Film de Spike Jonze (Etats-Unis – 2013 – 2h06) avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara et Olivia Wilde…

– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

Film Coup de Cœur : tarif unique : 5€


her affiche uneLos Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ‘Samantha’, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux.

 

 

Critique “CultureBox”

Le futur proche dans lequel nous plonge Spike Jonze pourrait se dérouler dans une semaine, un jour ou une heure. C’est dire s’il ne tient pas compte des visualisations futuristes coutumières de la science-fiction. L’environnement de “Her” est le nôtre, à la différence près de l’existence d’un programme informatique permettant la création d’une voix, d’une personnalité virtuelle invisible, seulement audible, correspondant au profil psychologique de celui qui l’a créée.

De ce postulat, Spike Jonze tire une histoire d’amour absolu, telle qu’aurait pu l’écrire un Philip K. Dick ou un Norman Spinrad, maîtres de la science-fiction américaine en phase avec les réalités sociétales contemporaines. Spike Jonze ne fait qu’extrapoler de peu le réel cybernétique du jour, en prolongeant le rapport qu’entretient Théodore (Joaquin Phoenix) avec son ordinateur, par l’amour pour une voix créée de toute pièce. “Grandeur nature” (1974, Luis Garcia Berlanga) ou “Monique” (2002, Valérie Guignabodet), montraient des hommes tombant amoureux d’une poupée gonflable. “Her” raconte l’histoire d’un homme tombant amoureux d’une voix.

Au-delà du corps et du visible, la voix est toute imprégnée de la personnalité, de celui, ou celle, qui la porte. Théodore, qui vient de rompre avec sa fiancée, se lance à corps perdu dans la quête d’une femme idéale rendue possible par les nouvelles technologies. Seul, par sa démarche, il va encore plus s’isoler, devenant une sorte de paria asocial vis-à-vis de son entourage, entretenant une relation équivoque avec “Samantha”, sa correspondante virtuelle, vis-à-vis de laquelle il va devenir totalement addict. La situation se complique quand, de par sa nature, “Samantha” va entretenir des relations similaires avec d’autres, entraînant une même jalousie chez Théodore qu’avec une personne réelle.

Spike Jonze traduit avec un réalisme déconcertant la fibre de la relation qui s’instaure entre son héros et son égérie, qu’interprète avec grand talent Scarlett Johansson de sa seule voix troublante. Joaquin Phoenix, de tous les plans, est une fois de plus remarquable dans un rôle désespéré qui passe du rire aux larmes sans lyrisme, avec une justesse et un appoint confondants. “Her” apparaît enfin comme un prolongement inattendu de l’ordinateur “Hal” de “2001 : l’odyssée de l’espace” de Stanley Kubrick (“Her” et “Hal” entretenant par ailleurs une similitude phonétique troublante), dans la quête semblable d’émotion de deux entités cybernétiques qui tendent par la sensibilité à s’humaniser.

Très beau programme que conçoit Spike Jonze avec “Her”, qui lui a dernièrement valu un mérité Oscar du Meilleur scénario.

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Dans Jeanne Dielman… de Chantal Akerman, Delphine Seyrig est un corps sans voix (seuls de rares dialogues permettent d’entendre les légendaires timbre et flow de l’actrice). Dans La Voix humaine de Roberto Rossellini (première partie d’Amore, adaptée de la pièce de Cocteau), on ne voit et on n’entend qu’Anna Magnani, dans une conversation amoureuse téléphonique avec un interlocuteur hors champ.

Le nouveau film de Spike Jonze est une sorte de variation de ces expérimentations sur l’incarnation cinématographique, la disjonction entre corps et voix, image et son, présence et absence à l’écran : une actrice célèbre (Scarlett Johansson) y “figure” par sa seule voix (l’inverse de Delphine Seyrig), et un acteur (Joaquin Phoenix) est seul à l’écran, dialoguant avec une partenaire par téléphone interposé (pendant masculin et technologiquement modernisé de Magnani).

