Film de Luc Dardenne et Jean-Pierre Dardenne (Belgique – 2014 – 1h35) avec Marion Cotillard et Fabrizio Rongione….


Deux jours, une nuit affiche uneSandra, aidée par son mari, n’a qu’un week-end pour aller voir ses collègues et les convaincre de renoncer à leur prime pour qu’elle puisse garder son travail.

 

Critique “La Croix”

Déjà auréolés de deux palmes d’or, reconnus dans le monde entier pour la force dépouillée de leur cinéma centré sur l’essentiel, les Belges Luc et Jean-Pierre Dardenne étaient de nouveau en compétition mardi 20 mai à Cannes avec Deux jours, une nuit, en salles dès ce mercredi 21 mai.

L’argument en est simple : Sandra, jeune ouvrière soutenue par son mari et une collègue bienveillante, se laisse convaincre de faire le tour des autres salariés de la société qui l’emploie, en un week-end, pour les convaincre de renoncer à leur prime et ainsi garder son travail. Relevant à peine de dépression, il lui faut surmonter la crainte qu’un contremaître manipulateur lui inspire et surtout, trouver la force de demander.

Nous n’en dirons pas plus car Deux jours, une nuit, porté par une Marion Cotillard transformée, remarquablement dirigée et pleinement investie dans son rôle, est une expérience bouleversante à vivre. L’une des prouesses – non la moindre – de la comédienne tient dans sa capacité à faire passer, avec beaucoup de justesse, toute la complexité d’un état mêlant extrême fragilité intérieure, sentiment de révolte qui ne trouve pas à s’exprimer et profonde dignité face à ce qu’il lui est donné de traverser.

Le cinéma des Dardenne, ancré dans le réel, sobre, économe de ses effets, fuyant toute facilité, atteint ici un degré rare de densité. Sandra sait aussi bien que les autres ce que signifie renoncer à cette prime de 1 000 euros.

Derrière cette trame inspirée par une Europe en crise, à travers les rencontres qui se succèdent, les cinéastes offrent une vertigineuse plongée au cœur de l’humain. Mains tendues, gêne, honte, regrets, excuses, refus agressifs… Un geste inattendu, une parole redonnent un peu d’espoir, mais l’abattement demeure : « Ils ont raison, j’suis rien du tout. »

Solidarité, générosité se brisent sur la dureté de la vie, les factures à payer. Habité de très beaux personnages, Deux jours, une nuit s’interroge aussi sur ce monde qui donne à chacun l’impression qu’il lui faut prendre la place d’un autre s’il veut travailler. On ne sort pas de ce film-là. On le garde en soi.

 

Critique “Critikat.com”

Mille euros ? Selon vos moyens, cette somme, cette question, vous éventre ou ne vous fait pas plus d’effet que le prix d’une nouvelle paire d’escarpins. Mais dans ce dernier cas, vous êtes minoritaire. Il manque 1 000 euros à pratiquement tout le monde aujourd’hui : à la fin de la semaine, du mois, de l’année. Mille euros, pour une écrasante proportion de citoyens, même européens, mêmes belges, c’est énorme, vital, indispensable. C’est une des premières qualités de Deux Jours, une nuit que de pratiquer la vérité de ces prix-là. A Seraing, ville-monde de Luc et Jean-Pierre Dardenne, 1 000 euros, c’est le montant d’un devis pour la construction d’une pauvre terrasse attenante à un pavillon ouvrier. Mille euros, c’est le montant pour un an de la facture de gaz et d’électricité. Dès lors, quand les 1 000 euros deviennent une prime suspendue comme à un hameçon au-dessus du vivier d’une petite entreprise de Wallonie, la déflagration humaine est atomique. Les salariés de la société Solwal doivent choisir par vote entre cette prime et le maintient parmi eux de leur collègue Sandra. Cette dernière, trop fraîchement remise d’une dépression, semble de toute façon avoir perdu les bons globules de la compétitivité aux yeux de son patron. Le choix de la prime est voté à la majorité de la dizaine d’employés, et pour Sandra, mariée, deux jeunes enfants, c’est par ici la sortie.
Dans la réalité de l’Europe en crise, l’histoire, le plus souvent, s’arrêterait là, dans un cul-de-sac en forme de chômage très prolongé. La beauté du geste cinématographique des Dardenne consiste à exercer une sorte de droit de suite. Non, ils ne veulent pas en rester là. Non, la fameuse idéologie capitaliste du «on n’a pas le choix» ne passera pas par eux. Poursuivre, c’est avancer à marche forcée, à temps compté, pister Sandra tout un week-end, au fil d’un porte-à-porte où, VRP d’elle-même, elle doit «vendre» l’invendable : que ses collègues, un par un, renoncent à la prime pour qu’elle puisse conserver son boulot.

