Film de Cédric Klapisch (France – 2013 – 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France

 

 

casse tete chinois affiche uneXavier a maintenant 40 ans. On le retrouve avec Wendy, Isabelle et Martine quinze ans après L’Auberge Espagnole et dix ans après Les Poupées russes.

La vie de Xavier ne s’est pas forcément rangée et tout semble même devenir de plus en plus compliqué. Désormais père de deux enfants, son virus du voyage l’entraîne cette fois à New York, au beau milieu de Chinatown. Dans un joyeux bordel, Xavier u cherche sa place en tant que fils, en tant que père… en tant qu’homme en fait ! Séparation. Famille recomposée. Homoparentalité. Immigration. Travail clandestin. Mondialisation. La vie de Xavier tient résolument du casse-tête chinois ! Cette vie à l’instar de New York et de l’époque actuelle, à défaut d’être cohérente et calme vient en tout cas nourrir sa plume d’écrivain…

 

 

Entretien avec Cédric Klapisch (CommeauCinema.com)

La première fois où tu as parlé de la possibilité d’une suite et même annoncé le titre Casse-tête chinois, c’était l’année de la sortie des Les Poupées Russes. Tu avais déjà envie de faire ce troisième film?

À ce moment-là oui. Après avoir réalisé L’Auberge Espagnole, je n’avais pas du tout en tête de faire une suite. À l’époque, beaucoup de monde — les acteurs, la production, la distribution voire des spectateurs que je rencontrais dans des débats — me demandait systématiquement si il allait y avoir une suite. Je trouvais ça même assez étrange qu’on me pose tout le temps cette question. Et puis deux ans après la sortie de L’Auberge Espagnole j’ai eu l’idée de l’histoire de Les Poupées Russes et je me suis dit qu’au fond j’avais très envie de retravailler avec les mêmes acteurs. J’avais aussi envie de retravailler cette forme de cinéma assez libre que j’avais mise en place dans L’Auberge Espagnole J’ai mis du temps, mais je me suis rendu compte que moi aussi j’avais envie d’une suite.
C’est à la fin du tournage des Les Poupées Russes, à Saint-Pétersbourg que j’ai pensé que ce serait bien de continuer, et de faire exister un troisième volet… et j’avais même parlé de l’éventualité de l’appeler «Casse- tête chinois». Par contre je savais qu’il faudrait laisser passer beaucoup de temps. Au moins 10 ans, pour que ce projet puisse être intéressant. J’avais cette envie de les voir vieillir, de parler du temps qui passe, du destin, des chemins de vie… L’idée de parcours est importante dans cette trilogie.
Je me doutais que l’étape d’après pour les personnages ce serait d’être parents, que ce serait intéressant de traiter ça. Pour cette raison je me disais aussi que ce serait bien d’attendre que les acteurs aient des enfants dans la vraie vie, notamment Romain. Je n’aurais peut-être pas refait ce troisième film s’il n’avait pas eu d’enfants.

Est-ce que cette envie de faire Casse-tête chinois a interféré parfois avec les films que tu as tournés entre temps?

Non jamais. Parce que le langage de cette trilogie est si particulier qu’il n’y a jamais eu une scène que j’ai écrite pour Paris ou Ma Part Du Gâteau dont je me suis dit qu’elle pourrait fonctionner dans Casse-tête chinois. Cette trilogie des voyages de Xavier est vraiment un projet à part pour moi.

Quand s’est déclenchée l’envie concrète de faire cette suite?

