Film de Ken Loach (Grande-Bretagne – 2014 – 1h49) avec Barry Ward, Simone Kirby, Jim Norton…


jimmys-hall affiche uneVersion française ou Version Originale Sous-Titrée selon les séances

1932 – Après un exil de 10 ans aux États-Unis, Jimmy Gralton rentre au pays pour aider sa mère à s’occuper de la ferme familiale.
L’Irlande qu’il retrouve, une dizaine d’années après la guerre civile, s’est dotée d’un nouveau gouvernement. Tous les espoirs sont permis…
Suite aux sollicitations des jeunes du Comté de Leitrim, Jimmy, malgré sa réticence à provoquer ses vieux ennemis comme l’Eglise ou les propriétaires terriens, décide de rouvrir le « Hall », un foyer ouvert à tous où l’on se retrouve pour danser, étudier, ou discuter. À nouveau, le succès est immédiat. Mais l’influence grandissante de Jimmy et ses idées progressistes ne sont toujours pas du goût de tout le monde au village. Les tensions refont surface.

 

Critique « La croix »

Sélectionné – pour la 17e fois ! – par le festival de Cannes, en mai dernier, Ken Loach était venu y présenter son deuxième film consacré à l’histoire irlandaise, huit ans après Le Vent se lève qui lui avait valu la palme d’or en 2006. S’il n’a cette fois remporté aucun prix, le cinéaste britannique, 78 ans depuis le mois dernier, plus que jamais fidèle à ses engagements, n’en a pas moins livré une œuvre forte, centrée sur la figure de Jimmy Gralton, seul Irlandais à avoir été expulsé de son pays sans procès, en 1933.

Le Vent se lève évoquait, au début des années 1920, la lutte des « Volunteers », bientôt constitués en Armée républicaine irlandaise (IRA), contre les bataillons de « Black and Tans » anglais venus, par bateaux entiers, mater les velléités d’indépendance. Jimmy’s Hall se déroule une douzaine d’années plus tard, en 1932, alors qu’Eamon de Valera et le Fianna Fail ont remporté les élections, séduisant les classes ouvrières et rurales les moins favorisées tout en jurant fidélité à la couronne d’Angleterre.

Dans ce climat incertain, un temps apaisé, les libertés politiques s’entrouvrent. Jimmy Gralton, né en 1886 dans une famille rurale de sept enfants, profite de l’occasion pour revenir travailler dans la ferme de ses parents, dans le comté de Leitrim. Commis ayant quitté l’école à 14 ans, barman devenu soldat dans l’armée britannique, emprisonné suite à son refus de servir aux Indes, déserteur, docker à Liverpool, engagé dans l’IRA en 1921, il s’était embarqué dix ans plus tôt pour New York, où il s’était investi dans la vie politique et syndicale, et avait obtenu la nationalité américaine tout en soutenant à distance les républicains irlandais.

Lorsque le film débute, les jeunes du comté sollicitent Jimmy, homme engagé et bon orateur, pour rouvrir un foyer, lieu de vie communautaire où l’on pourra venir danser, écouter de la musique, étudier, s’initier à toutes sortes d’activités – y compris sportives –, échanger et débattre du sort réservé aux paysans pauvres par les propriétaires de grands domaines. Le gramophone de Jimmy, ses disques de jazz ramenés de New York, enchantent l’auditoire. De nouveaux pas de danse frappent le rustique parquet, au grand dam du prélat local, qui voit dans cette initiative une dangereuse offensive communiste, doublée d’une pernicieuse « los-angelesisation » de la culture.

Le contexte historique de cet affrontement est complexe – au développement des idées communistes répondent des groupes fascisants, comme l’Association des Camarades de l’Armée. En dépit de cet obstacle qui demandera un effort au spectateur français non spécialiste de l’Irlande, on sait gré au réalisateur et à son fidèle scénariste, Paul Laverty, d’avoir traité avec un salutaire sens de la nuance cette opposition idéologique entre progressistes et tenants d’un ordre social placé sous la prééminence de l’Église catholique d’Irlande.

