Film de Michel Gondry (France – 2013 – 1h28)avec Noam Chomsky et Michel Gondry

 

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A travers une série d’entretiens, Michel Gondry illustre, au sens propre comme au figuré, les théories de Noam Chomsky, ainsi que les moments personnels que Chomsky révèle, dans un film d’animation, où la créativité et l’imagination de Gondry se mettent au service de la rigueur intellectuelle de Chomsky.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Encore une fois, ce n’est pas exactement là qu’on attendait Michel Gondry. Et pourtant, il y a quelques années, le cinéaste bricoleur avait déjà préparé le terrain : début 2010, entre Soyez sympas, rembobinez (2008) et The Green Hornet (2011), la planète cinéma voyait arriver en salles avec surprise un documentaire minimaliste signé Gondry, portrait poignant de sa tante Suzette intitulé L’Épine dans le cœur. Or, c’est précisément sous cet angle – art du dévoilement qui ne dit pas son nom – qu’il traite Conversation animée avec Noam Chomsky. Ainsi, même si le but du documentaire est bien de présenter Noam Chomsky, à l’automne de sa vie, et de lui rendre hommage, c’est aussi l’occasion pour le réalisateur de dévoiler au spectateur une part de son intimité, de se révéler à travers l’interprétation de l’œuvre du philosophe. De ses autres œuvres, on retrouve avec plaisir la marque de fabrique : l’appétence pour une construction a priori chaotique mais dont la logique en réalité imparable se révèle sur la longueur. Une composition arty qui n’a vraiment rien de la coquetterie et qui montre que Gondry n’est pas un documentariste ordinaire. D’ailleurs, il faut interpréter le titre Conversation animée avec Noam Chomsky de façon littérale : d’un bout à l’autre, le cinéaste se joue du classique champ-contre-champ parsemé d’images d’archives et rompt avec la standardisation. À contre courant, l’ensemble s’apparente à une succession de séquences animées au milieu desquelles émerge de temps à autre en médaillon le visage du linguiste-philosophe.
L’intérêt de Conversation animée avec Noam Chomsky est de tisser une sorte de work in progress via la réflexion du cinéaste sur l’œuvre du philosophe, avec tout ce que cela implique de ratures et de digressions plus ou moins pertinentes. À mesure que le film avance, Michel Gondry décode avec nous les circonvolutions de la pensée de Chomsky, tantôt en forçant un peu les portes, tantôt en mettant le point sur un angle inédit. Or, la force de ce procédé est que même les personnes ne connaissant que très vaguement la trajectoire du penseur ne sont pas désarçonnées, ou à de très rares exceptions. En somme, Gondry parvient à donner un véritable aperçu, personnel et stylisé, de l’un des plus brillants cerveaux de notre époque, à rappeler que l’influence de cet homme ne se limite pas seulement aux bancs de l’université mais s’étend bien au-delà. Quel que soit le sujet abordé, d’Aristote à l’holocauste en passant par Galilée, Newton, l’origine du langage ou Descartes, les illustrations animées du réalisateur ne trahissent ni ne vulgarisent jamais en rien la complexité de sa pensée. Mieux : ces dernières font parfois volontairement faire fausse route au spectateur afin qu’il se heurte empiriquement à la difficulté et à la sophistication des concepts évoqués, souvent loin d’être aussi évidents qu’ils y paraissent. Des cheminements alambiqués révélant par là même, en filigrane, le rapport de Gondry à la créativité, sa façon de caractériser les tréfonds du langage. En superposant ses dessins à la parole du penseur, il s’adonne consciemment ou non au making of de son propre travail, comme s’il s’agissait de divulguer la matière parlée dont sont faites ses expérimentations plastiques, le point zéro de son écriture. À la différence près que le matériau initial utilisé pour donner forme aux animations n’est pas le sien. À ce propos, hormis le fait que Gondry ait toujours eu un penchant pour l’art brut et les formes minimalistes, les dessins enfantins ne sont pas un hasard. Car pour Chomsky, si les enfants intègrent aussi facilement les opérations complexes du langage, c’est parce qu’ils possèdent déjà de façon innée les principes les guidant dans la construction de la grammaire de leur langue. De fait, nos cerveaux seraient selon lui prédisposés à des structures particulières de langage, des principes syntaxiques – comme une grammaire universelle – que l’on retrouverait dans les 5 000 ou 6 000 langues de la planète. Grammaire universelle que Gondry illustre avec brio par le biais de ses dessins enfantins.
Des difficultés, malgré tout, pour comprendre certaines allusions abordées par Chomsky ? Pas d’inquiétude, c’est la même chose pour Gondry, archéologue parfois à la peine. Heureusement, l’animation, moyen de communication hors pair, est là pour rattraper le coche. Au fil de l’échange, l’américain ne manque d’ailleurs pas de prendre le crayon du réalisateur pour expliciter ses interventions. Une technique en laquelle le français, lorsqu’il s’adresse au spectateur, est passé maître puisqu’à aucun moment son regard ne vient cloisonner la réflexion sinon suggérer quelques pistes poétiques, notamment au sujet des mécanismes obscurs de l’imagination. Une dimension onirique qui trouve son point d’orgue au moment où Noam Chomsky parle de sa femme défunte, séquence qui n’est pas sans rappeler les plus beaux instants de la carrière de Gondry. Dense, étonnant, fascinant, amusant : Conversation animée avec Noam Chomsky est un exercice de style comme on en fait peu, une nouvelle pièce maîtresse à classer parmi les œuvres les plus extraordinaires de la filmographie de bric et de broc de son créateur.