En allant avec Bruno Levy, mon producteur, présenter Ma Part Du Gâteau au Festival de Tribeca à New York. Ça s’est passé de la même façon que pour Les Poupées Russes. L’envie de tourner à Saint- Pétersbourg a donné des idées d’histoires, puis un film. Là, de la même façon, c’est l’envie de tourner à New York qui a motivé ce troisième film. J’ai dit à Bruno à quel point à chaque fois que je revenais à New York j’avais une envie irrépressible de tourner dans cette ville.
Le soir même nous sommes allés diner dans Chinatown et j’ai fait l’association d’idées Casse-tête chinois, Chinatown, New York… et d’une certaine façon ça s’est décidé ce soir-là. New York, c’est la ville la plus métissée, la plus mélangée du monde… Tous les continents sont à New York, toutes les races, tous les cultes. Beaucoup plus qu’à Londres, Shanghaï ou Pékin qui sont déjà des villes très cosmopolites.
Ces trois films, que j’appelle maintenant la «trilogie des voyages de Xavier», racontent comment les gens de cette génération ont eu une vie marquée par la culture du voyage. Aujourd’hui ça se vérifie, les jeunes issus d’Erasmus sont vraiment devenus «citoyens du monde». Ces trois films racontent la génération des gens qui ont grandi en parallèle avec la formation de l’Europe et l’idée de la mondialisation.
Du coup New York qui est la capitale mondiale des migrateurs était un choix justifié. C’est le côté «Hub» qui est inspirant à New York.

Comme Xavier tu es parti à New York pour écrire Casse-tête chinois. Pourquoi ?

Il y a plein de justifications. Aujourd’hui quand je commence un film, je sais qu’un choix de film, c’est aussi un choix de vie. Pendant deux ans ce projet va me fabriquer un quotidien particulier… Au point où j’en étais, après Paris et Ma Part Du Gâteau, j’avais besoin d’aller ailleurs. Aussi pour me confronter à l’idée de faire du cinéma différemment. Aller au États- Unis, c’était une sorte de challenge, une manière de remettre en question ma façon de faire du cinéma. Et ça a été le cas — beaucoup plus que je ne pensais — car les règles de tournage américaines imposent des façons de travailler qui m’ont donné l’impression de faire mon premier film. Là-bas j’ai eu l’impression d’apprendre un nouveau métier.
Donc aller à New York c’était la somme de tous ces désirs. Mais c’était aussi inconsciemment un retour aux sources. Puisque à la manière de Xavier dans L’Auberge Espagnole j’ai été cet étudiant étranger à New York où j’ai fait mes études. New York c’est la ville où j’ai appris à faire du cinéma. Les premières images que j’ai filmées c’est à New York. La première fois où j’ai réfléchi à quel scénario écrire, quelle histoire raconter, c’est à New York… C’est la ville où j’ai appris ma façon de faire du cinéma. Il y avait une sorte de logique à revenir à mon point de départ et à y faire ce troisième volet des voyages de Xavier.

C’était fort émotionnellement ce retour aux sources?

Oui. Il y a eu plein de moments forts. J’avais entre 23 et 25 ans et j’y suis donc revenu 25 ans après mes études. Il a fallu que je réapprenne à connaître cette ville qui n’a plus rien à voir avec le New York des années 80. Parmi les chocs émotionnels, il y a eu le fait que mon fils qui avait 4 ans à l’époque où j’ai écrit le film, a été à l’école dans la même rue où moi j’avais été étudiant dans l’East Village. Le mur de son école touchait celui du café où j’allais régulièrement ! Ce court-circuit dans le temps était super étrange. Et le film s’est nourri de ces court-circuits personnels.
J’ai tourné un des derniers plans avec Romain Duris et Benoît Jacquot qui joue son père, juste après le passage de l’ouragan Sandy. On n’avait pas l’autorisation de tourner mais on a tourné quand même ! Ce plan, je voulais déjà le faire il y a 25 ans, quand je tournais mon court métrage In transit. Sur le moment, tout le monde s’est demandé pourquoi j’allais improviser un plan dans la rue à côté du décor… en fait, ça faisait donc 25 ans que je l’avais en tête ce plan!
Il y a beaucoup de ça dans Casse-tête chinois, c’est un film très nourri par des choses personnelles, étrangement dense, même si ce n’est pas tout à fait ma vie personnelle que je raconte.

Écrire le scénario d’un film très attendu, ça pose des difficultés ?

