Film de Mathieu Amalric (France – 2014 – 1h16) avec Mathieu Amalric, Léa Drucker et Stéphanie Cleau….


Chambre bleue affiche uneDis- moi Julien, si je devenais libre, tu te rendrais libre aussi ?
– Tu dis ?…
Un homme et une femme s’aiment en secret dans une chambre, se désirent, se veulent, se mordent même. Puis s’échangent quelques mots anodins après l’amour.
Du moins l’homme semble le croire.
Car aujourd’hui arrêté, face aux questions des gendarmes et du juge d’instruction, Julien cherche les mots.
« La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après-coup. »
Que s’est-il passé, de quoi est-il accusé ?…

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Alors que Mathieu Amalric travaillait depuis plusieurs années à une nouvelle adaptation du Rouge et le noir de Stendhal, projet coûteux très difficile à concrétiser, l’acteur-réalisateur a fini par jeter l’éponge et par se tourner vers un autre roman, plus simple à adapter pour une somme modique. Il s’agit d’une œuvre courte de Georges Simenon datant des années 60 et s’inscrivant dans la grande tradition des amants diaboliques, thème maintes fois repris dans la littérature policière et adapté au cinéma, que ce soit par Claude Chabrol ou encore par Clouzot. Adapté en un temps record, le bouquin donne lieu à un petit film resserré (1h15) que l’on pourrait aisément qualifier de série B s’il n’y avait une volonté artistique forte de se démarquer du tout-venant par une attention constante envers le cadre et la narration. Avec une équipe technique réduite à l’essentiel (15 personnes) et un budget minimal d’un million d’euros, Mathieu Amalric trouve dans cette économie drastique l’occasion d’épurer au maximum sa réalisation et de toucher ainsi à l’essence même du cinéma et de ses personnages.
La première scène située dans la chambre bleue du titre peut apparaître comme programmatique puisqu’elle établit dès le départ la charte stylistique d’une œuvre constituée de plans fixes relativement courts, mais toujours très composés. A la manière de peintres, Mathieu Amalric et son chef opérateur Christophe Beaucarne jouent sur le cadre pour instaurer une atmosphère trouble où les personnages n’apparaissent jamais dans leur totalité (ce qui est renforcé par l’image carrée), mais plutôt par bribes. Au lieu de rendre sa réalisation fluide par d’amples mouvements de caméra, Amalric choisit au contraire de donner du rythme par le montage de plans fixes rapprochés. Il établit ainsi un choc sensoriel de chaque instant en heurtant parfois le spectateur par la succession de gros plans et de cadres plus larges, inscrivant ses personnages dans un milieu qui semble constamment trop étroit pour eux. Mais la grande force du cinéaste est de parvenir à raconter une histoire somme toute banale – il s’agit d’un simple fait divers – en éclatant la narration sans que le spectateur soit perdu.

Bien au contraire, ce stream of consciousness permet de pénétrer au plus profond de la psychologie torturée du personnage principal incarné avec talent par un Mathieu Amalric habitué à ce type de composition (on pense bien évidemment à son rôle dans L’amour est un crime parfait). Il est d’ailleurs parfaitement secondé par l’excellente Stéphanie Cléau et des seconds rôles attachants comme Léa Drucker ou encore Laurent Poitrenaud. Aidé par une musique de Grégoire Hetzel largement sous influence de Bernard Herrmann, Amalric nous fait ressentir avec force le trouble de protagonistes qui seraient comme les témoins de leur propre déchéance. Au final, il parvient à retrouver l’essence même de l’œuvre de Simenon en évitant la surenchère. Il suffit d’ailleurs d’un seul regard pour que l’intrigue se dénoue devant les yeux ébahis du spectateur, sans qu’aucune confirmation verbale ne vienne interférer pour lui imposer une version unique des faits. Cette maîtrise parfaite de la narration par l’image fait de La chambre bleue le film le plus abouti de son auteur à ce jour. Et de loin.