Critique “Les Inrockuptibles”

Conversation animée avec Noam Chomsky appartient à la lignée buissonnière – la plus réjouissante – de Michel Gondry, celle qu’il s’autorise à emprunter régulièrement entre deux “gros films”. Après l’exténuant Ecume des jours et avant, espère-t-on, l’adaptation du monumental Ubik, le cinéaste s’est ainsi “offert” – c’est vraiment le terme – une conversation avec Noam Chomsky, le linguiste le plus important du XXe siècle.

Pour Gondry, petit film n’est pas synonyme de moindre ambition : quatre années durant, il a illustré deux longues séances d’entretien de ses propres dessins, animés patiemment, feuille par feuille, dans la solitude de son atelier. Un travail de titan, qui frappe d’abord par son aboutissement plastique : à condition d’être sensible à ce type d’animation artisanale, le film est une splendeur visuelle, d’une densité parfois intimidante (il faut le voir en salle), mais à la hauteur de la complexité du discours de son interlocuteur – peut être trop d’ailleurs, on y revient.

Le savant, de sa voix grave et monocorde (pour tout dire envoûtante), répond ainsi aux questions candides du novice à l’accent frenchy, qui avoue à plusieurs reprises se sentir idiot, ou du moins incompris, du fait de la barrière de la langue… Gondry aurait pu enlever ces ratures, ne laisser entendre que les passages fluides. Or, non seulement il les garde – comme il laissait, par souci de sincérité, les faux raccords et les “erreurs” dans The We and the I –, mais il y revient sans cesse par la voix off : “Voici ce que j’ai voulu dire, voilà ce que je pense.” Si le film est animé, en outre, c’est que le procédé lui paraît moins manipulateur que la simple continuité dialoguée, du fait que le spectateur, selon lui, aurait ainsi conscience d’être devant la vision d’un créateur.

Profession de foi naïve – l’animation finit elle aussi par créer un effet de réel trompeur, ni plus ni moins que les prises de vues –, mais qui dit bien l’ambition de Gondry, la même que dans tous ses films : donner à voir l’intérieur de son propre cerveau. Dans l’opération, la pensée de l’éminent professeur y perd en clarté et finit hélas un peu cannibalisée par le flot d’images.

On peut s’en agacer, regretter que le cinéaste refuse de s’effacer devant son sujet, mais il a au moins la sincérité de ne pas avancer masqué : c’est une conversation, pas un éloge. Surtout, il offre à Chomsky, par des questions personnelles (sur son enfance, sur sa femme) auxquelles ce dernier répond pudiquement, ce qu’il sait le mieux faire : une communion miraculeuse.

 

Critique “Libération”

Michel Gondry est-il un petit, un bon, un grand, un génial cinéaste ? Il est sans doute trop tôt pour trancher. Et, au fond, la question est assez peu intéressante. Ce qui est sûr, c’est que c’est l’un des plus grands modernes dont dispose l’actuel cheptel du cinéma français. Moderne, dans son cas, n’est pas une pose esthétique. Ce n’est pas non plus une obsession de l’avenir, une futurologie. C’est, au contraire, une manière d’empoigner le présent dans l’extraordinaire variété des formes, des occasions et des moyens qu’il a à lui offrir.