Oui. Ça met la pression. J’ai écrit la première version de L’Auberge Espagnole en 15 jours. J’ai voulu écrire Les Poupées Russes un peu de la même façon, j’avais envie que le scénario ait le même côté brouillon ou «jeté» comme celui de L’auberge… Je savais que l’idée de la spontanéité faisait partie du projet, et l’écriture m’a pris à peu près trois mois. Dès que j’ai commencé à écrire Casse-tête chinois, j’ai vite senti que je ne pouvais pas et que je ne devais pas faire la même chose. L’idée de la spontanéité, de l’innocence et de la naïveté qui avait été le moteur des deux premiers ne marchait plus. C’était même à proscrire. Et du coup j’ai mis huit mois à travailler et retravailler ce scénario!
Cette difficulté d’écrire le film a sans doute aussi été liée à l’attente des spectateurs dont vous parlez et dont j’étais conscient. Comme c’était le troisième film, je ne pouvais pas utiliser les mêmes ficelles, je devais au contraire fuir mes tics. Paradoxalement parce que c’était le troisième, il fallait que j’invente une nouvelle façon de faire, une nouvelle forme. Très vite, toutes les choses que j’avais un peu en tête durant les huit années qui ont séparé Les Poupées Russes de Casse-tête chinois se sont avérées impossibles à utiliser. L’écriture a été très troublante, très surprenante. Les autres se sont faits sur du «non-travail», sur du plaisir, de l’improvisation, de la légèreté… Là il fallait qu’il y ait du travail, du métier. Ce qui s’est avéré vrai pour moi ou pour les acteurs.
C’est un film où il fallait de l’expérience, de la réflexion, parce que l’idée directrice ce n’est pas la légèreté mais le poids, l’approfondissement des choses. Les premiers étaient sur le côté «chien fou» de la jeunesse. Celui-ci devait affronter l’idée de la maturité.

Contrairement à Les Poupées Russes, on ne retrouve pas ici tous les personnages de L’Auberge Espagnole. Tu as abandonné l’idée de les ramener dans l’histoire rapidement?

Oui parce que je voyais bien que j’avais beaucoup de choses à traiter en deux heures. Il y avait des nouveaux personnages qui arrivaient, notamment les enfants, et du coup à mon grand désespoir j’ai abandonné les autres alors que je voulais vraiment qu’il y ait une notion de famille. J’ai vraiment essayé d’écrire des scènes avec William, Anne-Sophie ou les coloc de L’Auberge Espagnole… ça n’a jamais fonctionné!

Après huit mois d’écriture, on peut supposer que ton envie de tourner était forte…

Absolument. J’avais envie de retrouver ces acteurs et cette façon de parler. Parce que finalement ce qui me plaisait le plus dans l’idée de faire ce troisième film, c’était l’incroyable liberté narrative que me permettait le langage de L’Auberge Espagnole avec la voix-off de Xavier. Je savais que je prendrais du plaisir en retrouvant ça. J’ai l’impression que je peux mettre tout ce que je suis dans ces films, ma schizophrénie intime: j’ai fait des études de philo et j’aime les Marx Brothers alors je peux faire une scène avec Hegel en la traitant comme si c’était du théâtre de boulevard ! Ce côté iconoclaste, ce mélange des genres, m’attirait. C’était ça que j’avais le plus envie de retrouver, en plus des acteurs et du tournage à New York.

Tu avais un parti pris de départ pour filmer New York?

Je savais que, comme dans Chacun Cherche Son Chat, il fallait filmer à échelle humaine, au niveau de la rue, et éviter le côté touristique. Je n’avais donc rien à faire à Time Square, par exemple! J’avais aussi un dis- cours sur la couleur et les cadrages compliqués inspiré par le photographe Alex Webb de l’agence Magnum. C’est pour moi un des grands reporters photographes, un coloriste qui m’a donné des codes visuels sur l’utilisation des couleurs, de la lumière, sur le cadrage, le fait de parler du chaos en complexifiant la composition. Pour moi c’est un maître absolu dans l’art de décrire la vie comme un gros bordel tout en composant ses images de façons extrêmement sophistiquée. Je voulais utiliser ça visuellement parce que pour moi New York raconte le combat de l’ordre et du chaos qui ressemble étrangement aux problèmes de Xavier.
Quand on a parlé de l’esthétique du film avec Natasha Braier (la directrice photo du film) on s’est beaucoup inspiré de ça en définissant aussi des codes couleurs assez précis pour marquer l’évolution de la narration.

