Documentaire de Julie Bertuccelli (France – 2013 – 1h29)

 

Cour de babel affiche uneIls viennent d’arriver en France. Ils sont Irlandais, Serbes, Brésiliens, Tunisiens, Chinois ou Sénégalais… Pendant un an, Julie Bertuccelli a filmé les échanges, les conflits et les joies de ce groupe de collégiens âgés de 11 à 15 ans, réunis dans une même classe d’accueil pour apprendre le français. Dans ce petit théâtre du monde s’expriment l’innocence, l’énergie et les contradictions de ces adolescents qui, animés par le même désir de changer de vie, remettent en cause beaucoup d’idées reçues sur la jeunesse et l’intégration et nous font espérer en l’avenir…

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

En une heure et demie, une année scolaire au sein de la classe d’accueil dont Brigitte Cervoni est le professeur de français, au collège de la Grange-aux-Belles, dans le Xe arrondissement de Paris. Les classes d’accueil, dans les écoles et collèges, sont des classes où l’on rassemble des élèves étrangers fraîchement arrivés en France, d’âge plus ou moins équivalent (ici de 11 à 15 ans), afin qu’ils puissent se mettre à niveau (surtout en français, puisque certains d’entre eux ne le parlent quasiment pas) et rejoindre les classes dites “normales” les années suivantes.

Au collège, le but est évidemment de les insérer le plus rapidement possible dans le circuit scolaire général, afin qu’ils puissent mener leurs études le plus loin possible… La classe de français de Mme Cervoni réunit des ados venus de toute la planète : Tunisie, Pologne, Mali, Brésil, Angleterre, Libye, Sri Lanka, Mauritanie, Chine, etc. Et ce film est de part en part un choc émotionnel.

D’abord parce que la plupart de ces enfants, en début d’année, débarquent dans un pays qui leur est totalement étranger, et pas forcément accueillant ni aussi beau et gentil que décrit dans les guides touristiques. Certains, trimballés de pays en pays, n’ont pas vu leurs parents depuis des années, sinon jamais, et vivent avec des parents collatéraux. Certains ont fui la misère, une dictature, des massacres, des traditions (le mariage forcé et l’excision pour les filles). Un jeune Ukrainien explique qu’il a fui son pays parce qu’il est juif et qu’on tue parfois les Juifs en Ukraine… Tous, parce qu’ils sont jeunes, espèrent un avenir meilleur, même si le souvenir de leur pays d’origine ne les quittera jamais.

Nous sommes plongés dans un bain d’émotions humaines plus intenses les unes que les autres. Alors on pleure et on rit beaucoup, ou on retient ses larmes, parce que ces émotions sont universelles : la fierté d’un père ouvrier quand on lui dit que sa fille est brillante, la colère d’une mère contre sa fille qui ne fiche rien et perturbe la classe – rien d’angélique dans ce film, on y assiste à des heurts et des chagrins redoutables. On tremble quand une jeune fille africaine dit avec simplicité : “Je veux vivre en France parce que je veux être une femme libre.”

Et si on tremble, c’est aussi parce qu’on sait que ce ne sera sans doute pas aussi simple. Que tous ces jeunes étrangers ne sont pas au bout du chemin, qu’il sera souvent long, pénible, parsemé d’échecs amers, qu’ils n’auront pas tous le même destin, les mêmes chances, mais qu’ils y parviendront peut-être aussi. Filmé sobrement, sans effets, mais avec rigueur, La Cour de Babel est un film qui console et revigore. Tout n’est pas perdu, dans ce pays qui paraît tellement se déliter.

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Une adolescente écrit son nom au tableau. Elle précise qu’elle s’appelle Maryam, qu’elle vient de Lybie et qu’elle habite à Paris. Une voix douce, celle d’une enseignante, lui fait remarquer qu’elle a fait une petite faute d’orthographe. D’autres adolescents lui succèdent au tableau et écrivent les mêmes informations dans leurs langues natales : l’arabe, l’ukrainien, le chinois, le sri-lankais, le wolof… Ils disent « bonjour » dans la langue du pays qu’ils viennent de quitter. Il y a bien ici quelque chose de Babel…
Nous sommes en fait dans une « classe d’accueil » d’élèves nouvellement arrivés en France, implantée au collège de la Grange-aux-Belles, dans le 10e arrondissement de Paris. À deux pas du pittoresque et historique canal Saint-Martin. C’est dans cette classe que la cinéaste Julie Bertuccelli et son équipe ont posé caméra et matériel vidéo pendant l’année scolaire 2011-2012.
L’enseignante, Brigitte Cervoni, qui exerce depuis plusieurs années dans ce type de classes, les a bien volontiers accueillis, ainsi que la direction du collège. Avec l’accord du responsable du Centre académique de scolarisation des élèves nouvellement arrivés et des enfants du voyage (Casnav).
C’est après une rencontre avec Brigitte Cervoni lors d’un festival de cinéma scolaire, que la réalisatrice Julie Bertuccelli, qui alterne films documentaires et de fiction, a eu le souhait de réaliser un documentaire sur le dispositif des classes d’accueil – tellement elle l’avait trouvé « génial ». Apparemment, elle n’a pas été déçue par l’année passée avec ces enfants venus des quatre coins du monde. La cinéaste a préféré finalement se mobiliser sur une seule classe d’accueil plutôt que d’aller en filmer plusieurs. Il faut dire que cette classe de la Grange-aux-Belles avait la particularité de regrouper au sein d’un groupe de vingt-quatre élèves rien moins que… vingt-deux nationalités ! Ce sont donc des adolescents, de 11 à 15 ans, chinois, roumains, irlandais, sénégalais, chilien, marocain…, qui se sont exprimés sous les regards vigilants et bienveillants de la réalisatrice et de l’enseignante – et ceci à raison de deux fois par semaine pendant toute l’année scolaire.

