Film de Pascale Ferran (France – 2013 – 2h08) avec Anaïs Demoustier, Josh Charles, Roschdy Zem, Camélia Jordana, Taklyt Vongdara, Radha Mitchell, Geoffrey Cantor, Clark Johnson…

 

Bird people affiche uneEn transit dans un hôtel international près de Roissy, un ingénieur en informatique américain, soumis à de très lourdes pressions professionnelles et affectives, décide de changer radicalement le cours de sa vie.
Quelques heures plus tard, une jeune femme de chambre de l’hôtel, qui vit dans un entre-deux provisoire, voit son existence basculer à la suite d’un événement surnaturel.

 

 

Critique « Télérama »

Pascale Ferran est une cinéaste rare, qui tourne peu, mais bien. Autant dire que ce quatrième film, huit ans après le succès de Lady Chatterley, était très attendu. Il donne, pourtant, l’impression d’être providentiel, comme tombé du ciel. Décollage, envol, avions, il en est justement question, puisque l’action se situe à l’aéroport de Roissy ou dans ses environs. Notamment dans un hôtel ­international, où Gary (Josh Charles, acteur remarqué dans la série The Good Wife), un Américain, est descendu, pour une nuit. Ingénieur très calé dans sa branche, ce battant réunit tous les ­attributs de la réussite sociale. Super job, super épouse, des enfants, une maison qu’on entr’aperçoit et qu’on devine spacieuse. Il est de passage à Paris pour une réunion d’affaires. Celle-ci achevée, il s’en revient en taxi à son hôtel, à Roissy, et s’apprête à repartir le lendemain pour Dubai. Mais après une nuit très agitée, avec crise d’angoisse carabinée, il décide de rompre radicalement avec son existence. Fini ce boulot de dingue, finie aussi cette vie de famille qui n’en était plus une. Pas simple de couper ainsi les ponts. Ça peut devenir très brutal. Cette brutalité, Pascale Ferran la montre plein cadre, à travers une longue scène de rupture via Skype (l’épouse est chez elle, aux Etats-Unis), extrêmement forte. Pleine de coups de griffe, de rancune, de fatigue nerveuse et de chagrin. Du théâtre de chambre, particulièrement intense. « Je ne supporte plus cet état de guerre permanent », lâche un moment Gary. Cette réplique s’accompagne chez lui d’un renversement de perspective : comme si, d’un coup, en disant stop, Gary esquissait une révolution anthropologique.

Décoller très haut dans l’imaginaire, tout en rendant compte d’un quotidien écrasant, de cette pression de plus en plus affolante qui pèse sur ceux qui ont encore la chance d’avoir du travail, voilà le défi. En parallèle à la crise profonde de Gary, Pascale Ferran met en scène un autre personnage, une jeune fille nommée Audrey (Anaïs Demoustier, insolite, angélique). C’est une jeune étudiante, qui travaille comme femme de chambre dans l’hôtel où se trouve l’Américain. Curieuse mais aussi consciencieuse, anxieuse peut-être, elle est dans cet âge à la fois joyeux et difficile où rien n’est vraiment stable, où tout est possible. La caméra accompagne ses déplacements, son travail mécanique, en lui donnant une allure de ballet permanent. Autant Gary réinvente son existence depuis sa chambre en faisant des outils numériques un nouvel usage, autant Audrey sillonne l’espace, dans un mouvement perpétuel. Elle est capable de faire plusieurs choses en même temps, de nettoyer les chambres, de chiper des bribes de conservations secrètes, de laisser son esprit vagabonder ailleurs. Il arrive un moment où l’existence de cet être hyper réceptif bascule elle aussi, mais à la différence de Gary, de manière légère, sans violence, à travers un épisode fabuleux dont on ne dévoilera rien, pour garder l’effet sidérant de surprise. Ce que tente Pascale Ferran est très périlleux. Mais elle triomphe de toutes les difficultés avec un grâce mêlée de générosité.

Mutation, réincarnation, renaissance. Du jamais-vu surgit à l’écran. Pas seulement dans les morceaux de bravoure — comme ce moineau qui volette et dont le parcours planant, mais aussi angoissant, constitue en soi une aventure. C’est dans sa totalité que le film nous bluffe, dans sa manière de faire zigzaguer le récit, de combiner réalisme et merveilleux, de saisir le monde globalisé et des miettes au ras du bitume. Bird People enchante même en matière de musique, puisqu’il nous offre à plein volume et dans une scène-clé un classique de Bowie (Space Oddity, hé oui !). Il échappe aux normes, aux catégories et s’avère tout à la fois spectaculaire et expérimental, sensitif et cérébral, ultra-contemporain et intemporel. Libre comme l’air.

