Film de Ridley Scott (Etats-Unis – 2013 – 1h51) avec Michael Fassbender, Brad Pitt, Cameron Diaz, Penelope Cruz, Javier Bardem

 

 

cartel_affiche uneLa descente aux enfers d’un avocat pénal, attiré par l’excitation, le danger et l’argent facile du trafic de drogues à la frontière américano-mexicaine. Il découvre qu’une décision trop vite prise peut le faire plonger dans une spirale infernale, aux conséquences fatales.

 

 

Critique « EcranLarge.com »

Réalisé alors que décédait Tony Scott, écrit par Cormac McCarthy, Cartel fait d’emblée figure d’œuvre à part dans la filmographie de Ridley Scott, qui n’avait pas cherché à mêler si ouvertement littérature et image depuis Blade Runner. Précédé d’un contexte terrible, nanti d’un casting prestigieux et hétéroclite, le long-métrage arrive sur les écrans quelques semaines après le grand final de Breaking Bad, avec lequel il entretient d’évidentes similarités thématiques. Pour autant, la comparaison s’arrête là, tant le film tranche radicalement avec les poncifs ou figures actuelles des genres qu’il convoque.

De Méridien de sang, en passant par No country for old man ou La Route, les travaux de McCarthy cartographient une Amérique, et à travers elle un Occident, dépassée, déclassée, que sa soif de pouvoir, son instinct de survie et son goût pour le sang entretiennent dans l’illusion d’une domination depuis longtemps révolue. Elle est la révélation blafarde d’une histoire viciée, de mythes corrompues et de fondations lézardées. Cartel ne fait pas exception à la règle, expédiant très vite son prétexte gangstériste. En effet, on ne saura rien ou presque de ce fameux deal qui tourne mal, on sera bien en peine d’en distinguer les tenants et aboutissants. Grâce à des dialogues, parfois trop étirés mais diaboliquement bien écrits, dont la propension littéraire n’embarrasse jamais le découpage du film, le spectateur est immédiatement plongé au cœur d’une intrigue qui lui échappera constamment.

D’où un profond sentiment de désorientation, de malaise, alors que le metteur en scène laisse glisser sa caméra le long des piscines ou bars à cocktails, entre glaciale fluidité et sensualité de pacotille. Impossible de se raccrocher aux branches. Les dialogues demeurent cryptiques, mystérieux, chacun craignant d’être espionné ou sur écoute, on ne discute qu’à demi-mots, par métaphores. Et le film de nous asséner de manière quasi-hypnotique que le fond est la forme, qu’ici il n’est pas de réalité, de premier degré qui tienne, le seul sens est le sens caché, celui que nos héros ne peuvent voir. Car les personnages dépeints par Scott et McCarthy échouent à appréhender véritablement le sort qui est le leur, incarné à merveille dans une dés-errance sexuelle de tous les plans. Qu’il s’agisse d’un anonyme impuissant (Michael Fassbender), d’un amoureux transi (Javier Bardem) ou d’un cowboy trop sûr de lui (Brad Pitt), chacun incarne une facette d’un même specimen dont le monde peut désormais se passer, qui confond ses aspirations avec une réalité qui ne fait pas de prisonniers.

L’absolue noirceur du film réside dans cet équilibre instable, dans cet instant suspendu que Ridley Scott parvient à étirer deux heures durant : la seconde d’absolu néant précédant chaque catastrophe. Obsédés par leur sexualité, fascinés et terrifiés par une Cameron Diaz insatiable et carnivores, les pantins imaginés par McCarthy dansent sous nos yeux, improvisent un ballet pathétique dont ils sont les seuls à ignorer l’issue. En résulte une œuvre souvent volontairement bancale et arythmique, qui réserve dans ses séquences les plus fortes, celles ou se révèlent les paradoxes et failles des personnages, des morceaux de bravoure d’une cruauté et d’une noirceur inhabituelles chez le réalisateur. Quand un Javier Bardem ahuri livre à un Fassbender non moins interdit le souvenir d’une escapade bien particulière en compagnie de Cameron Diaz (on y cause grand écart et poisson chat), le spectateur demeure sidéré par l’admirable passe d’armes entre un scénariste-dialoguiste qui frise le génie et un metteur en scène qui retourne diaboliquement la situation énoncée. Et Javier Bardem de décrire complaisamment sa compagne comme un ovni sexuel, tandis que l’image l’enferme petit à petit dans une prison de plexiglas et le consacre en tant que pur objet, spectateur passif de la catastrophe en devenir.