Comment se sont passées les retrouvailles avec Xavier/Romain Duris?

Lui comme moi on a mis une semaine à rentrer dans le film. La première journée, on était complètement déphasés. Romain pour se réapproprier Xavier, et moi pour utiliser cet outil (l’équipe de tournage américaine) que je ne connaissais pas. Faire un film avec une équipe américaine de plus de cent personnes, avoir tous les jours vingt camions gigantesques, obéir aux règles draconiennes des «Union» qui m’étaient inconnues… Sinon ça a été aussi fort que d’habitude avec Romain, Audrey, Cécile et Kelly. Le fait qu’ils soient tous devenus des stars fabrique forcément une petite dis- tance mais c’est compensé par le fait qu’on se connaît depuis longtemps. Aujourd’hui ils ont tous un autre statut mais c’est agréable de sentir qu’il y a aussi quelque chose de plus professionnel chez eux. Avant j’aimais le côté instinctif et animal de Romain. Aujourd’hui j’aime son côté plus professionnel, plus mûr, il a un jeu beaucoup plus maîtrisé. Je ne l’ai jamais vu jouer comme ça! Il est sans doute meilleur acteur qu’il ne l’a jamais été!

L’Auberge Espagnole a eu une vraie influence sur la carrière de Romain Duris, mais aussi sur celles des actrices : Cécile De France a remporté deux Césars grâce à son interprétation d’Isabelle ; Audrey Tautou a confirmé son statut de star montante dans la foulée de Le Fabuleux Destin D’Amélie Poulain
Comment as-tu annoncé aux acteurs que tu avais l’intention de faire Casse-tête chinois?

J’ai réuni Audrey, Cécile et Romain il y a deux ans au restaurant et je leur ai dit: «Je pense que c’est le bon moment pour faire un troisième film, est-ce que vous seriez d’accord?» J’avais de vagues idées de scénario, mais je ne savais quand même pas bien où j’allais aller. Par contre, j’avais besoin de savoir s’ils étaient d’accord avant de me mettre à écrire. Ils m’ont avoué qu’ils se parlaient souvent entre eux de cet éventuel troisième film («T’as des nouvelles de la suite? Il t’a appelé toi?»). En fait ils étaient très en attente et je ne m’en doutais pas. Ils ont donc été très contents que je leur propose ce casse-tête… Audrey m’a même dit : «Même s’il n’y a que trois jours de tournage je suis d’accord!» Ils m’ont laissé «carte blanche», ils étaient ouverts à tout ce qui pouvait se passer dans ce scénario. Après je leur ai demandé quand ils seraient libres. Ils avaient tous des projets et des plannings chargés. Il n’y avait qu’un créneau possible à partir de septembre 2012 pendant trois mois. Et du coup, je me suis dit que je devais travailler pour être prêt le 1er septembre. On était en juin 2011.

C’est la première fois que ça t’arrive?

Oui. Sur le coup ce n’était pas super agréable. Mais bon c’était le jeu. Ils sont tous devenus connus, ça faisait partie des choses à accepter en faisant un film avec eux quatre… Au bout du compte, heureusement qu’ils n’étaient pas prêts avant. Ça m’a donné ce temps pour écrire dont j’ai parlé. Ça a aussi été utile pour financer le film, car ça n’a pas non plus été facile.

Malgré le succès des précédents?!

Et oui! Ce n’est pas pour rien qu’on se dit souvent Bruno et moi «Casse-tête chinois le bien nommé»! Ça a été une prise de tête monumentale au niveau de la fabrication, du financement, de l’écriture, du tournage, de la mise en scène… Ça a été franchement très dur et je ne m’y attendais pas du tout au regard du côté spontané et «facile» des deux premiers films!

