapter à nouveau Angélique, marquise des anges, le roman d’Anne et Serge Golon ?

C’est un désir qui m’est arrivé par vagues. Je me suis toujours senti proche de La Cour des Miracles qui est un peu le théâtre de mon adolescence. J’ai travaillé la nuit, entre mes 15 et 20 ans dans le « ventre de Paris », dans le quartier des Halles, (où l’une des Cours des Miracles les plus importantes y avait prospéré). Les gens qu’on y rencontrait, l’ambiance qui y régnait m’ont beaucoup marqué et cette proximité que j’ai eu très jeune avec ce milieu m’a forcément mis en sympathie avec celui décrit par Anne Golon et son mari. Mais il y a évidemment d’autres raisons qui m’ont poussé vers cette aventure. Faire un film est une chose à la fois légère et profonde, et les raisons qui nous amènent vers tel ou tel sujet sont toujours nichées au fond de nous mêmes. Chacun de nous est le fruit d’une « histoire ». La mienne (celle de mes parents qui m’a inspiré Le Nombril du monde) a le même point de départ que l’histoire d’Angélique : comme elle, ma mère a été achetée et mariée contre son gré à mon père. Et, comme elle, elle a commencé par refuser cette union. Non, ma rencontre avec Angélique n’est vraiment pas le fruit du hasard.

Comment Anne Golon a-t-elle réagi lorsque vous lui avez fait part de votre désir ?

J’ai d’abord dû battre des montagnes pour la retrouver. Au début des années 2000, Anne, qui était depuis des années en conflit avec Hachette pour essayer de récupérer les droits de ses livres, vivait quasiment cachée et dans la hantise des procès. J’ai fini par la retrouver en Suisse. Anne s’est d’abord montrée très méfiante: elle doutait de la sincérité de mes intentions – Il m’a fallu du temps pour la convaincre.

Justement, pourquoi vouloir en offrir une autre lecture ?

D’abord, je ne peux vous cacher que mon « moteur » principal a été le plaisir ludique de faire un film spectaculaire en costumes, sur une période historique que j’adore, avec action, sentiments, duels, poisons et trahisons. Le plaisir aussi de retrouver les parfums d’enfance, du Capitan à Cartouche, et de m’adonner à cette merveilleuse alchimie de l’Histoire et du romanesque. Mais aussi tout simplement parce que j’ai un questionnement différent de celui des précédents films auxquels j’applaudis par ailleurs. Le point de départ est la raison pour laquelle Angélique se refuse à Peyrac : une femme n’a évidemment pas besoin de raison pour refuser un homme qu’elle n’a pas choisi et auquel elle a même été vendue, même si les mariages de raison, ou d’affaires, étaient traditionnels dans la Noblesse. Angélique est censée refuser Peyrac à cause de sa disgrâce physique, sur laquelle Anne Golon insiste dans son livre : Il y a, écrit-elle, quelque chose d’insoutenable à le regarder. Mais je ne pouvais y croire en voyant Hossein. Il était jeune, beau, il boitait à peine et n’avait, pour seule infirmité, qu’une cicatrice qui ressemble au début à un ectoplasme et qui s’efface d’ailleurs au fur et à mesure du film.

La vision que vous proposez est en effet beaucoup plus nuancée.

Dans mon adaptation, si Angélique refuse le mariage, c’est tout d’abord parce qu’elle a un autre dessein : elle veut retrouver son frère, disparu des années plus tôt. Et la disgrâce physique de Peyrac qui est bien réelle dans mon film, n’arrange évidemment pas les choses. Avec Gérard Lanvin, nous avons joué le jeu. Ses cicatrices ne s’effacent pas, elles marquent sa peau. Il les porte depuis l’enfance à la suite des incidents qui l’ont rendu également boiteux. Mais ce n’est qu’un élément et certainement pas la seule raison du refus d’Angélique.

Oui, en fait, non seulement vous prêtez un projet de vie à Angélique mais vous faites de Peyrac un homme réellement marqué et beaucoup plus âgé que chez Anne Golon.

C’est une liberté que j’ai prise : il me semblait impossible qu’un homme ayant fait plusieurs fois le tour du monde, mené autant de combats et inventé tant de choses puisse être aussi jeune. Il m’a fallu du temps pour comprendre que pour moi, Peyrac, c’est Ulysse, revenant à Ithaque, encore une lecture d’enfance ! Ainsi, avec Gérard, un autre élément venait nourrir l’attitude d’Angélique : celui de la différence d’âge. Et grâce à cela, j’ai commencé à croire au refus obstiné d’Angélique… Mais je n’ai pas fait ce film en réaction. Je l’ai fait pour le plaisir dont je parlais précédemment et aussi parce qu’il me permettait de parler de la différence, celle d’un homme comme Peyrac comparé à ceux qui n’ont jamais souffert. Il me permettait aussi de parler de l’amour, de la naissance de l’amour. Comment la séduction, l’intelligence, peuvent transformer le regard que l’on pose sur l’autre.