Dans la moiteur ouatée du milieu qu’il décrit, dans ses accès de violence implacable, dans la confrontation sous-jacente mais toujours palpable entre un nord de stuc et de paillettes et un sud de crasse et de sang, Cartel orchestre et témoigne de la déréliction d’un Occident bercé d’illusions, se rêvant encore au-dessus de la chaîne alimentaire, mû par un appétit priapique et obscène. Les questions de châtiment n’ont pas lieu d’être ici, balayées qu’elles seront par l’ampleur du cataclysme qui vient. « Le massacre à venir dépasse notre imagination », susurre Cameron Diaz, entre deux sourires carnassiers que le spectateur n’est pas prêt d’oublier.

 

Critique « aVoir-aLire.com »

La commission de classification française est toujours bienveillante à l’égard des exploitants et des distributeurs. Aussi, elle ne s’est pas mouillée en taguant Cartel, le nouveau Ridley Scott, d’un simple avertissement (« des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs »). Le film est tous publics ! No comment, le business avant tout. Ce n’est pas la première fois que le CNC voit sa crédibilité remise en doute (on se souvient de l’affaire Only God forgives en mai dernier).

Cartel est en effet un OVNI dans le ciel balisé du cinéma hollywoodien, fait de suites, de reboots et de projets épiques qui n’intéressent que les adolescents. Remercions la Fox d’avoir eu le courage de s’impliquer dans cette œuvre sombre et originale, profondément violente et effroyable que l’on ne saurait proposer à un mineur de moins de 12 ans ! Sous les mains de Ridley Scott, cette production a priori canonique quand on regarde de près son affiche, devient un véritable objet de perversion et de monstruosité humaine.
L’imaginaire tordu de Cormac McCarthy (La Route, No country for old men) à l’écriture y est évidemment pour beaucoup. La surprise ne vient pas de son sujet, des séries B font très bien le job sur des scripts semblables, mais plutôt des noms plus glamour les uns les autres que l’auteur et le réalisateur traînent dans la fange d’un scénario aussi nauséabond qu’amoral, et qui va donner des suées aux amateurs de contes moraux où le bien l’emporte toujours.

Ridley Scott, qui sort d’une production de science-fiction consensuelle (Prometheus), se fait donc le marionnettiste de Michael Fassebender, Penélope Cruz, Cameron Diaz, Javier Bardem et Brad Pitt dans une histoire de « Cartel ». Le titre commercial nous détourne des réelles ambitions nihilistes du film, puisque celui-ci ne sera jamais un ersatz mafieux d’un Martin Scorsese ou d’un Steven Soderbergh où l’on pratique le trafic de stupéfiant pour la cupidité et l’envie de dominer de façon primitive une ville ou un quartier (ici le Mexique rongé par la corruption). Dieu soit loué. Enfin, Dieu… le divin est loin d’être loué ici, il semble même que le film blasphème contre lui dans cette quête du morbide où le plaisir est sulfureux, malaisé, indicible, et où les bonnes âmes, à commencer par les plus catholiques, finissent rongées par des décisions irréversibles. Oui, encore une fois, ce n’est pas une œuvre pour les moins de 12 ans, n’en déplaise au CNC.
Réflexion radicale sur le libre arbitre qui inflige les châtiments les plus ignobles à ceux qui fricotent avec les âmes perdues, Cartel est époustouflant de maîtrise, un style loin d’être tape-à-l’œil où Scott contrôle la virtuosité de sa caméra pour ne pas trop en faire. Il s’intéresse à l’humain et à ses monstres, avec une classe éloquente, des monstres qui peuvent parfois se revêtir d’un apparat des plus désirables…

Cartel a été un flop total aux USA, pouvait-il en être autrement ? Il fera probablement l’objet d’un culte cinéphilique, ce qui, au final, est beaucoup mieux qu’un succès éphémère promis aux produits jetables vite vus et vite oubliés. La Fox distribue donc une œuvre insoupçonnée qui saura s’installer avec le temps dans les esprits et qui donnera de l’éclat au répertoire du studio, à l’image des classiques mâtures des années 70, ces Voyage au bout de l’enfer, Taxi Driver, Apocalypse Now & co, qui ne courraient pas après le strass et la lumière, et qui, trente ans après nous fascinent encore !

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