En plus vous avez subi l’ouragan Sandy pendant le tournage à New York…

Il est arrivé comme une sorte de bouquet final à ce tournage! (rires) Je m’étais dit que quoi qu’il arrive, je n’allais pas m’énerver. Heureusement que j’avais adopté cette attitude parce que plus d’une fois j’aurais pu devenir fou. Quand l’ouragan est arrivé, ça a été le pompon! Dans ces cas-là il faut être «Taï chi»… Votre seule façon de rester debout c’est d’utiliser la force de l’adversaire. Parce que sinon quoi qu’il arrive, cet adversaire est plus fort que vous. Contrairement à ce qui s’était passé avant, je suis revenu à la logique de tournage de L’auberge Espagnole : une camionnette avec une dizaine de personnes au lieu des 20 camions et 120 personnes…! Une cinquantaine de tournages était prévue dans Manhattan la semaine qui a suivi Sandy mais on a été les seuls à tourner, malgré tout. Au final, je pense qu’il y a parmi les plus beaux plans du film dans ce moment magique après l’ouragan!

Quel autre souvenir fort te reste-t-il du tournage de Casse-tête chinois ?

Il y a eu un moment assez difficile pour moi le jour où l’on a tourné la scène de fin — la parade disons — avec toute cette foule new-yorkaise, Romain et les enfants. J’étais super ému, et j’ai dit à une personne qui m’interviewait ce jour là: «C’est bizarre parce que ce n’est pas la fin d’un film, c’est la fin de trois films.» Je n’y avais pas réfléchi avant, c’est presque en le disant que je m’en suis rendu compte… C’était très fort et je crois que Romain l’a senti et que la scène est gorgée de cette émotion. Ça nous dépassait. Ça me dépassait. C’est de plus en plus ça que je cherche dans le cinéma. Être réalisateur et ne plus «réaliser».

C’est facile de proposer à des acteurs, et qui plus est à des actrices, de jouer des personnages plus vieux qu’eux, qui vont avoir 40 ans?

Audrey m’a fait la réflexion en me disant: «Merci Cédric! C’est un super cadeau!» (rires) Mais sinon c’est ça qui est impressionnant chez ces acteurs-là: ce sont des gens qui aiment jouer! Cécile n’est pas homo- sexuelle et elle adore en jouer une; Audrey n’est pas politisée comme Martine et elle adore jouer ça… Ils savent que ce sont des personnages et ils aiment les nourrir.

On reconnaît dans Casse-tête chinois beaucoup d’acteurs vus dans des séries américaines. Ils viennent tous de cet énorme vivier de comédiens new-yorkais. Ça a facilité ton travail au moment du casting?

En fait ça a posé un problème particulier parce qu’ils sont beaucoup à être extraordinaires! À New York on voit vingt acteurs et on se dit qu’il y en a deux qui ne sont pas super… Vous avez alors cet énorme problème… Il faut choisir entre les dix-huit qui sont exceptionnels… Le niveau de jeu est effarant, un mélange incroyable entre de la spontanéité et du professionnalisme. J’avoue que c’est un plaisir assez jouissif pour un réalisateur de travailler avec des acteurs de cette classe.

Comment s’est passée la confrontation avec les acteurs français?

C’était facile. Parce que à ce moment de la carrière de Romain, Cécile ou Audrey, face à eux tout le monde est assez bluffé ! Américains ou pas ! Les techniciens aussi étaient scotchés. À part Audrey, dont ils connaissent la notoriété, Cécile ou Romain, ils ne les connaissaient pas forcément. Et du coup quand ils découvraient la qualité du jeu de Romain ou de Cécile, ils étaient franchement impressionnés.

Dans Casse-tête chinois, on retrouve des personnages secondaires, dont le père de Xavier qui était joué par feu Jacno dans L’Auberge Espagnole, et que tu as remplacé ici par Benoît Jacquot…