Bien sûr, Ken Loach, connu pour ses engagements politiques dénués d’ambiguïtés, ne manque pas de relever la collusion d’intérêts qui fit se placer la hiérarchie de l’Église aux côtés du pouvoir et des possédants : « Nos adversaires n’ont pas changé, maîtres et prêtres », entend-on au détour d’une réplique. Évidemment, c’est bien d’une emprise morale au service d’une lutte politique dont il est question dans cette Irlande des années 1930.

On retiendra, entre autres scènes marquantes – presque digne de Don Camillo si elle était moins triste et accusatoire –, cette arrivée au dancing de grappes de familles ou de jeunes gens, dont le prêtre constitue la liste rigoureuse en les désignant du doigt ! Pour autant, les personnages principaux sont dessinés avec suffisamment de finesse pour ne pas sombrer dans un manichéisme stérile et les échanges entre « ennemis » ne manquent pas d’une certaine considération pour l’autre, ni de mains tendues – et refusées.

Moins violent que Le Vent se lève, tour à tour grave, drôle, enlevé, inquiet, tragique ou emmené sur les berges d’une romance inaccomplie, Jimmy’s Hall, avec ses paysages magnifiques, est avant tout un beau film, inspiré et inspirant, travaillé par cette question de l’amour et de la haine, de la justice et de l’émancipation des faibles.

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Présenté en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes, Jimmy’s Hall, du propre aveu de Ken Loach, est sans doute son film ultime. Une dernière fois, Loach apporte une nouvelle pierre à l’édifice politique qu’il a patiemment construit, notamment dans ses films historiques : les rares victoires des forces populaires (ouvrières, paysannes) leur ont toujours été volées par une gauche centriste attirée par le seul pouvoir.

C’était déjà le sujet du Vent se lève, le film qui lui valut la Palme d’or en 2006, où Loach montrait que les nouveaux maîtres de l’Irlande (en gros, les dirigeants de l’IRA), après l’indépendance de 1922, avaient utilisé les même méthodes que les Anglais pour mater les extrêmes.

C’était aussi celui, dans un autre pays, de Land and Freedom (1995), où Loach rendait responsables les communistes espagnols des luttes intestines et sanglantes avec les anarchistes qui avaient entraîné la défaite des forces républicaines pendant la guerre d’Espagne de 1936.

Dans Jimmy’s Hall, l’action se déroule à nouveau en Irlande, en 1932, dans le comté de Leitrim. Une salle de danse, sorte de patronage ou de centre culturel avant l’heure, devient l’enjeu d’un conflit. D’un côté, l’évêque, qui y voit un lieu de débauche, de “communisme” et surtout d’acculturation qui risquerait de menacer la mainmise du catholicisme sur la population. De l’autre, le propriétaire et fondateur du lieu, Jimmy Gralton (Barry Ward), un activiste de retour au pays pour s’occuper de sa mère et de leur ferme (l’histoire est inspirée de faits réels), après dix ans d’exil aux Etats-Unis.

Or le gouvernement, par intérêt, a fait alliance avec l’Eglise et les propriétaires terriens et voit ce conflit d’un mauvais œil. Jimmy (et Ken Loach…) va réveiller et concentrer toutes les contradictions de l’Etat irlandais.

Comme souvent dans les films historiques de Loach, la direction d’acteurs est assez figée, les dialogues très didactiques. Mais au milieu de ce théâtre un peu engoncé, le film prend vie à plusieurs occasions. D’abord dans les séances de danse et de musique (jazz et folk irlandais – que l’Eglise réprouvait alors). Et puis dans cette scène bouleversante où la mère de Jimmy Gralton propose du thé aux policiers venus arrêter et expulser une nouvelle fois son fils du pays.

Elle les connaît tous depuis qu’ils sont nés. La suite prouvera que l’hospitalité de la vieille dame était très retorse, mais cette scène à elle seule sent le vrai, l’intime, la réalité d’un peuple où les liens affectifs peuvent être très ambivalents entre les membres d’une communauté tiraillée depuis des siècles. On retrouve dans ces moments le Loach qu’on a toujours aimé. Nous lui souhaitons longue vie.

 

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