Pour incarner cette rebelle du compte à rebours, il fallait une actrice de combat dans un corps de commando. Il n’est vraiment pas exagéré de proclamer que Marion Cotillard est une Sandra exceptionnelle, en donation totale et permanente de tout ce qu’elle est, non seulement pour aider un film à petit budget avec son aura de superstar internationale, mais aussi et surtout, entre incarnation et sublimation, pour faire vivre une personne, lui faire gagner ses galons de personnage, la rendre à la fois singulière et proche.

Comme une petite Rosetta devenue grande, Sandra est l’amie de nos propres tourments, la compagne de nos désarrois et de nos espérances, publics ou privés, la résonance du film propageant son irradiation bien au-delà d’un fait divers social localisé. A cet égard, on peine à imaginer le contraste, la disjonction, entre la présence très officielle du film à Cannes, ce confetti de privilèges au cœur d’un continent en crise, et le monde des Dardenne qui, à l’écran, le contemple.

Deux jours, une nuit ne montre pas du doigt, ne traite personne de salaud, il pousse même l’élégance jusqu’à ne juger personne et surtout pas le patron. Mais le face-à-face avec Cannes se fait sans sommation, et le film est une sorte d’astre Melancholia à lui tout seul : une météorite admirée aussi par ceux sur qui elle fonce. En cela, la liaison presque passionnelle entre Cannes et les Dardenne a quelque chose de déraisonnable et tragique. Entres les palmes d’or, grand prix, prix du scénario et d’interprétation, ce sont les cinéastes les plus récompensés de l’histoire de la compétition. Mais c’est bien là le tour de dingue qu’ils arrivent à renouveler et subjuguer. Dans ce dénuement, cette simplicité, cet atelier de vertus où se croisent et s’équilibrent les diagonales de l’humain, du social, de l’économique, du politique et du physiologique (craindre, trembler, pleurer, exulter), ils cisèlent un cinéma qui n’a rien à envier à la puissance mystificatrice d’un blockbuster. Sans les moindres effets spéciaux et avec un budget costumes extrêmement modéré, Deux jours, une nuit prend aux tripes avec violence, gifle nos sensibilités cognitives et confère à Sandra le charisme et l’aura d’une Wonder Woman.

Mais il ne faudrait pas que l’éloge sincère de la radieuse Cotillard fasse glisser dans son ombre son principal partenaire qu’elle ne domine jamais. Le film ne donne pas autant de place «héroïque» à Manu, le mari de Sandra, mais le fidèle Fabrizio Rongione (présent dès Rosetta, en 1999) occupe la sienne avec une intensité telle que l’union du couple devient une des conditions nécessaires au robuste canevas du film. C’est à deux qu’ils font front, aussi bien pour faire la pause sur un banc public en lapant des glaces en cornet que pour assurer l’intendance des enfants.

C’est une scène de banalité extraordinaire où l’on voit Sandra-Marion veiller au grain des lits bien faits et des peluches chéries disposées comme il faut sur les couvertures. Les enfants, tous les enfants, sont comme une infrapopulation qui grouille dans l’arrière-monde du film : enfants muets, témoins, soutiens, rappels à l’ordre. Comme s’ils jouaient collectivement le rôle de tous les films précédents des Dardenne où, souvent, de Gamin en Fils, l’enfance faisait le titre. C’est quoi un enfant ? Une promesse venue de la nuit, comme dans une chanson de Petula Clark : «Quand je ne dors pas, la nuit se traîne, la nuit n’en finit plus. Et j’attends que quelque chose vienne.»

 

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