Le film développe une dimension profondément humaniste et reprend à son compte certains aspects du livre passés relativement inaperçus à leur sortie.

Oui. Angélique parle des forces du bien et du mal, de la condition féminine, des femmes d’hier et d’aujourd’hui vendues, achetées légalement, de l’éphémère illusion du pouvoir, des destins qui se brisent, des naissances et des renaissances, de la (pré) détermination des êtres, de l’incroyable capacité d’adaptation de l’être humain aux situations les plus inattendues, de la gloire et de la misère, des peuples souterrains, de ceux qui n’ont plus rien et qui rêvent demain de changer le monde. C’est une magnifique histoire d’espoir et d’amour, le voyage rêvé entre le romanesque et la vie, une traversée entre désespoir et rage de vivre, semblable à celle de tant de gens d’hier à aujourd’hui. Angélique et Peyrac, c’est la science face à l’ignorance, c’est l’opposition des pouvoirs, celui qui est inné et celui qui est acquis, Angélique et Peyrac, c’est une force de vie insubmersible, intelligente et belle, dès lors qu’on y porte le bon et juste regard.

Avez-vous consulté Anne Golon pour le scénario ?

Sa fille, Nadine Golon, a écrit un premier traitement qui a permis de nous mettre d’accord sur un cadre. Ce cadre posé, Anne Golon nous a ensuite laissé toute latitude, à Philippe Blasband et à moi, pour revisiter l’histoire à notre manière.

Comment avez-vous travaillé ?

Nous étions conscients de la « fatalité » de trahir les livres ! A partir du moment où nous avons trouvé l’organisation de l’histoire, nous avons cessé de les consulter. Tout en respectant, bien sûr, le substrat de l’œuvre, toute cette masse d’informations indispensable. Mais nous n’avons jamais trahi l’esprit des livres d’Anne Golon. Et si nous nous sommes permis certaines fugues, les personnages d’Anne avaient suffisamment de force pour nous résister. A l’arrivée, Angélique (on pourrait en dire autant des autres personnages) n’est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Il y a une véritable dimension politique dans la version que vous proposez. Impossible, par exemple, de ne pas penser aux Indignés, quand vous filmez la Cour des Miracles

Oui. A eux et à tous les exclus de la société, tous ces gens qui ne savent plus où aller et se retrouvent d’ailleurs dans les mêmes endroits que les gueux de la Cour des Miracles. En me lançant dans cette aventure, je savais que le sujet n’était pas sans rapport avec les problèmes actuels. Je voulais que le lien se fasse naturellement, sans de lourds discours.

Autre clin d’œil à notre époque, la manière dont vous insistez sur le fanatisme religieux dont Peyrac est une des victimes.

Oui. Le fanatisme, quelle que soit la religion qui le porte, a hélas traversé les siècles. Il est évident qu’on peut faire un parallèle avec ce que nous vivons- et applaudir les auteurs pour la prémonition dont ils ont fait preuve car tout cela était déjà présent dans les livres. Pour autant, je n’ai pas voulu faire un film didactique. J’ouvre la porte : à chacun de creuser si il le veut.

On vous sent, depuis toujours, un penchant pour les films d’époque. En tant que producteur, on vous doit La Banquière, Lacenaire, Chouans ! Jean Galmot…

Truffaut a dit un jour que le cinéma avait cessé d’être poétique le jour où on était passé du noir et blanc à la couleur parce qu’en rendant le quotidien des gens avec la couleur, le cinéma ne faisait plus rêver. Je trouve que les films d’époque apportent la poésie que la couleur ne nous permet plus d’avoir : ils nous apportent une part de rêve. Nous voyons des choses sur l’écran que nous ne pouvons retrouver dans notre vie de tous les jours. Et sans qu’il y ait la moindre préméditation de ma part, il se trouve que la majorité des films que j’ai réalisés sont des films d’époque. Non pas que je ne m’intéresse pas à la mienne mais je trouve qu’ils procurent des émotions différentes.

Parlez-nous du choix de Nora Arnezeder pour interpréter Angélique.

