Film de Philippe Claudel (France – 2012 – 1h42) avec Daniel Auteuil, Kristin Scott Thomas, Leïla Bekhti, Richard Berry…

 

Avant l'hiver affiche unePaul est un neurochirurgien de soixante ans. Quand on est marié à Lucie, le bonheur ne connait jamais d’ombre. Mais un jour, des bouquets de roses commencent à être livrés anonymement chez eux au même moment où Lou, une jeune fille de vingt ans, ne cesse de croiser le chemin de Paul.

Alors commencent à tomber les masques : les uns et les autres sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent être ? La vie de Paul et Lucie est-elle celle dont ils avaient rêvé ? Qui ment et qui est vrai ? Est-il encore temps, juste avant l’hiver de la vie, d’oser révéler les non-dits et les secrets ? Où sont les monstres et qui sont les anges ?

 

 

Critique « La Croix »

Après Tous les soleils, comédie qui sonnait parfois faux, Philippe Claudel, le romancier des Âmes grises et du Rapport de Brodeck, renoue avec la veine du superbe Il y a longtemps que je t’aime . Comme son premier film, Avant l’hiver dessine à petites touches ses personnages, sans se soucier de séduire dès le premier abord. On retrouve avec bonheur la lumineuse Kristin Scott Thomas, forte et fragile, aux côtés de Daniel Auteuil, en chirurgien solide et taiseux. Richard Berry confère à Gérard une humanité et une densité qui lui épargnent un pathétique de soupirant éconduit. En contrepoint de ces acteurs matures, Leïla Bekhti apporte une jeunesse plus trouble que troublante. En Lou, Paul croit reconnaître les années d’innocence où tous les avenirs, tous les chemins semblaient encore possibles.

Car le vrai sujet de ce film, qui marie élégamment drame intime et thriller, c’est l’inquiétude d’être passé à côté de sa vie. Une préoccupation dont Philippe Claudel ne cache pas qu’elle est sienne. Paul avoue volontiers que la vie lui a tout donné – métier, femme, enfant – avant même qu’il ait eu le temps de désirer. S’il avait décidé, aurait-il voulu une existence identique ? Exaspéré, Gérard estime que son ami ne méritait pas Lucie qui s’étiole à l’attendre. À sa bru, elle lance : « Victor est mon fils, mais si tu es malheureuse avec lui, il faut le quitter vite. On ne le dit jamais. » Au fil du récit, les personnages s’étoffent, révèlent des failles, laissent deviner des parts d’ombre.

Avant l’hiver subjugue par son atmosphère délicate qui distille en demi-teintes le sentiment du temps qui passe, enfermant les uns et les autres dans une prison d’habitudes et de conforts auxquels ils ne parviennent plus à s’arracher. Quand, contraint par une déviation routière, Paul s’extrait de ses perpétuels allers-retours entre son domicile et son lieu de travail, il a des difficultés à distinguer réalité et faux-semblants. Lucie se partage entre sa demeure contemporaine aux cloisons transparentes (« ton cercueil de verre », lui jette sa sœur) et son parc, qu’elle soigne avec le talent d’une paysagiste professionnelle. Dans une ambiance d’automne mélancolique, surgissent déjà les froids de la saison hivernale, tandis que l’intrigue avance vers un dénouement annoncé à demi-mot dès l’ouverture du film.

 

Critique « aVoir-aLire.com »

Avec ce troisième film en tant que réalisateur, Philippe Claudel éprouve l’étendue désertique de notre capacité à appréhender les relations humaines. Après l’excellent Il y a longtemps que je t’aime et l’incursion strasbourgeoise Tous les soleils, le scénariste et romancier met en scène le vertige que provoque l’insoutenable légèreté de l’être. La morsure du froid se révèle mortelle. Il ne s’agit pas ici de quelconques fluctuations météorologiques mais bien de l’aigreur glacée qui isole les âmes.


La première fissure dans le cercueil de verre où vivent Paul et Lucie prend la forme de la reine de fleurs : la rose. Chaque pétale qui effleure ce mausolée de cristal est une lézarde dans un amour conventionnel et sans chaleur. Alors que des dizaines de bouquets sont livrés anonymement au domicile conjugal, le mari se prend à fantasmer une autre vie tandis que son épouse s’enlise dans la terre meuble d’un jardin à l’immensité morbide. Excités par ce remue-ménage, les secrets de famille se fraient peu à peu un chemin sinueux vers la surface tandis que le couple détourne le regard avec dégoût.
Avec la minutie chirurgicale de son personnage principal, Philippe Claudel se livre une nouvelle fois à l’exercice d’équilibriste qu’est l’étude de moeurs. Attelé à la dissection de l’existence bourgeoise et de ses corollaires putréfiées, le cinéaste injecte cette fois-ci une pointe de mystère à son oeuvre. L’analyse sociologique tend presque à se confondre avec une intrigue parfois sordide. Même lorsque le soleil est à son zénith, il peine à échauffer les passions des personnages qui ne dévoilent leurs mystères qu’à leur corps défendant.


La composition rigoriste des cadres conjuguée au travail mathématique des couleurs compose une atmosphère ténébreuse où la froideur hivernale s’annonce avec la même indolence que celle dont les Parques faisaient preuve. La représentation de l’immuabilité entre la vie et la mort, exposée sans artifices, saisit le spectateur d’une terreur innommable. A quoi bon vivre puisque nous ne le pouvons pas ?
La talentueuse Kristin Scott Thomas incarne avec maestria cette mater dolorosa qui a abdiqué tout contrôle aux hommes de sa vie. Spectre esseulé, elle ère d’une âme à l’autre dans le but un peu vain de maintenir un simulacre de bonheur. Sans la tendresse de Philippe Claudel, l’on sortirait de la salle rompu, mais la douce indulgence du cinéaste concourt à une remise en question congrue et fondamentale.

 

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