Film de Paolo Sorrentino (Italie – 2013 – 2h30) avec Toni Servillo et Luis Tosar

 

Festival “Télérama” : 3 euros avec le pass “Télérama”

Film proposé en VOST

Meilleur Film, Meilleur réalisateur pour Paolo Sorrentino, Meilleur Acteur pour Toni Servillo et Meilleur Monteur pour Cristiano Travaglioli aux European Film Awards 2013

grande bellezza affiche uneRome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté.

Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée.

Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant.

Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Ancien écrivain à succès, Jap Gambardella est aujourd’hui devenu le roi des mondains, et navigue de fêtes en fêtes, sans vraiment savoir pourquoi. Ce soir, sa présence est justifiée, puisque c’est son 65ème anniversaire. Les gens dansent et rient à gorge déployée sur le somptueux toit-terrasse de son appartement. Mais, malgré les apparences, Jap est ailleurs. Cette vie superficielle ne lui convient plus. Le cirque mondain est une arène, avec ses règles, ses vaincus et ses vainqueurs, qui finissent par épuiser. Comme un symbole, l’homme vit en face du Colisée, lui rappelant chaque jour la nature de sa vie : un éternel spectacle truqué.
Filmé avec une élégance difficilement contestable, La Grande Belleza passe sans prévenir du sublime au grossier, du sérieux à l’absurde et dégage une impression de grâce tant les éléments de sa composition sont magnifiés par une photographie éclatante. La caméra flotte au-dessus de ses sujets, capture leur médiocrité et anémie intellectuelle, rampe sur les parquets brillants et flirte avec les courbes d’une image colorée, sublime, profonde. Pas de doute : La Grande Belleza est une déclaration d’amour à Rome, la vraie, et pas à ce qu’elle est en train de devenir : un monde hypocrite, constitué de figures vides et pathétiques. Sa beauté est si grande qu’elle en devient étouffante.

Malgré son incroyable sens du spectacle – les scènes de nuit sont géniales –, le film manque de retenue, parfois de finesse, et se perd dans un propos vague où religieux, quête du passé, et réflexion sur la vieillesse se brassent au sein de scènes désordonnées, longues, désuètes. L’extrême contemplation du figé – œuvres artistiques, bâtiments, jardins –, qui constitue un hommage vibrant à la magnifique Rome, pose pour la première fois chez Sorrentino le problème d’un rythme cassé, symptomatique d’un film qui ne sait pas toujours où aller, à l’image de son personnage principal. Surtout, son incapacité à réellement captiver, faute d’enjeu, rend son propos assez vain – la première partie du film décrit déjà ce que la seconde cherche à explorer. Bien sûr, l’humour est ravageur, les répliques déjà cultes. Toni Servillo, acteur fétiche du cinéaste, est excellent. Les musiques, quant à elles, sont extraordinaires et agrémentent le film d’une subtile touchede poésie.

A la sortie de la salle, il reste plein de scènes folles en mémoire. On pense à cette girafe immobilisée dans un jardin, à ce cardinal se balançant comme un gosse sur une balançoire, à cette petite fille jetant, sous le regard passionné d’adultes, des pots de peinture sur une toile immense en criant et pleurant. Il y a aussi une nonne qui se fait botoxer. Cette Italie là est malade, et mêle à sa beauté la vulgarité d’un monde laid, fourbe, insidieux, dont on ne sait où il va nous plonger. Calqué sur le monde qu’il décrit avec absurdité et ironie, La Grande Belleza est un film des extrêmes qui aurait mérité d’être un peu plus ordonné.

 

Critique “Télérama”

Ils dansent. Le corps agité de soubresauts et de spasmes, ils dansent. Visages souriants ou grimaçants, exténués ou extatiques, ils dansent. Comme s’il leur fallait à tout prix se fuir et se perdre dans des nuits et des fêtes interchangeables, ils dansent. Parmi eux, Jep n’est pas le dernier… Paolo Sorrentino baptise toujours les personnages de ses films de noms ronflants et ridicules qui révèlent leur suffisance et leur vacuité : Antonio Pisapia, Titta Di Girolamo, Geremia De Geremei… Interprété par l’habituel complice du cinéaste, Toni Servillo, impressionnant de mal-être snob, Jep Gambardella donc a écrit, quarante ans auparavant, un roman dont ses amis parlent encore, même s’ils ne l’ont pas lu. Un de ces livres éblouissants qui font prendre con­science aux tâcherons littéraires de la futilité de leurs écrits… Et puis il s’est tu. Par paresse. Ou par crainte de ne pouvoir se surpasser. Il est devenu journaliste. Et surtout mondain. Attention, pas n’importe lequel : le número uno. « Je ne voulais pas seulement participer aux soirées, je voulais avoir le pouvoir de les gâcher », fanfaronne-t-il.