Un ami m’a appelé un jour en me disant : « Ariel, j’ai trouvé votre Angélique ; une jeune fille formidable qui joue dans Faubourg 36, de Christophe Barratier. Allez voir ce film ! » J’y suis allé et je suis tombé d’accord avec lui à une réserve près : Nora était beaucoup trop jeune pour le rôle. Sauf que nous n’avons tourné que quatre ans plus tard. Durant toute cette période, j’ai fait passer des essais à d’autres actrices mais Nora revenait toujours. Elle a un talent et une noblesse naturelle qui apportent énormément au film : Angélique a beau avoir grandi comme un garçon et passé son enfance à courir dans les bois, ce n’est pas une sauvageonne, Il était important pour moi que l’actrice qui l’interprète ait cette distinction. Et je veux lui rendre hommage : c’était un pari fou, artistique et physique. Elle était là presque tous les jours du tournage, elle n’a jamais craqué et a donné le meilleur de ce que j’attendais d’elle.

Gérard Lanvin est formidable dans le rôle de Peyrac. Mais comment avez- vous pensé à lui proposer ce rôle ?

Gérard et moi nous nous connaissons depuis longtemps. Un jour, je confie a Annabel Karouby, son agent, mon envie d’avoir Gérard dans le film – je le voyais alors dans le rôle de l’avocat François Degrez qu’interprète Simon Abkarian. Annabel m’appelle quelque temps plus tard : « Gérard est dans mon bureau, rencontrez-vous ». J’accours, et là, je vois Gérard, magnifique, en costume cravate, peigné, rasé, et je suis séché. Je n’ose pas lui dire que je pense à lui pour Degrez- je n’y pensais plus tant j’étais sous le coup de l’évidence, je lui tends le scénario : « Je ne te dis rien. Lis et on parle après. » Le lendemain, Gérard me téléphone : « Tu penses à moi pour Peyrac ? » Moi. « Evidemment. Qui d’autre ? » C’est exactement comme cela que ça s’est passé. Gérard a incarné Joffrey de Peyrac avec un naturel absolu : il a son intelligence, sa séduction, sa distinction et sa noblesse. Il est toujours dans la maîtrise. A dix jours du tournage, lors des essais maquillage et costumes, lorsque je les ai découverts, Nora, magnifique dans sa robe, et Gérard avec ses cicatrices et ses boitillements, j’ai été bouleversé : ils étaient tels que je les rêvais. Soudain, il n’y avait plus de studio, plus d’acteurs mais deux splendides personnages, débordants de charme et d’émotion.

Parlez-nous des autres acteurs : Mathieu Kassovitz qui joue Calembredaine.

Sa présence relève du pur miracle et est le cadeau le plus extravagant que j’ai reçu au cours de ce tournage. Je considère Mathieu comme un des 3 acteurs phare de sa génération et je rêvais qu’il participe au film mais cela n’avait pas pu se faire. En fait, je n’avais jamais réussi ni à lui parler, ni à le joindre. Quand le tournage a démarré, Ricardo Scamarcio, magnifique acteur italien, était engagé pour tenir le rôle de Nicolas-Calembradaine. Mais quand il est arrivé sur le plateau, nous ne nous sommes plus entendus : je ne lui aurais jamais demandé de renoncer mais c’est lui qui, de lui-même, l’a décidé. Et je n’ai rien fait pour l’en dissuader, une petite voix intérieure me disait : « Il a raison. » Ses scènes commençaient le lendemain, et je me trouvais en face d’un problème insoluble. J’avais une journée pour le remplacer. C’est à ce moment-là que le producteur exécutif, Emmanuel Jacquelin, me lance : « Et pourquoi pas Mathieu Kassovitz ? Je le connais bien, je peux l’appeler…» J’ai juste envie de hurler qu’il va perdre son temps mais je ne sais pas pourquoi, je m’abstiens ! Et deux heures plus tard, il avait Mathieu au téléphone…qui était à Los Angeles et d’accord sur le principe. Et deux ou trois jours après, Mathieu nous a rejoint. Si ce n’est pas un miracle, cela y ressemble, non ?

Au générique, on retrouve également Simon Abkarian dans le rôle de l’avocat Degrez et Tomer Sisley dans celui du marquis de Plessis-Bellière.

Pour Degrez, j’avais envie d’une force de la nature : Simon Abkarian a cette force, c’est un acteur qui apporte une énergie et une lumière incroyables dans son jeu. Et j’aimais la retenue, le mystère et l’élégance de Tomer Sisley dont je suis un fan absolu depuis le début. Il était important que Nora Arnezeder puisse se mesurer à de grands comédiens, comme Gérard, Simon, Tomer ou David Kross, qui interprète Louis XIV. Et puisque je parle du roi, j’en profite pour dire aussi à quel point ce personnage, et tout le contexte historique qui l’entoure, était important et passionnant. La Fronde, la mort de Mazarin, la « prise de pouvoir » par Louis XIV… suivre l’histoire comme un roman d’aventures et avoir un acteur d’un tel talent a été une chance et un plaisir.