Her est situé dans un Los Angeles du proche futur. Les gratte-ciel y ont poussé comme des champignons, les déplacements urbains se font dans un grand vortex techno-architectural (métros, corridors vitrés, passerelles design, ascenseurs…). Très réussi dans sa vision plastique d’une mégalopole à horizon dix ans, Her ne projette pas un futur anxiogène à la Metropolis ou Blade Runner mais une anticipation à peine exagérée de notre présent, une société consumériste et confortable, sourdement rongée par les difficultées relationnelles, la mélancolie et la solitude.

Le job de Theodore Twombly (Phoenix) consiste justement à lutter contre ces maux de l’aliénation moderne : il rédige des lettres d’amour pour les multiples clients d’une société qui commercialise les sentiments et l’écriture, denrées devenues rares. Lui-même en pleine séparation et vaguement dépressif, Twombly s’achète un nouveau logiciel de compagnie : une voix féminine avec laquelle il converse au téléphone à tout moment, comme avec un ami proche. Rapidement, entre lui et “her”, naît une histoire d’amour…

Her est une rom-com de l’ère techno qui fonctionne parfaitement au premier degré du genre, ce qui est déjà une réussite en soi. Bien que l’un des deux protagonistes soit invisible, on croit à cette romance entre un corps et une voix, on souhaite qu’elle dure, on est navré quand des dissensions pointent au sein de ce couple d’un nouveau genre. Ajoutons que Spike Jonze parvient à réinventer le génial Joaquin Phoenix, méconnaissable avec sa moustache et ses grandes lunettes, beaucoup plus sobre que dans The Master (pas dur, certes), plus émouvant et nuancé que dans The Immigrant. Her constitue d’ores et déjà une étape importante pour l’acteur : Joaquin y est déphoenixé, comme Belmondo fut débébelisé dans La Sirène du Mississippi ou Stavisky.

Mais sous la rom-com d’anticipation et les subtiles performances d’acteur palpite un film plus conceptuel qu’il en a l’air et qui pose mille questions théoriques d’ordre aussi bien cinématographique qu’existentiel. Un logiciel informatique sera-t-il un jour doué de sentiments (question jadis posée par 2001 et Kubrick) ? Une relation amoureuse est-elle envisageable entre un humain et un programme ? Une relation charnelle virtuelle accomplie est-elle possible ? Un personnage de cinéma peut-il exister sans apparaître à l’écran ? Le corps de l’acteur est-il soluble non seulement dans le virtuel mais aussi et plus simplement dans le son ? Où se joue l’incarnation cinématographique ?

Si la voix de Her avait été celle d’une inconnue (éventuellement laide) plutôt que celle de Scarlett Johansson, comment le film en aurait-il été affecté, et dans quelles proportions ? La société devra-t-elle un jour tolérer la “différence” du cyborg comme elle a appris (ou doit continuer d’apprendre) à accepter les autres minorités ethniques ou sexuelles ? A toutes ces interrogations, Spike Jonze répond par un oui timide, fragile, encore perclus de doute.

Her est une fable qui nous pousse dans nos retranchements éthiques et conceptuels, teste notre réflexion sur la dernière frontière entre l’humanité et les machines, la chair et le virtuel. Le savoureux paradoxe (digne de Resnais) est de nicher cette pelote philosophique dans un objet filmique aussi émouvant et séduisant que ludiquement grave et humblement novateur. Après le surcoté Dans la peau de John Malkovich ou le décevant Adaptation, Spike Jonze signe là un fulgurant retour.