Julie Bertuccelli a privilégié des moments forts de l’année. Et d’emblée, bien sûr, le premier accueil de ces adolescents par Brigitte Cervoni et l’art et la manière des élèves de faire connaissance entre eux. On assiste ainsi à des séquences saisissantes où les élèves parlent de la façon dont ils ont vécu leur dernier jour dans le pays qu’ils ont quitté, des raisons pour lesquelles ils sont partis. Des raisons très diverses : un danger encouru, des motifs économiques, ou la mutation de parents venant travailler dans une ambassade. Ils sont à la fois « heureux et tristes », comme dit Eduardo, le jeune brésilien. Beaucoup ont mis tout leur espoir dans l’accomplissement d’études en France, pays où ils se sentent bien et qui leur permet de suivre une scolarité de bon niveau. Comme le jeune serbe, Marko, de religion juive, persécuté ainsi que ses parents par des groupes néo-nazis, ou la jeune guinéenne, Djenabou, qui a fui son pays avec la complicité d’une tante pour ne pas avoir à subir l’excision.
Mais Julie Bertuccelli a réalisé un documentaire qui évite la galerie de portraits. La Cour de Babel est au contraire un film « choral », sans aucun entretien individuel. Les séquences avec les parents ou leurs représentants interviennent uniquement dans le huis clos de la classe du collège, en présence des enfants. Notamment lorsqu’ils sont invités par Brigitte Cervoni pour la remise des bulletins du premier trimestre ou en fin d’année. Ce qui nous donne alors d’émouvants moments de vérité. Plus on avance dans l’année scolaire et plus nous constatons la fusion du groupe. On assiste d’ailleurs à un petit drame lorsque Maryam doit quitter la classe, parce que ses parents libyens, demandeurs d’asile, sont amenés à aller vivre à Verdun à la demande de l’office français de l’immigration et de l’intégration.
Au fil de l’année, les élèves s’expriment de mieux en mieux en français, ils s’accrochent et ont une grande envie d’apprendre et de réussir. L’enseignante n’hésite pas à aborder avec eux des sujets graves comme ceux qui concernent la religion et la laïcité. Ce qui nous donne une conversation animée autour du Coran, de la Bible. Et la discussion de déboucher sur Dieu et le big bang – ainsi que sur la question de l’existence de Dieu et de l’enfer… L’année se termine par le passage, à la Maison des examens d’Arcueil, du Delf (Diplôme d’études de langue française), un premier diplôme qui sanctionne leur niveau en français. Mais aussi par un voyage à Chartres, où les élèves ont concouru au festival scolaire Ciné clap avec un film sur « La Différence », réalisé tout au long de l’année. Ils sont fous de joie lorsqu’ils apprennent qu’ils ont obtenu un prix !

La réalisatrice a souhaité filmer ces jeunes presque exclusivement dans le microcosme de la classe. Du collège, en effet, seulement quelques images en plongée de la cour de récréation. Nous ne savons donc pas comment ils se sont intégrés dans l’établissement, s’ils ont noué des relations avec les élèves des classes dites « normales », quels ont été leurs contacts avec d’éventuels intervenants extérieurs. Nous respectons ce choix tout en le regrettant quelque peu. Il n’en reste pas moins que La Cour de Babel est un beau documentaire, fort utile, qui met en lumière un exceptionnel dispositif d’accueil des élèves étrangers et une enseignante remarquable – qui prend une place de plus en plus importante au fur et à mesure où l’on avance dans le film. Remarquable comme le sont sans aucun doute les enseignant-e-s de ces classes d’accueil, qui ont un sens aigu à la fois de leur mission de service public et de la citoyenneté universelle.
Une fois entrés dans le tourbillon de cette cour de Babel, nous sommes vite de plain-pied avec ces adolescents que nous voyons construire, sous nos yeux, leur identité dans la diversité. Et la fin est particulièrement émouvante lorsque les enfants se quittent et disent au revoir à leur « deuxième maman », Brigitte Cervoni. L’enseignante leur confie qu’elle sera l’année prochaine inspectrice et qu’elle n’oubliera pas « [s]es derniers élèves ». Nous aussi, nous avons du mal à quitter cette Cour de Babel.

 

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