Film de Jeremy Saulnier (Etats-Unis – 2014 – 1h32) avec Macon Blair, Devin Ratray, Amy Hargreaves, Kevin Kolack, Eve Plumb, David Thompson…


Blue ruin affiche uneFilm proposé en VOST

Interdit aux moins de 12 ans

Dwight Evans est un mystérieux vagabond dont la vie en marge de la société va se retrouver bouleversée par la libération d’un meurtrier. Dwight va être entrainé dans une spirale de violence dont personne ne sortira indemne.

 

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

C’est une “maison” bleue, échouée sur une plage de Virginie. On y vient à pied, mais la comparaison avec l’autre, adossée à une colline de San Francisco, s’arrête là. Nettement moins accueillante, criblée de balles (on saura pourquoi après une heure de film), délabrée, rouillée, mais surtout dotée d’un moteur et de quatre roues, cette Pontiac bleue en ruine appartient à Dwight Evans, hobo hébété qui en fit son home sweet home après l’assassinat (manifestement traumatique) de ses parents. Lorsqu’il apprend que le meurtrier sort de prison après vingt ans de réclusion, il décide de se venger. Evidemment, rien ne se passe comme prévu.

En revanche, tout se passe comme il se doit, in real life. Car si tuer quelqu’un peut être d’une stupéfiante facilité pour qui y est exercé – la vague de tueries post-Aurora aux Etats-Unis le rappelle presque tous les mois –, ce peut être une tannée pour un type pas très habile. Une victime, ça résiste, ça saigne, ça s’enfuit, ça se débat – et ça débat aussi, parfois, comme dans cette scène de négociation absurde dans le coffre d’une voiture, plus goguenarde qu’hilarante, à l’image du film dans son ensemble. Jeremy Saulnier, dont c’est le deuxième long métrage après l’inédit, en France, Murder Party en 2007, filme le parcours vengeur comme un long cauchemar éveillé, une descente aux enfers grotesque et titubante.

Il y a à l’évidence du Coen (Blood Simple et Fargo, surtout) dans cette férocité tragi-comique, dans cette fascination pour le ratage implacable, et dans cette Amérique détraquée où l’innocence finit dévorée par le désespoir. Mais on reconnaît également là un geste très contemporain, partagé par nombre de jeunes cinéastes indépendants remarqués lors de festivals (Sundance, mais pas seulement) depuis quelques années : Sean Durkin (Martha Marcy May Marlene ), David Robert Mitchell (The Myth of the American Sleepover, mais surtout It Follows), Matthew Porterfield (I Used to Be Darker, dont Jeremy Saulnier a justement signé la très belle photo), et d’autres encore. Tous, pour le dire vite, filment avec une douceur trompeuse un pays engourdi, un pays de zombies où les cris (et les SOS) ne semblent plus porter (et partent dans les airs).

Ce n’est pas un hasard si Macon Blair, fabuleux comédien au regard ahuri et à la démarche droopyesque, passe tout le film à squatter de maison en maison (celle qu’il cambriole, la sienne, celle de sa sœur, celle des assassins) sans réussir à se fixer nulle part : il n’y a nulle part où demeurer. La ruine bleue – expression peu courante qui signifie aussi “débâcle” en anglais – est celle du drapeau américain, dont les étoiles ne sont plus en vérité que des trous de mites, et les bandes rouges des traînées de sang.

Dans les seventies, au retour du Vietnam, l’impression dominait que la maison était en flammes ; depuis, on l’a reconstruite, elle tient à peu près debout, mais elle est invivable. Et tout ce qui reste à partager, finit par constater Saulnier, ce sont des cartes postales, clichés d’un ancien temps qui de toutes les façons arriveront trop tard dans la boîte aux lettres.

Critique “aVoir-aLire.com”

Remarqué par une comédie horrifique déjantée intitulée Murder Party (2007) – également diffusée dans le cadre de l’Etrange Festival – le jeune cinéaste Jeremy Saulnier sort de l’ornière du cinéma de genre avec son second opus, l’excellent Blue Ruin qui risque bien de lui apporter une belle notoriété. Présenté avec succès à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes puis au festival de Locarno, ce thriller fait preuve de très grandes qualités dans la description d’un milieu marqué par un atavisme familial toujours prégnant. A travers l’histoire linéaire d’une vengeance, Jeremy Saulnier décrit avec beaucoup de justesse la spirale infernale que constitue la loi du talion. Comme dans les films italiens des frères Taviani, ou encore certaines œuvres ibériques de Carlos Saura, la haine entre deux familles pour des raisons que l’on n’arrive plus vraiment à identifier débouche sur une violence extrême totalement nihiliste.
Si le début du long-métrage nous met sur la voie d’une vengeance conjoncturelle, la suite nous révèle progressivement les liens qui unissent les différents protagonistes. Dès lors, le personnage principal – admirable Macon Blair au regard de chien battu – passe dans l’esprit du spectateur du statut de victime à celui de bourreau. Dans un beau renversement des valeurs, le cinéaste en profite également pour souligner l’absurdité de ces vendettas qui finissent par toucher des innocents au lieu de punir les coupables. Dès lors, ce jeu de massacre s’apparente plus à un western contemporain qu’à un véritable thriller. On se retrouve face à un cinéma archétypal où chaque personnage lutte pour sa survie dans un monde sauvage, alors même que l’intrigue se situe de nos jours aux States.
Dans sa propension à mettre en scène avec aisance la violence, dans sa thématique familiale et ses personnages qui veulent en découdre sans jamais faire appel aux autorités, Blue Ruin s’inscrit pleinement dans un cinéma américain traditionnel dont il renouvelle seulement quelques figures grâce à un humour bienvenu. A la fois tétanisant dans ses moments de pure violence et drôle dans ses dérapages volontaires, l’ensemble est porté par une excellente réalisation qui devrait faire de Jeremy Saulnier l’un des plus beaux espoirs de cette année.

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