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Avec son affiche de biopic qui met le personnage masculin de Joaquin Phoenix en avant, on en oublierait vite la sobriété du titre monosyllabique, Her, qui nous éloigne en fait du classicisme promis par le visuel promotionnel dans le style des biographies que nous ressasse Hollywood. Le nouveau Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich) n’est point un biopic. Alléluia. Il s’agirait davantage d’une réflexion sur l’amour, entre science-fiction et romance existentielle. Her renvoie ainsi à un idéal féminin, ou à une vision de l’amour immaculé, l’âme sœur qui vous comprendrait mieux que personne dans vos émotions complexes d’humain déchiré par les défis que sont les évolutions de chacun au sein du couple, inéluctables, incontrôlables, et qui mènent vers la destruction assurée d’une union qui échappe aux meilleures intentions. Dans un futur proche non daté, dont l’architecture est verticale, mélange imaginaire de Los Angeles et de Shanghai, pourquoi ne pas s’en remettre au virtuel, au système d’exploitation de demain qui autorise la complicité, la fusion sentimentale, émotionnelle et intellectuelle ?

Le personnage de Théodore (Joaquin Phoenix, impeccable comme d’habitude), romantique malheureux, au seuil du divorce douloureux, vit donc seul au sommet de sa tour, dans un immeuble glacé que n’aurait pas renié Steve Jobs. Romantique lunaire, sa seule échappatoire à la réalité est le virtuel, son ordinateur de poche qu’il commande vocalement et les lettres d’amour et autres missives familiales qu’on lui commande quand on ne trouve pas les mots pour saisir avec exactitude ses sentiments. Jusqu’au jour où il tombe sur un nouvel O.S., révolutionnaire, qui vient installer le doute. Avec une personnalisation pertinente, le système d’exploitation qui embrasse la voix sensuelle de Scarlett Johansson, devient son meilleur allié, ami du matin et des soirs de déprime dans cet environnement très froid, très Lost in translation. Peut-on s’embarquer plus loin avec cette voix si intelligente ? Et pourquoi pas ? Si les humains sont génétiquement programmés pour aimer, l’informatique de demain ne sera-t-elle pas elle-même codée pour combler le vide affectif de chacun ? Her, sans visage, devient donc pur fantasme, matérialisation vocale des désirs les plus intimes, des besoins d’aimer les plus forts, elle incarne la perfection relationnelle, sans ambiguïté. Ou presque.

Dans cet équilibre, entre l’homme et la machine, l’égalité est-elle possible alors que l’intelligence artificielle grandit et devient elle-même d’une complexité qui peut échapper au protagoniste amoureux ? Cette félicité 2.0 n’est-elle pas elle-même vouée à l’échec et nous, pauvres humains à la solitude tourmentée ? Spike Jonze, auteur du script, situe certes son récit dans un avenir plus ou moins proche, mais de par le réalisme certain de sa cité futuriste et l’acuité des rapports humains qu’il dépeint, empreints de mélancolie et d’un sentiment d’abandon, son film touche à l’universel et convoque inévitablement l’expérience du spectateur qui pourra ressentir une proximité évidente avec les affres et les bonheurs de Joaquin Phoenix.

Traduit par une élégance maîtresse à l’écran, l’univers de science-fiction d’Her est en soi un O.S. miraculeux dans lequel on aime se lover, confronter nos propres doutes et solitudes, avec toutefois l’impression que certaines coupes auraient pu être faites. Aussi pertinente soit-elle, cette nouvelle réalisation de Spike Jonze, qui évoque par moment de par son architecture fascinée Synecdoche New York, l’une de ses productions), pèche peut-être un peu trop par sa durée. Un petit reproche dans une œuvre qui confine souvent au sublime ; la musique d’Arcade Fire y contribue largement, à l’instar d’un casting féminin épatant (Amy Adams, Olivia Wilde et Rooney Mara qui donnent un peu de chair à l’exercice vocal de Scarlett Johansson).
Her est nommé 5 fois à l’Oscar, dont meilleur film de l’année et meilleur scénario. Rien pour le réalisateur et l’acteur principal.

 

Pricing table with id of "her" is not defined.