Film d’Alejandro Jodorowsky (Chili- 2013 – 2h10) avec Brontis Jodorowsky, Pamela Flores, Jeremias Herskovits, Alejandro Jodorowsky, Bastián Bodenhofer, Andrés Cox, Adán Jodorowsky, Cristóbal Jodorowsky, Sergio Vargas et Alisarine Ducolomb

 

Festival “Télérama” : 3 euros avec le pass “Télérama”

Film proposé en VOST

danza_de_la_realidad affiche une“M’étant séparé de mon moi illusoire, j’ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie.” Cette phrase définit parfaitement le projet biographique d’Alexandro Jodorowsky : restituer l’incroyable aventure et quête que fut sa vie.

Le film est un exercice d’autobiographie imaginaire. Né au Chili en 1929, dans la petite ville de Tocopilla, où le film a été tourné, Alejandro Jodorowsky fut confronté à une éducation très dure et violente, au sein d’une famille déracinée. Bien que les faits et les personnages soient réels, la fiction dépasse la réalité dans un univers poétique où le réalisateur réinvente sa famille et notamment le parcours de son père jusqu’à la rédemption, réconciliation d’un homme et de son enfance.

Il brosse ici la fresque d’une existence qui exalte, au-delà de toute mesure, les potentialités de l’être dans le but de repousser les limites de l’imaginaire et de la raison, et d’éveiller le capital de transformation de vie qui se trouve en chacun de nous.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Réalisateur remarqué d’œuvres devenues cultes au fil des années, mais également prolifique scénariste de bande-dessinée, Alejandro Jodorowsky revient derrière la caméra après une éclipse cinématographique de près de 23 ans – son dernier long était le peu convaincant Le voleur d’arc-en-ciel en 1990. Le moins que l’on puisse dire est que cet artiste hors norme nous revient en pleine forme, comme si il avait voulu faire de La danza de la realidad une œuvre-somme ou plus encore un testament cinématographique (comme le suggère d’ailleurs la superbe dernière scène du film). Cette autobiographie fantaisiste sonde non seulement le passé du cinéaste, mais pénètre également au plus profond de son univers poétique. Excessif par nature, son cinéma reste également largement influencé par un certain fantastique sud-américain, tout en s’inscrivant dans la veine surréaliste du mouvement Panique dont il fut un des fondateurs avec Roland Topor et Fernando Arrabal. Fidèle à l’esprit de ses œuvres précédentes, Jodorowsky divisera donc une fois de plus ses partisans les plus farouches et ceux qui ne supportent pas les provocations du bonhomme.

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En revenant filmer la terre de son enfance, le cinéaste ne se laisse pas pour autant gagner par la nostalgie. Ainsi, il insiste une fois de plus sur les relations très difficiles entretenues avec un père doctrinaire (un communiste intransigeant) qui n’a eu de cesse de le maltraiter. Pour autant, Jodorowsky ne règle en aucun cas ses comptes avec son paternel, de même qu’il ne cherche jamais à apitoyer le spectateur sur son enfance difficile. Loin de céder à un quelconque naturalisme mélodramatique, le réalisateur opte pour l’intrusion de l’imaginaire dans le quotidien, transformant une banale scène en un délire surréaliste (ainsi, la scène de la plage où le jeune garçon jette un simple caillou dans la mer et provoque un tsunami tuant des centaines de poissons échoués). Bigger than life par principe, le film aligne ainsi les morceaux de bravoure avec une étonnante constance, retrouvant par-là le foisonnement d’un Fellini ou d’un Kusturica.

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Ceux qui ont toujours admiré les audaces un peu trash ne seront pas déçus puisque Jodorowsky a également convoqué un nombre impressionnant de freaks devant sa caméra comme aux plus belles heures de Santa Sangre. Il ose une scène de massacre d’un âne par une foule de déshérités affamés, avec quelques détails bien gore à la clé, et s’aventure une fois de plus dans le bis en proposant une séquence hallucinante où une femme obèse urine sur la figure de son mari pour le sauver d’une terrible maladie. Toutefois, il serait trop simple de résumer La danza de la realidad à une suite de scènes à faire puisque le réalisateur parvient tout de même à dire deux ou trois petites choses sur l’importance de l’éducation, mais aussi sur le devoir de chacun à embellir sa vie par le rêve. Furieusement poétique, résolument foutraque et bordélique, inégal par nature, le dernier né de Jodorowsky a décidément tout pour devenir un film culte. Le moindre plan de ce long-métrage contient en tout cas plus d’idées cinématographiques que tout ce que l’on a pu voir sur les écrans depuis ces derniers mois. Et ça aussi, ça fait du bien.

