Film de Jerry Lewis (Etats-Unis – 1963 – 1h45) avec Jerry Lewis et Stella Stevens

 

Dans le cadre du cycle « Patrimoine »

Film proposé en Version originale sous-titrée

 

docteur Jerry affiche uneProfesseur de chimie dans un collège, Julius Kelp, au physique plutôt ingrat, est de plus très maladroit. Il provoque des catastrophes et se fait chahuter par sa classe. Une de ses élèves, une jolie blonde nommée Stella, le prend en pitié. Décidé à changer physiquement et psychiquement, Kelp s’enferme dans son laboratoire et invente un produit miracle. On le retrouve en séduisant play-boy doué d’une voix de crooner…

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Qui a vu la totalité des films avec Jerry Lewis ? Pas moi, même si j’en ai vu plusieurs au cinéma dans les années 50, quand il formait un tandem populaire avec Dean Martin.

Les voir enfant, en France, signifiait entendre la voix de doublage de Jacques Dynam, qui faisait de son mieux, et rire ou non. Apparemment oui, puisque mon grand-père paternel, qui rituellement nous emmenait mon frère et moi, disait en nous ramenant : “Ils ont ri de bon cœur.” Cependant, les moments réservés à Dean Martin pour déployer son talent de crooner – que j’apprécie mieux maintenant – me semblaient languissants.

Plus tard, Martin et Lewis se sont séparés, pour leur bénéfice mutuel. Le premier, avec son côté débonnaire, était un bon acteur : il aura la chance d’avoir vite deux rôles forts, celui de l’alcoolique Dude dans Rio Bravo et celui du joueur dans Comme un torrent. Quant à Jerry Lewis, dès 1960, il devient son propre réalisateur. Ses films sont-ils meilleurs ? Question, selon moi, purement académique.

Il a eu raison de le faire puisque tel était son désir. Ensuite, voyons au film par film. Deux films avec Martin, deux films sans lui : les quatre films qui ressortent sont un échantillon plaisant, varié et représentatif. Un galop du diable, peu connu, est une très bonne surprise. Le réalisateur, George Marshall, est de ceux qu’au vu de leur filmographie éclectique certains qualifient de “tâcherons”. On aimerait plus de tâcherons comme celui-ci, car le film est excellent.

L’action se déroule pendant la prohibition. Jerry Lewis, dans le rôle de Virgil, est l’ami des animaux (on pense à Jim Carrey dans Ace Ventura, détective chiens et chats) et les situations sont drôles, avec une jument soûle, et plusieurs scènes entre gangsters bookmakers, avec des accents incroyables. Un grand moment est celui où Virgil joue pour Nelson (Dean Martin) la scène du balcon de Cyrano à une belle.

Ici, un Cyrano inversé : c’est Nelson le beau gosse qui chante en coulisse, et Virgil qui mime le chant, sur I Only Have Eyes for You, un standard du tandem Warren/Dubin (les auteurs de ces magnifiques chansons qu’on entend dans les Busby Berkeley des années 30). Cela finit sur un champ
de courses, et on a “ri de bon cœur”.

A cause peut-être de son caractère souvent nonsensique et cartoonesque, Artistes et modèles, réalisé par Frank Tashlin, était très réputé auprès des cinéphiles français des années 50-60. On y croise Fellini deux fois, à cause d’un petit rôle donné à Anita Ekberg, qui n’était pas encore la déesse de La Dolce Vita, et du rôle plus important qu’y tient Shirley MacLaine, celui d’une fille exubérante qui croit aux horoscopes et qui, avec sa bouille de clown et ses cheveux courts, est inspirée par Giulietta Masina dans La Strada.

Or Les Nuits de Cabiria, deuxième grand rôle fellinien pour Masina, sortira en 1957, et Shirley MacLaine en jouera l’adaptation musicale filmée par Bob Fosse, Sweet Charity, en 1969. La scène où, ici, elle chante une chanson d’amour à Jerry pour s’offrir à lui est tellement démonstrative dans ses postures que certains spectateurs d’aujourd’hui en sont gênés. Il y a d’ailleurs dans tout ce film une ingénuité dans la provocation sexuelle qu’on ne trouve plus guère. Je pense notamment à une scène célèbre de massage qui débouche sur un empilement de corps féminins écartelés, le tout sans penser à mal…

Le Tombeur de ces dames, le deuxième film dirigé par Lewis, est réputé pour son décor immense d’une pension logeant des femmes, vue en coupe, et la publicité a d’ailleurs été faite sur “le plus grand décor jamais construit”. En fait, il n’ajoute pas grand-chose au film et plombe même deux ou trois scènes.

Il est en effet si grand que lorsque Jerry Lewisle filme en entier (il faut bien en justifier la construction), les personnages sont trop loin et il ne se passe plus rien. Est-ce que cela veut dire qu’il n’est pas un si grand réalisateur ? Peu importe. La scène du chapeau avec le gangster jaloux joué par Buddy Lester est excellente parce qu’elle est cadrée de très près, et que l’on oublie ce décor.

Reconnaissable à sa cicatrice à droite de sa bouche, Lester est un fidèle second rôle pour les films de Jerry Lewis (il joue le barman dans Docteur Jerry et Mister Love). Avec ses colères contenues, il fait penser à un Lino Ventura qui n’aurait pas accédé aux premiers rôles (saluons aussi dans ces films le retour de Kathleen Freeman, avec ses rôles de femmes pratiques, autoritaires et fortes en gueule).

Les nombreux rôles féminins du Tombeur de ces dames sont truculents, de sorte qu’on a pu traiter Jerry Lewis de “misogyne”. Pourquoi ? Les actrices sont heureuses d’avoir des scènes comiques, et ici elles sont pimpantes et rigolotes, parfois même plus amusantes que lui. N’est-ce pas à mettre à son crédit ? Un clown blanc peut se cacher sous l’auguste.

J’ai vu Docteur Jerry et Mister Love étudiant, et c’est le film qui a valu en France à Jerry Lewis une reconnaissance cinéphilique large, on le considérait comme un chef-d’œuvre. Le film, plus sentimental que d’autres, risquerait d’être boudé aujourd’hui pour cette raison même. Je le trouve magnifique. On sait que c’est une transposition de Dr Jekyll et Mister Hyde, où au lieu de devenir monstrele disgracieux professeur Julius Kelp, avec sa potion, devient un bellâtre séduisant et odieux. Jerry Lewis y est sidérant en “Buddy Love” car il semble (faussement) naturel.

La scène où il redevient Kelp et se confesse en public est poignante et elle est réalisée le plus simplement du monde : plan sur lui, plan sur l’assistance et notamment sur la gentille blonde dont il est amoureux, Stella Stevens ; cela permet à Lewis de changer de coiffure et de dentition. Vers la fin de la séquence, un plan subjectif de Stella flou : Julius est redevenu myope. Il sort ses lunettes, résigné, et se les remet sur le nez. Une grande scène.

On pourrait être tenté d’évoquer à nouveau Jim Carrey ; mais ils sont très différents. On a l’impression que si Jerry Lewis cessait de grimacer, de contrefaire sa voix et de faire des cabrioles (parfois exaspérantes, avec son jeu de jambes super professionnel et démonstratif), il disparaîtrait littéralement. Mais c’est ce qui le fait, lui. Il est donc irremplaçable.

 

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