La modernité de l’artiste Gondry est de ce point de vue luxuriante. Pas simplement parce qu’elle virevolte d’un clip pour les Daft Punk à une adaptation de Boris Vian, du premier film expérimental de Jim Carrey (Eternal Sunshine of the Spotless Mind) à un documentaire cévenol sur sa tante institutrice, d’une expo-atelier à Beaubourg à l’adaptation d’un comics pour Hollywood , mais surtout parce que Gondry déploie un talent incomparable pour débusquer sans cesse des solutions contextuelles à chacun de ses projets. Certes, il y a une patte Gondry, un style souvent reconnaissable, mais c’est un style très extensif, souple, adapté aux situations et toujours en quête d’invention, de renouvellement, voire de contradiction.

La modernité de Gondry s’accommode par exemple très bien d’une forme de rusticité, telle que le cinéaste en a pris l’option pour Conversation animée avec Noam Chomsky. Gondry a consacré plus de quatre ans à ce projet, mené en parallèle à ses activités plus mainstream, l’entamant durant le montage du Frelon vert et l’achevant pendant l’écriture de l’Ecume des jours.

Filmé avec une caméra Bolex 16 mm, et au son de son ronronnement peu discret, ce documentaire animé à la main, sans trucage autre que les techniques traditionnelles de l’image par image, est l’une des plus excitantes expériences de cinéma scientifique menées ces dernières années. Les moyens manifestement très modestes de cette production ne sont pas une servitude mais une option libre et personnelle, qui devient le levier même dont le film se sert pour nous propulser, et lui avec, dans un monde presque enfantin de bulles et de gribouillis, de croquis aux couleurs primaires et de dessins tracés d’un trait. Sommaires mais efficaces, ces animations donnent toute sa forme, humble et ludique, au projet. Cette forme, fatalement placée au premier plan de l’image, nous saute aux yeux, mais elle est pourtant tout à fait secondaire au propos, qu’elle ne dévore jamais. Elle vient appuyer, illustrer, exemplifier et parfois chatouiller la parole de Noam Chomsky, fameux électron du MIT, linguiste et logicien, spécialiste en sciences cognitives et militant notoirement engagé à gauche, philosophe se définissant comme «anarchiste pacifiste» et forgeron d’innombrables concepts, dont celui de «grammaire générative», qui donne son morceau de bravoure à ladite conversation.

Que celle-ci soit intellectuelle ne doit pas faire fuir : Gondry est un Candide sincère, qui expose ses fragilités, accusées par son anglais imprécis – et l’accent de Maurice Chevalier… Il bafouille, s’égare, se trompe parfois, empourpré par la timidité (il se figure alors en petit bonhomme tout rouge). On met quelque temps à s’apercevoir qu’il maintient quand même, envers et contre tout, un fil curieux et têtu à cette discussion. Un fil qui veut donner une plateforme aux idées du penseur, les mettre en scène avec fraîcheur pédagogique, et qui cherche en même temps à tracer un profil humain. Chomsky confie ainsi une foule d’informations personnelles et parfois intimes, racontant ses premiers souvenirs, son enfance, sa vie familiale ou ses débuts d’universitaire. Placée sous le signe des premières fois (impressions, émotions, idées ou contacts), la série d’entretiens conduit finalement le cinéaste et son éminent sujet vers une proximité, parfois une émotion, qui, dans les premières minutes, ne semblaient pas du tout gagnées.

Si Gondry reste un créateur si imprévisible et intéressant, c’est peut-être parce qu’il ne développe ni les complexes ni l’arrogance si souvent constatés dans le paysage du cinéma français. Cela n’exclut pas le doute, comme le cinéaste l’exprime lui-même à plusieurs reprises dans Conversation… ajoutant encore une dimension à son singulier travail d’animation documentaire. Gondry estime que cette petite aventure aura au total coûté environ 100 000 euros, prélevés sur sa cassette personnelle. Film bricolé, fauché, intello ? Peut-être, mais quand on lit une connerie aussi énorme et assumée que «la politique, je suis contre», émise par Lisa Azuelos, l’une des meilleures gagneuses du cinéma français (Libération du 22 avril), on se dit qu’il est temps de choisir son camp, et on se rue dans le cabanon de Gondry.

 

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