C’était super difficile de remplacer Jacno, même s’il n’apparaissait que dans un plan dans L’Auberge Espagnole. J’avais envie qu’il y ait une cohérence physique mais pas seulement. Deux infos étaient données sur le père de Xavier dans L’auberge Espagnole: il travaille dans la finance et, comme Jacno, il a aussi un côté rock’n’roll. Du coup pour trou- ver le remplaçant c’était super difficile. Et je ne sais pas pourquoi, mais au moment de la sortie de Les Adieux À La Reine, je me suis dit que Benoît avait un physique qui pourrait marcher à côté de Romain et j’y croyais pour les aspects «finance et rock’n’roll»… Certes il y avait une inconnue sur sa capacité à jouer… et pour cause puisqu’il n’a quasiment jamais fait l’acteur ! Mais finalement je l’ai appelé un jour et je lui ai demandé : «Benoît, tu accepterais?» Il y a eu un blanc. Et il m’a répondu: «J’accepte si toi tu acceptes de jouer dans mon prochain film.» Du coup j’étais emmerdé parce que c’est un drôle de miroir qu’il m’a tendu… Mais je trouvais ça intéressant que le père de Xavier soit joué par un réalisateur, alors du coup j’ai dit oui. Et il a dit oui.
Et donc tu seras dans le prochain Benoît Jacquot !
Ben donc il en est question! Mais j’espère qu’il a oublié… (rires)

As-tu revu L’Auberge Espagnole et Les Poupées Russes avant le tournage de Casse-tête chinois?

J’ai revu L’Auberge Espagnole pendant que j’écrivais le scénario. Ça a été très utile parce que moi, en général, je ne revois jamais mes films. Et là pour la première fois je voyais un de mes films comme un spectateur. Du coup j’avais du recul, je ne l’ai pas vu comme une sorte d’album de photos de famille. J’ai vu que c’était plus drôle que je ne le pensais, et du coup j’ai compris ce que les gens avaient aimé dans ce film… J’ai bien aimé la légèreté proposée par le film, la créativité, le côté pétillant. Je me suis dit qu’il ne fallait pas avoir peur d’aller à nouveau vers ça. Après, comme je l’ai raconté… le chemin de l’écriture ne m’a pas forcément mené au même endroit. À cause de l’âge. Je me suis rendu compte en écrivant Casse-tête chinois que c’est l’histoire d’un mec de 40 ans! Xavier n’est plus le chien fou ou l’ado immature qu’il était à 25 ans, il est plus profond, plus responsable… il y a un côté moins foutraque. Donc c’était intéressant de revoir L’auberge Espagnole pour finalement ne pas beaucoup suivre cet exemple. Certes il y a des échos, des correspondances affirmées, mais c’est juste pour montrer que Xavier a changé. Quand il débarque à New York chez Isabelle et qu’il dort sur le canapé, c’est pour dire: «non ce n’est pas pareil de dormir chez des amis sur un canapé à 40 ans et à 25.» C’était ça qui était intéressant: pourquoi la vie nous amène ailleurs? Pourquoi ce film-là m’amène ailleurs?

Il y a eu un plaisir à reprendre certaines scènes des films précédents pour les détourner?

J’avais très peur de «refaire» et de «passer derrière». D’autant qu’il y a beaucoup d’exemples de suites ratées, surtout quand on aborde un 3. J’avais cette peur-là. Je me disais que c’était facile que ce soit raté et il a fallu que je lutte contre ce «syndrome du 3».
En revanche, quand il y avait des correspondances assumées, comme lors de la scène de la visite de l’immigration à la fin, j’étais conscient de «pomper», de passer derrière. Sauf qu’à force de la travailler, je sentais que cette scène s’enrichissait et donc s’éloignait de la référence de L’Auberge Espagnole. Je pense qu’à la fin elle est plus complexe, plus approfondie. C’était aussi ça le plaisir de faire Casse-tête chinois. Quand je regarde cette scène aujourd’hui je n’ai plus la crainte d’avoir copié. Je me suis inspiré, c’est sûr, mais je suis allé ailleurs. Ce qui est valable pour tout le film, qui n’est pas juste une suite, c’est un autre film.

Tous ces changements, le statut de tes acteurs, la chef opérateur, la monteuse, les États-Unis… t’ont-ils permis de retrouver une fraîcheur?

C’est totalement paradoxal mais c’est totalement vrai. Je me suis un peu retrouvé moi-même en allant ailleurs. J’avais besoin de ça. D’une sorte d’électrochoc. D’aller voir loin, de réapprendre à faire du cinéma autrement, de bouger mes repères… Et de fait le film est redevenu plus personnel.

