Documentaire de Frederick Wiseman (Etats-Unis – 2013 – 4h04)

 

Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

Séance unique

At berkeley affiche uneUn semestre sur le campus de la plus prestigieuse université publique américaine : Berkeley.
Frederick Wiseman nous montre les principaux aspects de la vie universitaire et plus particulièrement les efforts de l’administration pour maintenir l’excellence académique et la diversité du corps étudiant face aux restrictions budgétaires drastiques imposées par l’Etat de Californie.
A travers les différentes facettes de cette institution mythique, At Berkeley nous donne accès au débat sur l’avenir de l’enseignement supérieur aux États-Unis.

 

 

Critique « Critikat .com »

Avec ses manières d’inspecteur de bâtiments, on pourrait croire que Frederick Wiseman, infatigable peintre des institutions, serait plus attentif à l’espace qu’au temps (à l’exception peut-être du temps de tournage et de la durée des films qu’il en tire). Pourtant, dans ce qu’il restitue ici de son exploration de la prestigieuse université de Berkeley, Californie, c’est bien la dimension temporelle qui s’impose – et qui presse. La tranquillité de la méthode bien rodée de Wiseman, la durée patiente du film (quatre heures), les quelques pauses montrant les activités artistiques des étudiants ne doivent pas nous tromper : sur les mois passés at Berkeley, c’est bien un état d’urgence qui se dessine.

Dans l’immensité du campus, il est un lieu qui s’impose sur tous les autres dans le film, parce que celui-ci y revient régulièrement, mais aussi parce qu’il en met particulièrement en valeur l’espace et la répartition des personnes en son sein pour mieux attirer l’attention sur ce qui s’y joue : la salle du conseil d’administration. On y évoque sans ambages ce qui fragilise cette vénérable institution universitaire publique : réduction des aides de l’État, question de dépendance vis-à-vis d’autres institutions voire de communes voisines sur certains plans (la sécurité, notamment), sans oublier la contestation étudiante, tradition qui ne s’est pas perdue depuis la grande époque du « Free Speech Movement » né en ces lieux mêmes en 1964, et qui a même conservé des accents d’une gauche qu’on pouvait croire dissoute dans le libéralisme économique américain triomphant. Le rappel régulier de ces difficultés crée au fil du long métrage une discrète montée de tension dramatique qui rend prégnant le combat permanent de Berkeley pour maintenir, au XXIe siècle, la qualité de son enseignement, mais surtout l’idéal qu’elle représente.

Milieu oblige, plus encore que dans les récents films de Wiseman, la parole est au centre des activités captées par le film, qui dès lors lui confie aussi sa propre place centrale : cours professoraux, réunions, échanges entre professeurs et étudiants, revendications clamées au mégaphone. Cette parole qui révèle les failles du système est aussi celle par laquelle celui-ci peut perdurer et faire perdurer les vertus dont il se targue. Car la Berkeley qui s’y dévoile n’est pas si éloignée de celle d’où la contestation s’échappa il y a un demi-siècle, avec son recours aux discussions posées, mais franches où, à travers les questions d’organisation des relations entre étudiants, se renouvellent des questions à l’échelle de la société entière (notamment celle, toujours malaisée aux États-Unis, des relations interethniques). Avec sa patience lui autorisant la collecte avant l’épure, son sens de l’écoute sachant composer un tout à partir d’un tout, et surtout une totale honnêteté dans sa restitution du monde, Wiseman rend le meilleur des hommages à une institution dont le grand âge n’en fait en rien une relique du passé, et qui continue d’être de son temps en assurant une fonction non écrite mais essentielle : un vivier toujours bouillonnant de la démocratie américaine.

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Rien ne va plus à Berkeley, la mythique université publique (c’est important) de Californie fondée en 1868 à San Francisco. C’est la crise, et les budgets alloués par le gouverneur sont encore une fois à la baisse…

Comment faire survivre cette véritable entreprise où se regroupent plus de 33 000 étudiants ? Connue pour son accueil de la “diversité”, son ouverture aux classes défavorisées, forte de son histoire politique (les mouvements contestataires de la fin des années 60), Berkeley se trouve
dans une situation critique et ses dirigeants (pour la plupart anciens étudiants “gauchistes”) doivent trouver un équilibre budgétaire et pourtant continuer non seulement à accueillir des jeunes issus des milieux les plus pauvres mais aussi, désormais, garantir l’accès aux études aux jeunes issus des classes moyennes, également touchées…

C’est le moment que choisit le grand Frederick Wiseman, 85 ans, pour planter pendant le premier semestre sa caméra au sein d’une de ces institutions (hôpitaux, écoles diverses, commissariats, conservatoires, clubs de sport, tribunaux, agences de mannequins, etc.) auxquelles il a consacré la plus grande partie de son œuvre (trente-huit films à ce jour !). Mais celle-ci lui est peut-être plus chère encore, puisqu’il a longtemps enseigné le droit (notamment à Harvard) avant de devenir producteur de cinéma puis documentariste.

Quatre heures durant, qui ne laissent aucun répit et ne lassent jamais, Wiseman filme des cours (parfois, on ne comprend rien), magistraux ou non. On découvre aussi un art de l’enseignement assez peu fréquent de notre côté de l’Atlantique : les étudiants peuvent exprimer et argumenter leurs points de vue, dans un respect de la parole de l’autre assez revigorant.

Dès le début du film, une jeune femme noire pose sur la table ce qui va devenir le nœud du film : elle qui est issue d’un milieu modeste ne comprend pas pourquoi aujourd’hui elle devrait se montrer solidaire des étudiants de la middle class. Ont-ils jamais été dérangés par la pauvreté ? D’autres étudiants lui répondent. Puis la professeur reprend la parole et tente de synthétiser la situation d’un point de vue historique et politique…

Grâce à la durée des scènes et des plans, les recteurs et directeurs de départements nous deviennent peu à peu familiers, et nous partageons leurs angoisses, leurs espoirs, leur ironie (notamment face aux étudiants agitateurs qui réclament tout et n’importe quoi sans discernement), leur fatalisme. Quel sera l’avenir de la culture dans une civilisation occidentale en plein déclin économique ? C’est tout le débat qui agite ce film salutaire et stimulant.

 

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