Film de David Lean (Angleterre – 1970 – 3h15) avec Robert Mitchum, Sarah Miles, Christopher Jones, Trevor Howard, John Mills…

 

Dans le cadre du Cycle Patrimoine

Oscar du meilleur second rôle masculin en 1971 pour John Mills

Film proposé en VOST

Fille de Ryan affiche uneEn 1916 en Irlande, Sarah Ryan (Sarah Miles) déçue par son mariage avec le maitre d’école du village (Robert Mitchum), tombe amoureuse d’un jeune commandant anglais…

 

Critique “EcranLarge.com”

Lorsque La Fille de Ryan arrive sur les écrans en 1970, la carrière de David Lean est encore à son sommet, et pourtant il s’agit ici de son avant-dernier film pour le cinéma (le dernier étant le très méconnu la Route des Indes). Le metteur en scène britannique vient en effet d’enchaîner, en un peu plus d’une décennie, trois chefs-d’œoeuvre fondateurs et inégalés (le Pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie et le Docteur Jivago), qui l’ont institué comme le Cecil B. DeMille de son temps. Dans l’esprit du public et de la critique, le nom de David Lean est définitivement associé au grand spectacle, aux drames historiques les plus épiques et aux personnages les plus grandioses. Les cinq années de production de La Fille de Ryan, le budget pharaonique pour l’époque et les rumeurs les plus folles auront ainsi provoqué l’attente d’un « Docteur Jivago 2 », occultant d’autant plus le souvenir des œoeuvres plus intimistes (et tout aussi réussies) du réalisateur, telles que Vacances à Venise ou Brève rencontre. Car c’est en gardant à l’esprit les différentes facettes de Lean que l’on comprend mieux en quoi La Fille de Ryan est à la fois une somme, un testament et la plus discrète des tragédies héroïques.

L’Irlande en 1916 se trouve à la croisée de multiples conflits : occupée par l’Angleterre, elle-même engagée sur le continent dans la Guerre mondiale, le pays est balayé par les remous de l’histoire tout autant que par les vagues lancinantes de l’Atlantique. Mais si la grande Histoire est bien présente, le cœur du film se situe auprès de la fille de l’aubergiste Ryan, Rosy (Sarah Miles, épidermique), dont les élans et les errances rythment chaque événement jusqu’à peut-être provoquer le déchaînement des éléments. Rosy est une femme-enfant gâtée et capricieuse, pas très éloignée au début du métrage de la Scarlett O’Hara de Autant en emporte le vent. C’est tout autant par désir physique que par innocence adolescente qu’elle épouse l’instituteur Charles Shaughnessy (Robert Mitchum, d’une surprenante fragilité), veuf bien plus âgé qu’elle, et ce, malgré les avertissements du pasteur Collins (Trevor Howard, juste fabuleux dans le rôle difficile du sermonneur libre d’esprit). Déçue par la gentillesse excessive, la discrétion, voire la passivité de son mari, Rosy succombe immédiatement au charme monolithique du major Doryan (Christopher Jones, certainement le seul bémol du casting) soldat traumatisé par son passage sur le front et envoyé en Irlande pour se reposer.

Mais si l’ennui domine les rues du village et les esprits échaudés des habitants de la petite communauté, il n’y a pas de repos possible dès que les hommes s’approchent de la Nature, immense, omniprésente, filmée comme rarement au cinéma par un David Lean transcendé par ses paysages. Si l’on ne peut évidemment pas contourner les plages et les falaises dévorées par le vent et les vagues, il ne faut pas oublier une scène d’adultère forestier d’une sensualité frappante, où l’on devine par avance des accents panthéistes que l’on ne retrouvera que dans le cinéma de Terrence Malick. David Lean transforme ce passage obligé en une communion physique avec la forêt, dont on peut presque deviner la moiteur et les parfums. C’est par son cadre que la Fille de Ryan s’affirme comme extrêmement spectaculaire, la longue et très célèbre scène de tempête en bord d’océan en étant le symbole le plus évident. Réalisée avec un minimum de trucages, la tempête, et ses vagues de plusieurs mètres qui viennent se briser de manière apocalyptique sur le rivage, reste le clou visuel du film. Avec un travail de mise en scène et de prise de son formidables, cette séquence est toujours unique, aucun effet numérique ne pouvant remplacer son réalisme écrasant.

Mais pour parler de La Fille de Ryan, il est à présent temps d’oublier cette séquence que beaucoup de critiques de l’époque auront retenue au détriment de tout le reste du métrage. Certes, l’aspect historique de l’œuvre peut paraître un peu « dérisoire » par rapport aux précédents films de Lean, mais c’est en refusant de prendre véritablement parti pour l’un ou l’autre camp (irlandais ou anglais) que la vision du réalisateur surprend le plus. D’un instant à l’autre du film, on se sent prêt à prendre fait et cause pour Tim O’Leary et ses rebelles ou à conspuer ces mêmes irlandais lâches et grossiers. Mais au final, ce n’est pas politiquement que David Lean va juger ses protagonistes, mais bien humainement. La dernière demi-heure du métrage est déchirante et la conclusion n’épargne personne, même si la morale est loin d’être aussi évidente que l’on pourrait le croire. Le jugement reste en suspens, la fin de l’histoire est ouverte et le prêtre vient offrir le doute par le biais d’une réplique qui à elle seule représente les nuances innombrables de La Fille de Ryan, qui n’a d’Hollywoodien que quelques apparences, et qui se rapproche beaucoup plus de la sensibilité la plus européenne, en particulier dans ses instants d’austérité.