Tu penses que tu étais enfermé dans l’image que les gens, le public, ont de toi?

Sans doute… La seule chose c’est que, à l’exception de ces trois films qui se suivent, à chacun de mes films, j’ai toujours essayé de changer de style. Quand j’ai fait Ni Pour, Ni Contre (bien Au Contraire), c’était très clair, idem avec Peut-être
J’ai des envies et je vais au bout de mes envies. Des fois je suis en phase avec le public et des fois non. J’aime ce que disait Truffaut sur le fait d’alterner des films destinés au grand public et des films plus personnels… Je trouve ça dangereux d’aller uniquement dans le sens des attentes du public. On a besoin d’aller vers sa propre créativité, avec des sursauts, des choses bizarres.
En plus la plupart du temps on se plante. Truffaut a fait certains gros succès avec des films qui n’étaient pas ouvertement pour le public et le contraire est aussi vrai… Alors c’est vrai qu’en faisant Casse-tête chinois, je vais dans le sens d’une attente — et ça me fait peur — mais ce qui me rassure c’est que le film est plus surprenant que ce qu’ils attendent (rires).

L’attente est énorme. On l’a vu lors de la présentation du film en ouverture du Festival d’Angoulême avec les 4000 personnes qui faisaient la queue pour découvrir Casse-tête chinois

C’était dingue! Ça a été super fort… Et c’était beau parce que ce n’était pas moi, ni même les acteurs qu’ils voulaient voir : c’était Xavier, Isabelle et Martine ! Il y a maintenant comme une réalité de la fiction. Si j’ai réussi une chose dans ces trois films c’est ça ; d’avoir fabriqué cette réalité : Xavier est devenu un de leurs amis. C’est fort parce qu’on est entré dans la vie des gens. On partage tous ce goût du feuilleton, comme pour cet engouement pour les séries actuelles : «T’as pas vu la saison 5 ???? Je te dis rien faut que tu vois ce que devient machine…». C’est génial d’avoir rendez-vous avec des personnages. Mais cette attente-là pour Casse-tête chinois, je la sépare de moi parce que je n’en suis presque plus responsable. C’est quelque chose qui se passe entre le public et les acteurs, ou plutôt les personnages. C’est pour ça que cette avant-première à Angoulême était très émouvante: pour l’envie des gens de voir la suite. Et avoir ce contact physique avec le public, c’est une des choses les plus émouvantes quand on est réalisateur.

Tu as déclaré il y a quelques années : «J’ai fait des bons films, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir fait un grand film.» Tu es toujours aussi critique à l’égard de ton cinéma, malgré ce rapport avec le public?

Oui… Même si je suis bien obligé d’accepter qu’il y a un truc réussi dans mon rapport avec les spectateurs. Mais ça n’a rien à voir avec le fait de faire du cinéma. Parce qu’il y a plein de réalisateurs, à commencer par Godard, qui ont fait du cinéma sans pour autant faire des millions d’entrées. Il n’y a pas de rapport entre les deux. Je peux les citer mais je ne peux pas me comparer à Woody Allen, Kubrick, Hitchcock, Truffaut, Kurosawa, Scorsese…
Je ne me sens pas dans la même catégorie. Je me dis que je n’ai pas fini d’apprendre, que je n’ai pas fini de réussir quelque chose… Je peux avoir des satisfactions évidentes par rapport à ma carrière, aux onze films que j’ai réalisés, juger qu’il y a quelques scènes réussies ici ou là, mais j’estime toujours que je n’ai pas fait un grand film. Mais, bon faites gaffe, c’est pas impossible que ça arrive un jour! (rires)

La question à laquelle tu ne vas pas échapper est bien évidemment : «Y aura-t-il une suite à Casse-tête chinois

A priori je dis non, je présente beaucoup le film comme étant la fin d’une trilogie. Je pense que ce serait une erreur d’en faire un quatrième. Après c’est tellement impossible de savoir qui je serai dans 10 ans… Et peut-être que j’aurai une super idée pour faire une suite… Qui sait ce qui se passera dans 10 ans…?

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