 

Critique “Télérama”

Il avait disparu. On avait oublié ses films (1) aux titres ésotériques — La Montagne sacrée, Santa Sangre — qui, dans les années 1970, se voulaient des provocations, et dont les accents surréalistes paraissaient encombrants, parfois… Et voilà qu’il revient, Alejandro Jodorowsky, devenu un vieux monsieur de 84 ans au beau visage de Don Quichotte apaisé, où se devinent pourtant, telles des rides, les traces de ses déraisons passées. Il revient avec un film déraisonnable, s’il en est, où il évoque son enfance. A moins qu’il ne recrée, comme l’indique le titre, une réalité qui danse au gré de ses souvenirs réels ou imaginaires…

Ce film étonnant, insolent, extravagant, c’est son Amarcord à lui. Fellini, d’ailleurs, tel un dieu bienveillant, plane sur cette fresque. Du début (le cirque) jusqu’à la fin qui ressemble, en plus fauchée, au dénouement de Huit et demi : un petit garçon slalome entre les photos géantes des personnages de sa vie, un peu comme Marcello Mastroianni entamait avec les siens, sur la musique de Nino Rota, une farandole restée célèbre.

D’autres influences surgissent. La mère, la seule à chanter son rôle, semble sortie, au choix, d’un opéra ou d’une de ces tragi-comédies cent pour cent chantées, comme les aimait Jacques Demy. Et c’est le Luis Buñuel de Terre sans pain ou de Los Olvidados que rappellent ici les miséreux, les gueux, les pestiférés, exilés à la périphérie des villes par des nantis qui les méprisent autant qu’ils les redoutent… Salauds de pauvres ! Capables, au lieu de mourir tranquillement dans leurs bidonvilles, d’agresser ceux-là mêmes qui viennent les aider. Le père du héros en l’occurrence. C’est qu’en bon communiste, il leur offre des lendemains qui chantent. Mais eux, c’est aujourd’hui qu’ils ont faim…

C’est à ce père, sûrement trop sévère, et à sa mère, peut-être trop douce, que Jodorowsky rend hommage. Elle, elle croit en l’infinie bonté divine, et couve son Alejandrito aux boucles blondes d’une tendresse goulue. Lui, athée (« Dieu n’existe pas. Tu meurs et tu pourris… »), voudrait l’élever comme Staline, son idole, dirige l’URSS : à la dure. Son fils ne sera pas une lopette, bordel ! La virilité, il n’y a que ça de vrai : il traîne donc son gamin chez le coiffeur, pour effacer sa blondeur, et chez le dentiste, en le sommant de refuser toute anesthésie. Le pompon : pour lui inculquer le sens de l’honneur, il le fait nommer mascotte de la compagnie locale de pompiers qu’il préside, en remplacement d’un chien décédé…

C’est la tragédie de ce tyranneau domestique, vaguement ridicule, que l’on va suivre. Son odyssée. Car ce petit homme qui vend de la lingerie pour dames dans une petite ville de province s’est mis en tête de débarrasser le Chili des années 1930 du tyran qui l’oppresse. Un homme protégé, intouchable… Or le père a découvert sa faille, son talon d’Achille : l’amour éperdu qu’il porte à Bucéphale, son cheval à la blancheur immaculée — comme bien des tyrans, celui-là préfère, de loin, les animaux aux humains. Il devient donc le palefrenier de Bucéphale, presque l’ami de son ennemi. Mais, ironie d’un destin toujours cocasse, le pistolet qui devait lui permettre d’accomplir un meurtre politique ne lui servira qu’à perpétrer un vrai crime d’amour…

Sur un rythme qui ne faiblit jamais, le cinéaste mêle les styles et multiplie les personnages : silhouettes effrayan­tes, comme ce prêtre qui dépose une tarentule dans la main de celui qui lui demande l’aumône. Ou bouleversan­tes : le vieillard qui creuse sa tombe et s’y enterre sans prévenir son maître, « parce que les puissants ont trop de choses en tête pour se soucier d’un pauvre comme [lui] ». Ou la petite fem­me bossue qui connaît le bonheur avec le père, devenu paralysé et amnésique, mais guette avec effroi le moment où il recouvrera la mémoire…

L’émotion côtoie donc constamment le burlesque. On va d’un concours de chiens, organisé par une Eglise aux ordres des puissants, à d’ubuesques réunions clandestines où se côtoient, dans un joyeux désordre, des anarchistes pâles et faméliques et des travestis, outrageusement fardés, tremblant devant le massacre, par la police, de leurs frères gays… Le délire visuel du cinéaste, à la fois féroce et tendre, cette accumulation d’histoires apparemment sans lien, aboutit, en fait, à une double initiation : celle du père (« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… »), qui finit par retrouver les siens, corps meurtri mais âme guérie. Et celle du jeune Alejandro à qui sa mère aura transmis deux dons précieux : savoir se fondre dans le noir pour ne plus en avoir peur et évoluer, invisible, parmi les ignominies du monde pour mieux en triompher.

Le film a, en lui, une telle force qu’il emporte sur son passage tous les pièges et tous les dangers. Comme Alejandro Jodorowsky ne ressemble à personne, il réinvente tout. Et surtout ce que le cinéma devrait préserver à toute force : l’audace.

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