Film de Woody Allen (Etats-Unis – 2013 – 1h38) avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Peter Sarsgaard, Sally Hawkins, Louis C.k….

 

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Film proposé en VOST

Blue jasmine uneAlors qu’elle voit sa vie voler en éclat et son mariage avec Hal, un homme d’affaire fortuné, battre sérieusement de l’aile, Jasmine quitte son New York raffiné et mondain pour San Francisco et s’installe dans le modeste appartement de sa soeur Ginger afin de remettre de l’ordre dans sa vie.

 

Critique “Kritikat.com”

Pour extrêmement prolifique, Woody Allen est surtout un cinéaste très multiple. Forcément, l’empressement furieux avec lequel il a enchaîné depuis les années 1960 près d’une cinquantaine de longs-métrages n’a pu que télescoper une incessante circulation de fantaisies, de pastiches (Bergman, Cassavetes), de logorrhées des plus diverses. Parmi la foule se tient, pourtant, une race de films graves et imposants. Si leur place n’est jamais évidente dans une œuvre aussi riche et fantasque, le cinéaste a réussi, ponctuellement, à produire de ces miraculeux apaisements : ce sont les Match Point, les Maris et Femmes. Blue Jasmine est de ceux-là : de la fibre la plus marquante de l’art de Woody Allen, un cinéma balzacien, dont le départ ricaneur se mue très vite en une variation tragique et crispée du satire bourgeois dont il fait habituellement son beurre.

De Blue Jasmine, on retiendra par-dessus tout et pour longtemps la présence irradiante d’une interprète, Cate Blanchett. Muraille fissurée de toutes parts, Jasmine s’extirpe comme elle peut d’une vie d’épouse richissime, brutalement interrompue par la mort de son mari (Alec Baldwin). Tandis qu’elle trouve refuge chez une sœur joviale et volontaire (Sally Hawkins), une seule obsession semble la transpercer : ne pas perdre la face. Un double mouvement suit alors ses pérégrinations dans San Francisco : plus l’édifice d’une possible reconstruction personnelle se dessine (un travail, un amour), plus sa fragilité le menace d’un fatal effondrement (mensonges, tensions familiales). Au rythme de ses oscillations entre « l’avant » (la vie princière de l’élite newyorkaise) et « l’après » (la bohème sanfranciscaine), le récit se charpente autour d’un point de fuite mystérieux et traumatique, noyé dans la mythomanie : une rupture, au sens le plus littéral, c’est-à-dire celle d’un couple, mais aussi d’un personnage en proie à une véritable dislocation.

Ainsi se dessine une grande œuvre pathétique sur la perfection sociale. Impossible accomplissement, aveuglément motivé par un besoin de domination, la position d’idéal bourgeois et féminin à laquelle aspire Jasmine l’absorbe impitoyablement. L’héritage de Gena Rowlands (Une femme sous influence) infuse puissamment dans l’interprétation démente de Cate Blanchett : une folie dévorante, qui brûle et s’agite incessamment sous sa rigidité de façade. Blue Jasmine est, d’une certaine manière, un film laborieux, au sens où chacun de ses multiples rôles de composition se trouve marqué par l’effort virtuose de son interprète : Alec Baldwin en tyran chic et moderne, Bobby Cannavale en mâle alpha insouciant, Michael Stuhlbarg en dentiste solitaire et libidineux, et même une apparition du prodige Louis C.K., apportent l’un après l’autre au film toute leur adresse de solistes géniaux. L’harmonie de ces partitions méticuleuses est difficile, stridente. Elle contribue aussi au sentiment de trop-plein, d’essoufflement qui parcourt Blue Jasmine.

Implacable, concentré, ce quarante-septième long-métrage se donne toutes les peines du monde pour réussir une exécution d’aussi haute volée. Exténuant, à deux doigts de la pénibilité, il s’avère aussi beau et tragique que son héroïne : impeccablement cousu, prêt à éclater, il tire toute sa grâce d’une fragilité constamment rachetée par les démonstrations de force de ses interprètes, et par l’exactitude de son écriture. Chef-d’œuvre contrit, terriblement irréprochable, qui nous livre un cinglant message : on est encore loin d’avoir enterré Woody Allen.