 

Critique “Critikat.com”

Sans que cela n’en vienne à réduire le nouveau film de Mathieu Amalric à un simple amuse-bouche, La Chambre bleue a tout d’une antichambre où l’acteur-cinéaste s’est occupé en attendant de pouvoir adapter un autre roman au titre coloré. En effet, alors qu’il travaille depuis quelques années sur une nouvelle version du Rouge et le Noir, le réalisateur a mis de côté ce vaste chantier au long cours pour porter à l’écran, en deux temps trois mouvements, un court récit de Simenon qui, drôle de coïncidence, partage un point commun avec le chef-d’œuvre de Stendhal : celui de narrer un faits divers. Petit film de poche, ramassé en 1h15 montre en main et tourné avec le cadre compact du format 1.33, La Chambre bleue a donc tout d’un vestibule resserré par lequel Amalric a décidé de passer avant d’entrer dans l’un des monuments de la littérature française. D’ailleurs, comme pour prouver que Le Rouge et le Noir occupe déjà bien son esprit, Mathieu Amalric incarne, dans son court polar, un certain Julien – là où le personnage original s’appelait Tony.

Aussi ample qu’intimidante, l’ombre de l’œuvre à venir aurait donc pu menacer de recouvrir le successeur de Tournée, conçu comme une parenthèse un peu plus modeste et récréative, à mi-chemin entre l’exercice de style inspiré par les séries B sorties de chez RKO et le téléfilm policier en charentaises marchant sur les pas de Claude Chabrol (à qui, du reste, Gérard Depardieu avait proposé d’adapter le roman de Simenon). Le résultat se révèle, heureusement, fort inspiré et finement ficelé – même si quelques sourcils peuvent légitiment se lever face à quelques sursauts curieusement volontaristes (comme par exemple le coup, beaucoup trop évident, de la goutte de confiture renvoyant à celle de sang plus tôt dans le film).

Film-sas dans la filmographie d’Amalric, La Chambre bleue s’ouvre assez logiquement sur les images de la pièce azuréenne qui accueille l’amour adultérin de Julien et Esther – cet espace clandestin abrité dans un hôtel, planqué entre les deux foyers où les amants retourneront une fois étanchée la soif de leur passion brûlante. Mais, très rapidement, voilà que le récit bascule brutalement en avant, enjambe une ellipse dont on ignore la temporalité, pour nous faire découvrir un Julien barbu, interrogé par un juge et un psychologue avant un procès dont le motif demeurera longtemps mystérieux. Plus qu’une simple histoire de relation extraconjugale à l’issue tragique, La Chambre bleue se déploie progressivement comme l’histoire d’un homme errant constamment dans un entre-deux : entre sa femme et sa maîtresse, entre son innocence et sa culpabilité et, surtout, entre le temps vécu et le temps des réminiscences.

Traquant une vérité éparpillée, la narration en volets alterne méthodiquement, comme au rythme discipliné d’un métronome, les séances chez le juge et les souvenirs détaillés par Julien. Outre le fait qu’elle alimente un suspens qui implique le spectateur invité à être un détective traquant les indices, cette forme brisée, composée de plans souvent fixes et courts affûtés par un montage rigoureux, permet à Amalric de trouver un bel équilibre entre le côté protocolaire de la procédure judiciaire et l’aspect ludique du whodunnit. Surtout, cet écart habilement entretenu renvoie à ce qui fait l’une des vraies réussites du film qui parvient à être à la fois profondément sensuel (le sang, la sueur et le sperme ; la relation passionnelle des amants) et délibérément désincarné (les corps ventriloqués par la post-synchronisation dans certraines scènes racontées par Julien et le jeu figé des acteurs). Ainsi, duelle par essence, cette (anti)chambre bleue fait plus que de servir de zone tampon entre deux œuvres de son auteur, elle prépare idéalement le terrain pour Le Rouge et le Noir en même temps qu’elle s’élève comme l’un des meilleurs films d’Amalric à ce jour.

 

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