 

Critique « aVoir-alire.com »

Forte du succès de Lady Chatterley, César du Meilleur Film en 2007, Pascale Ferran, cinéaste rare (4 films en 20 ans), livre avec Bird People un retour inattendu dans une dimension fantastique qui confère à son dernier opus un caractère singulier.
L’étrangeté de l’oeuvre est immédiate… L’on se retrouve dans une rame de RER à destination de Roissy Charles de Gaulle, à observer les voyageurs occupés dans leur routine de trajet. Le regard, formidable d’humanité, de complexité, de légèreté également, dure plusieurs minutes, avec pudeur, sans voyeurisme, lors d’une séquence somme qui vaut à elle seule le déplacement dans l’aventure Bird People… Dans cette rame du quotidien, l’on griffonne, l’on abuse de son smartphone, l’on exprime le temps à sa façon. Les couleurs, personnalités et milieux sociaux diffèrent, mais l’universalité est déjà posée. Cette séquence est une formidable introduction sur une oeuvre de voyages intérieurs dont le cadre est essentiellement un aéroport international et l’un de ses hôtels, où la réalisatrice va s’attacher en particulier à quelques destinées, à leurs solitudes et à leurs réalisations intérieures…

Narration éclatée. Après s’être attachée à cette constellation de vies et de regards, la réalisatrice s’éloigne du collectif pour poser un regard chirurgical sur une poignée d’existences évoluant dans un hôtel de Roissy, au détriment, a priori, d’une construction équilibrée, ou du moins canonique. Elle s’intéresse en particulier à deux personnages qui vont se croiser, influer sur d’autres destins, à l’occasion d’un découpage centré sur eux, ce qui donne un caractère original à la structure même du film. L’un est joué par Anaïs Demoustier , étudiante, femme de chambre, observatrice facétieuse de réalités sociales curieuses, témoin des froissements de draps, des rendez-vous improbables dans un no man’s land existentiel où chacun semble mettre sa réalité de côté, où le personnel de l’hôtel est lui-même passé au crible dans ses écarts entre l’habit maison, rigide, et la triste misère sociale qu’il peut dissimuler. L’autre personnage est incarné par Josh Charles (Deux garçons, une fille, trois possibilités), un client américain au bord du burn-out, saisi d’une épiphanie vitale lors d’un bref séjour d’affaires, qui le conduit à changer radicalement de vie alors qu’il prolonge subitement son passage au Hilton, incapable de sortir de sa chambre. Il abandonne tout, femme, enfants, boulot… Toute responsabilité.

Malgré ce traitement narratif éparpillé, Ferran ne prend pas ses personnages à la légère. Certes, le ton est celui d’une fantaisie un peu irréelle, propre à ces lieux impersonnels que sont les chambres d’hôtel sans âme ou sans nationalité propre. L’intrigue conjugale entre Josh Charles qui annonce sa rupture avec son épouse, Radha Mitchell, par Skype, est un étonnant moment de cinéma, à la fois grave, solennel, et pudique, où le temps semble s’arrêter. La réalisatrice se sert de ce découpage quasi aléatoire pour aller au plus profond de l’exercice d’introspection conjugale et humaine. L’émotion et la métaphysique se rejoignent dans ces moments spectaculaires de l’intimité.

Hors temps, hors norme, Bird people ose l’originalité de ton, en utilisant, peut-être un peu maladroitement, la métaphore de l’oiseau-témoin, qui vole de destinés en destinés. Elle pousse cette image jusqu’au fantastique pur, transformant la femme de chambre Demoustier en petite créature ailée, adaptant l’adage « si j’étais une souris… » à la géographie du film. On croit moins au procédé, même si de très beaux moments sont encore à signaler… Mais cette séquence qui intervient très tardivement, se révèle un cran en-dessous de l’excellence générale du métrage, où, pendant plus d’1h30, le travail de Pascale Ferran confinait à la perfection.
Sélectionné à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, Bird People papillonne beaucoup, avec style et brio, touchant à l’intimité profonde de l’être pour atteindre une forme d’universalité poignante. Une oeuvre remarquable dans une filmographie décidément inébranlable.

 

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