Film de Denis Villeneuve (Canada – 2014 – 1h30) avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon, Isabella Rossellini….


Enemy affiche une– Film proposé en Version Française ou en Version Originale Sous-Titrée selon les séances

Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu’il découvre son sosie parfait en la personne d’Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios… pour lui et pour son propre couple.

 

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Il est certains réalisateurs qui ne cherchent ni à plaire, ni à être compris. Si un tel choix peut sembler péremptoire au sein d’un médium considérant la satisfaction du public comme une clé de voûte absolue, reste qu’une telle indépendance, qui signifie prise de risque, est plus que louable lorsque le résultat est au rendez-vous. Dernièrement, le cinéaste Denis Villeneuve, quoique sans jouer outrageusement la carte de la séduction, avait utilisé des formules plus ou moins ordinaires pour explorer le drame (Polytechnique, 2009 ; Incendies, 2010) ou le thriller (Prisoners, 2013). Sans fondamentalement remanier cette toile de fond, où surnagent toujours les codes propres au suspense et aux questionnements ontologiques, le réalisateur a opté pour une formule à la fois plus vaporeuse et pointilleuse pour son nouveau long métrage. Cette exigence, Denis Villeneuve la distille à deux niveaux dans Enemy : via une mise en scène d’une redoutable précision d’une part, puis par la croyance indéfectible en la capacité du spectateur à se laisser happer par les méandres d’un scénario déroutant qui ne fournit au bout du compte pas vraiment les réponses attendues.
Dans une certaine mesure, le nouveau film de Villeneuve risque donc d’en laisser quelques-uns sur le carreau, à défaut de donner les explications rationnelles que tout film mainstream qui se respecte se doit désormais de livrer. Mais pourquoi ne pas commencer par abandonner cette supplique et admettre que le cinéma peut se révéler, à l’instar de notre expérience du monde et de l’existence, comme un cheminement tout aussi inexplicable et énigmatique. Un parcours existentiel imprévisible propre au réalisateur au sein duquel le public serait simplement invité à se perdre. Bien qu’il existe évidemment de nombreuses limites à la pérennisation d’un dispositif aussi peu consensuel, cette logique de l’abstraction, qui fait la part belle à la poésie, n’en demeure pas moins un procédé intéressant dont le potentiel n’est plus à prouver. Mais Villeneuve n’a pas tout à fait coupé les ponts avec le réel, et les plus hostiles au cinéma de David Lynch peuvent se rassurer.
Dans Enemy, tout commence par une perte de repère : réalisation millimétrée, montage aéré… actions et personnages sont d’abord exposés et scrutés. L’atmosphère est pesante, presque effrayante, assez éloignée des précédents long métrages du canadien. Cette construction peut sembler poussive de prime abord mais elle est finalement l’un des principaux atouts du film, de par notamment sa faculté à rendre compte du basculement d’un homme désarçonné par une situation dont il est lui-même le point de départ. Dès la scène d’ouverture, le ton est donné. Comme dans Rosemary’s Baby, un panorama dévoile une ville étouffante, suintante, qui se termine avec la superposition du titre – ici en grosses lettres jaunes et non pas roses comme chez Polanski. Recouvert d’un voile jaunâtre, Toronto apparaît comme une sorte de monstre titanesque et embrumé. Protagoniste à part entière, cette cité méphistophélique va se révéler l’un des catalyseurs des cauchemars d’Adam, héros ténébreux porté par un Jake Gyllenhaal renversant. En cut, une séquence met en scène un groupe d’hommes étranges observant avec avidité des femmes masquées s’adonnant à l’onanisme. Le clin d’œil au Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick est limpide. Il faut dire que les deux maîtres du cinéma ouvertement cités ont tout deux en commun de jouer avec le vrai et le faux et d’explorer le subconscient des personnages clés. Or, Enemy poursuit la même trajectoire, en travaillant cette fois l’inconscient de Denis Villeneuve.
À cet effet, le réalisateur ne cesse de ressasser un même motif, tout au long de son œuvre : celui de l’araignée. Pour comprendre ce symbole, sans doute faut-il le rapprocher des Parques, ces fameuses divinités issues de la mythologie romaine le plus souvent représentées comme des fileuses mesurant la vie des hommes et commandant le destin. Ou bien faut-il voir dans la vision furtive de cet insecte tentaculaire prenant vie l’espace d’un plan à hauteur de gratte-ciel une allusion à la sculpture Maman, de Louise Bourgeois, ode que la plasticienne avait dédiée à sa mère défunte, par ailleurs ancienne confectionneuse de tapisseries dans un atelier de textile. Qu’importe : si les références abondent, leur interprétation est ouverte. Mais outre une volonté de caractériser et d’extérioriser des peurs refoulées tout en rendant hommage à une certaine frange du cinéma, Enemy évoque, en plus du rapport à soi-même et à son identité, le lien de filiation à la mère et l’appréhension de la maternité. Qu’il s’agisse de la jeune épouse enceinte – troublée et troublante à la Mia Farrow – ou de la génitrice d’Adam/Anthony – Isabella Rossellini, comme tout droit sortie de Blue Velvet –, la thématique de la mère est de tous les instants. Pire : le film tout entier commence avec un appel de la mère auquel le personnage principal refuse de répondre.
Tenant finalement à peu de choses, l’histoire, phagocytée par un trop plein de références, n’est pas l’élément central d’Enemy. Non, au fond, le long métrage n’est autre qu’un combat singulier à mort contre soi-même. Un trip schizophrénique – sorte de cauchemar de Denis Villeneuve – où la vie et les problèmes d’Adam renvoient à ceux de son double Anthony et vice versa. Une rencontre avec son reflet dont personne ne peut ressortir totalement sain et sauf. Nul doute qu’Enemy risque de diviser, mais qu’importe : en appliquant ici et là de belles leçons de cinéma, Villeneuve signe une adaptation à la fois fougueuse et humble de la nouvelle du portugais José Saramago (L’Autre comme moi, 2002). Une réussite qui illustre à merveille une citation de l’auteur utilisée ici en préambule : “le chaos est indéchiffrable”.

 

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