Si l’on excepte l’homme politique Giulio Andreotti dans Il Divo, Paolo Sorrentino ne filme que des lâches et des las. Le temps a grignoté ces zombies, ils vivent mal et en ont honte. Avant qu’il ne soit vraiment trop tard, ils se forcent à entamer un parcours : le héros de L’Uomo in più part à la recherche de son homonyme — son double ; celui des Conséquences de l’amour se rue, au risque d’en mourir, à la poursuite de sa dignité perdue. Parce qu’ils ont somnolé une grande partie de leur pauvre vie, parce qu’ils ont pris du retard, en somme, Sorrentino semble les presser sans cesse, les pousser aux fesses avec sa caméra. Travellings avant, arrière, latéraux : il n’arrête jamais. On aurait envie, par moments, de lui crier : « Stop ! du calme, de la mesure ! »… Mais non : sa caméra persiste à foncer sur les gens, les lieux, les objets. Elle s’en approche, elle les frôle, s’écarte, s’envole dans les airs, parfois. Mais quand elle s’arrête — ça lui arrive, tout de même ! —, c’est pour contempler, avec amour et une pointe d’effroi, les grande bellezze de la vie : ces palais romains, immenses et silencieux, où Jep pénètre, une nuit, guidé par un jeune homme boiteux gardant, dans une mallette dont il ne se sépare jamais, les passes pour toutes ces merveilles. Les clés du paradis…

Qu’est-ce qui pousse Jep à entamer, comme ses frères « sorrentiniens », son périple ? La prescience de sa fin ? Ou cette nouvelle effarante que lui révèle un veuf éploré : depuis des années, une femme qu’il avait totalement oubliée a continué à l’aimer en silence, lui, cet être futile, si décevant à ses propres yeux. Soudain, les grotesques de son petit monde lui pèsent ! Cette « artiste » ridicule qui se croit provocatrice parce qu’elle fonce, la tête la première, contre un mur ! Ou ce chirurgien esthétique qui se veut « l’ami et l’amour » de clients qui lui paient 700 euros (1 200 s’ils ne sont pas sages) l’injection de Botox. Sans oublier ce cardinal à qui il essaie de poser des questions spirituelles, alors que ce prélat cacochyme ne lui parle que de ses dons de cuisinier. Quelle dérision ! Comment, mais comment a-t-on pu en arriver là ?

Pour accentuer la nostalgie avec un grand film de jadis, Sorrentino fait rencontrer à son héros, dans les rues de la ville endormie, une actrice française — « Mademoiselle Ardant », murmure Jep, attendri —, qui lui souhaite une bonne nuit ; exactement comme une autre star, Anna Magnani, conseillait, à la fin de Roma, au cher Federico d’aller au lit pour cesser de divaguer. Fellini : son ombre plane sur La Grande Bellezza ; non comme modèle à imiter, mais comme source d’inspiration. Si ce n’est que Fellini, dans La Dolce Vita, peignait une Italie désabusée et corrompue dans un monde qui croyait encore aux forces du progrès et aux miracles : il suffisait à Marcello Mastroianni d’apercevoir, sur une plage, à l’aube, la pureté d’un visage pour être sauvé. Pas d’ange blond sur la route de Jep, mais le même désir d’ailleurs. Il se métamorphose, exactement comme le film, lui aussi, se transforme. Sans jamais perdre de son ironie, Paolo Sorrentino passe insensiblement, irrésistiblement, de la démesure à la retenue. Et du profane au spirituel.

Car tous les souvenirs et les fantasmes de Jep, apparemment épars et désordonnés, toute cette farandole de fantoches proches du néant semblent s’effacer soudain devant son ultime rencontre : une religieuse sans âge qu’il est chargé d’interviewer. Une « sainte », lui dit-on, qui, elle aussi, semble droit sortie de l’univers fellinien. Elle est aussi grotesque que les autres, bien sûr, mais elle offre — quelques secondes, quelques minutes, peut-être — à ce Jep en fin de course qui se croit sans qualités la tentation de l’innocence. Sa pureté évanouie. L’amorce de sa béatitude… Et c’est ainsi qu’on le quitte sans même savoir s’il va se résoudre à écrire ou à mourir. En attente. Et en étonnement.

 

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