Car l’œoeuvre est souvent âpre, par exemple lors de la séquence du mariage et de la nuit de noces, qui ne cesse de s’étirer au-delà du malaise, ou lorsque le major revit ses traumatismes de guerre, où, sans jamais montrer une seule bataille (à part une poignée de plans quasi subliminaux), David Lean rend le conflit omniprésent avec quelques effets sonores. C’est dans cette intensité, cette crudité et cette cruauté que le film se révèle d’une rare modernité. Seule la partition (heureusement peu présente) de Maurice Jarre renvoie un tantinet le film vers une époque plus désuète. Le réalisateur préfère les silences, le souffle du vent, l’éclat des vagues, des lignes de dialogue virtuoses et surtout l’expressivité bouleversante de Michael, « l’idiot du village » le plus touchant du 7ème Art.

Sur un canevas des plus classiques, David Lean brode sa partition la plus raffinée, la plus sophistiquée, la plus en demi-teinte, en n’hésitant pas à prendre de court les attentes du public et à préférer les murmures humains noyés dans la Nature plutôt que l’artifice du spectacle. La Fille de Ryan, loin d’être figée dans un classicisme poussiéreux ou le carton-pâte d’Hollywood, est ainsi la plus sensuelle des fresques sur pellicule, l’une des plus belles retranscriptions visuelles de descriptions littéraires, et un chef-d’oeœuvre que les cinéphiles, tout autant que le grand public, se doivent de réhabiliter et d’admirer.

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Qu’est-ce qui fait marcher Rosy Ryan (Sarah Miles) d’un si bon pas, en ce beau printemps 1916, sur les plages irlandaises ? Quelle ardeur la pousse à se jeter dans les bras du premier venu, Charles Shaughnessy (Robert Mitchum), maître d’école veuf et mélomane, de quinze ans son aîné ? Le désir, bien sûr, cet appétit mystérieux, ce “goût de l’aventure” qui la travaille de tout son corps – jusqu’aux pointes dressées de son petit corsage – et l’attire vers l’amour physique.

Tout le monde le sait au village : la jeune fille est nubile, il faut la marier. La nuit de noces tant attendue agira pourtant comme une douche froide : Shaughnessy, homme terne, livré tout entier à ses petites manies, accomplit son devoir sans passion, alors que percent par la fenêtre les encouragements égrillards d’une foule avinée. Ce soir-là, Rosy découvre, humiliée, que son corps appartient moins à elle-même qu’à la communauté, cette société provinciale et grégaire qui, désormais, circonscrit sa sexualité au lit conjugal et la fera sombrer dans un profond bovarysme. Ce sont les mêmes braves gens qui, en plein effort de résistance contre l’occupant britannique (c’est l’insurrection de Pâques 1916), désapprouveront avec violence sa liaison intempestive avec le beau major anglais Randolph Doryan (Christopher Jones), dépêché du front pour gouverner le secteur.

Après les succès de Lawrence d’Arabie (1962) et du Docteur Jivago (1965), David Lean se paie le luxe – 52 semaines de tournage – de poursuivre la passion sur sa crête, d’observer le désir en son cours capricieux, au-delà du bien et du mal (coucher avec l’occupant, une infamie). C’est le film le plus libre de son auteur, qui surprend par sa temporalité souveraine : il avance puis se pose délicatement, au détour d’une scène, se contracte et se relâche à l’envi. La passion est saisie comme un phénomène naturel et climatique : c’est une sève qui monte, un ciel qui s’assombrit et se charge d’électricité. Ses mouvements furieux sont relayés par le décor heurté de la côte irlandaise, avec ses falaises où s’écrasent de lourdes vagues, ses ciels perturbés, sa pierre granitique dont les éboulements dessinent un paysage lunaire, sa verdeur d’émeraude qui vibre sur une mesure hypnotique.

La grande beauté du film tient à sa façon de faire tenir sur un même fil les puissantes crispations de la nature et les soubresauts intimes de son héroïne, d’orchestrer une forme monumentale pour recevoir les battements d’un coeur. Mitchum a rarement été aussi émouvant que dans ce rôle d’homme sans libido, tandis que la sémillante Sarah Miles distille une vivacité troublante. Sa fiévreuse scène de sexe avec le major Doryan, dans une clairière tapissée de violettes, demeure, sans pourtant montrer grandchose (une poitrine débordant d’une robe dégrafée), comme un grand moment d’érotisme à l’écran. A sa sortie, le film fut un échec fracassant qui interrompit pendant quinze ans la carrière de Lean – jusqu’à La Route des Indes, son dernier film.

 

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