Peter Zeitlinger signe la photo d’Angélique. Jusqu’alors, il n’avait jamais travaillé pour un autre cinéaste que Werner Herzog dont il a fait pratiquement tous les films.

Je n’aime pas le faux confort que donnent les habitudes, j’aime les rencontres, les gens nouveaux. J’ai adoré la façon dont Peter et moi nous sommes affrontés dès nos premières conversations. J’ai aimé sa personnalité, ses partis pris insensés, les risques qu’il me proposait. Peter est un fou génial, il a apporté une chose formidable au film en imposant de l’éclairer à la torche : toutes les scènes de nuit et d’intérieurs sont filmées à la torche. La seule condition que je lui avais posée était de pouvoir tourner un maximum d’heures par jour. Et Peter l’a compris.

Quel parti pris de mise en scène aviez-vous en démarrant le tournage ?

Je voulais ne penser qu’aux acteurs, m’attacher à eux, les valoriser, mais aussi les surprendre, et surtout ne pas « montrer de la mise en scène » : que la caméra soit un personnage qui les accompagne sans trop les gêner mais aussi sans qu’ils soient jamais certain de ce qu’elle allait faire. Et puis, je cherchais les ruptures de rythme et mixer des plans fixes, posés, aux mouvements du steadycam. Mais principalement je tenais à donner le plus possible de confort aux acteurs dans le jeu. Le film est sans doute découpé mais au tournage, cela ne se sentait pas trop car j’ai tourné quasi en permanence à trois caméras, chacune d’entre elles prenant le relais de l’autre sans que le jeu s’arrête. Cela permettait aux acteurs de jouer les scènes en continu et donnait encore plus de force à leur jeu.

La scène d’amour est assez pudique.

Je la voulais simplement sensuelle ; que le spectateur ressente le caractère charnel de l’union qui est en train de naitre entre Angélique et Peyrac et qui fait le ciment de leur couple. Que l’on éprouve aussi l’aspect initiatique de ce moment. Ce n’est pas forcément un moment érotique mais profondément amoureux…il ne s’agissait pas d’être provocateur en ce domaine.

Il y a dans Angélique, une mémorable scène de duel.

Il a fallu 2 mois d’entraînement intensif pour y parvenir. C’est une scène qui présentait plusieurs difficultés. D’abord, Gérard Lanvin, n’avait jamais tenu une épée de sa vie, il a dû tout apprendre des règles de l’escrime. Encore plus embêtant, Peyrac, durant ce duel, ne peut pas bouger sa jambe – comment le ferait-il puisqu’il boite ? Il est planté au milieu, il repousse son assaillant à bout de bras mais est incapable de faire dix pas en avant ou dix pas en arrière. Avec Michel Carliez, acteur, maître d’armes et chorégraphe de cascade, il a fallu bâtir un combat autour de cette impossibilité. Le seul moment où Peyrac bouge lui permet de surprendre son adversaire et de lui planter son épée dans le dos. Le reste du temps il est de face, comme une cible exposée.

Le film se termine avec un carton indiquant : « Fin de la première partie ». A quand la deuxième ?

Philippe Blasband et moi l’avons écrite et s’est posée la question de la tourner dans la foulée de la première. J’ai choisi d’attendre. La deuxième partie est très différente de la première : les décors ne sont pas les mêmes- beaucoup de scènes se déroulent à Versailles, l’état d’esprit est différent, les années ont passé et ont changé les personnages. Devenue marquise des anges, Angélique est désormais une femme qui se bat pour sa survie et n’a plus grand-chose à voir avec la jeune ingénue du début. Tourner dans la continuité, c’était courir le risque de rendre les personnages moins authentiques. Tous, acteurs et techniciens, avons convenus de laisser passer un peu de temps, tout en nous tenant prêts.

Les livres se sont vendus à plus de 150 millions d’exemplaires et dans le monde entier. Angélique a-t-il déjà été vendu à l’étranger ?

La Corée, Le Canada, l’Allemagne, La Russie, la Pologne, La République Tchèque, la Hongrie, le Benelux, la Suisse, etc… l’ont déjà acheté. En Russie, les gens raffolent de cette saga ; à tel point que des fausses éditions, des épisodes qui n’ont pas été écrits par Anne et Serge Golon y ont également été commercialisés avec beaucoup de succès.

 

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