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Jasmine (Cate Blanchett, extraordinaire) descend de son avion à l’aéroport de San Francisco. Depuis New York, elle n’a cessé de soûler de paroles sa voisine, une vieille dame qui s’en plaint auprès de son fils venu la chercher. Jasmine est complètement flippée, parle tout le temps, exprime son angoisse, ne supporte pas la promiscuité, avale des médicaments comme des bonbons, et elle débarque sans prévenir chez sa sœur, Ginger (Sally Hawkins), qu’elle avait perdue de vue depuis des années.

Il faut dire que Jasmine est mariée à un homme d’affaires fortuné, Hal (Alec Baldwin) qu’elle vient de quitter, tandis que Ginger est restée une prolétaire. Le choc des cultures va s’avérer rude. Donc aussi source de drôlerie. Par un jeu de va-et-vient, nous allons découvrir le passé new-yorkais de Jasmine et les péripéties de son séjour à Frisco. De toute évidence inspiré d’Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, qui n’a jamais fait personne se taper les cuisses de rire, Blue Jasmine commence comme une comédie. Sans dévoiler la fin du film, tout l’art de Woody Allen va consister (le spectateur le comprend assez vite), de façon extrêmement progressive, à le transformer en drame psychologique.

Ce qui faisait rire au début – un personnage de femme névrosée, que le spectateur identifie immédiatement comme étant le héros classique et familier d’un bon vieux film de Woody Allen – va devenir la source de notre émotion. Le moment où tout bascule, où la dégringolade commence, est assez facile à identifier. C’est celui où soudain, entre la poire et le fromage, dans une discussion marrante entre Jasmine et les copains dragueurs et lourdingues de Ginger, nous apprenons par inadvertance un détail capital sur le mari de Jasmine. Ce personnage fat et antipathique que nous regardions avec ironie dans la scène précédente (un flash-back), nous ne le verrons plus du même œil. Le point de vue change. Il aura suffi d’un seul mot, d’un petit grain de sable dans la machine comique emballée de Woody Allen pour renverser la vapeur dans l’autre sens.

Blue Jasmine, c’est d’abord cela, un projet esthétique : comment passer de la distance du rire (au début d’un film, la complicité avec le personnage principal n’est pas encore établie) à l’identification et à l’empathie ? C’est presque à une leçon d’écriture cinématographique (si le terme n’était pas déplacé chez un auteur si peu professoral) que nous assistons donc : comment se rapproche-t-on d’un personnage ? C’est le premier point : la grâce d’écriture retrouvée de Woody Allen, qu’il perd et oublie dans certains de ses films – sans qu’on comprenne bien pourquoi d’ailleurs. Comme souvent chez Allen, l’art de la parodie (qui lui vient de son admiration pour les grands humoristes du New Yorker qu’étaient dans son enfance S. J. Perelman, Robert Benchley ou Will Cuppy) s’assortit d’une satire sur son époque.

Chez Tennessee Williams, Blanche Dubois (Jasmine ici) devenait folle quand elle découvrait que son riche mari, qu’elle vénérait, était homosexuel. Chez Allen, rien de tout cela. Le mari de Jasmine est manifestement inspiré du financier véreux Madoff (chez qui le spectateur français s’amusera aussi à reconnaître certains points communs avec un récent ministre du Budget…). C’est la superficialité de Jasmine, sa naïveté et sa bêtise qui seront cause de la chute du couple et surtout du mari.

Jamais peut-être, depuis les personnages qu’interprétaient Mia Farrow (comme par exemple dans Alice) ou Gena Rowlands (dans Une autre femme), Allen n’avait décrit un personnage féminin avec tant de cruauté. Chez lui, les femmes sont souvent victimes des hommes (Scarlett Johansson dans Match Point ou Anjelica Huston dans Crimes et délits), des hommes qui s’en sortent en toute impunité. Dans Blue Jasmine, Jasmine est responsable, sinon coupable. Si Alice, malgré l’échec de son couple, survivait et triomphait, si Blanche DuBois chez Williams finissait en hôpital psychiatrique, Woody Allen abandonne Jasmine dans la rue, livrée à elle-même, sans aide. Seule et sans espoir de guérison. Les mêmes mots, les mêmes tics qui nous faisaient tant rire au début ont perdu tout aspect comique.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le regard que porte Woody Allen sur l’humanité ne s’améliore pas avec l’âge. Il est sans pitié. 

 

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