Film de Philippe Garrel (France – 2013 – 1h17) avec Louis Garrel, Anna Mouglalis, Rebecca Convenant, Olga Milshtein, Esther Garrel, Arthur Igual…

 

jalousie affiche uneUn homme de trente ans vit avec une femme dans un meublé. C’est une histoire d’amour. Cet homme a une autre femme avec qui il a eu un enfant qu’il a abandonné. Bien sûr il voit l’enfant mais l’autre femme vit seule avec l’enfant et elle travaille pour le nourrir parce que l’homme ne lui donne rien. L’homme de son côté est très pauvre et il est un acteur. Il joue au théâtre. Et il vit cet amour fou pour une femme qui est aussi actrice. Il se met en quatre, usant de ses relations dans le milieu, pour lui faire obtenir des rôles. En vain.
Et puis cette femme avec qui il vit le trompe à son tour. Elle vient le voir dans le petit meublé. Et puis elle dit qu’elle ne peut pas rester là et elle s’en va.
Et après il se tire une balle dans le coeur mais le révolver glisse et il se rate, la balle perfore le poumon gauche. A l’hôpital sa soeur vient le voir et reste près de lui. Il n’a plus qu’elle, et le théâtre.

 

 

Critique “Critikat.com”

La Jalousie semble ne pas réellement débuter, ni se clore, mais plutôt cueillir l’évolution d’un sentiment, tout en se logeant dans le rythme de l’existence, partagé entre le balancement du quotidien et les changements soudains qui le traversent. Porter l’œil sur la vie à travers la serrure, saisir son intimité avec discrétion, voilà ce qui unit le regard initial de Charlotte et celui de Garrel, que celle-ci incarne. Le film semble alors jouer sur la circulation et les mutations de couples ou trios de personnages, à partir du noyau formé par Claudia, Louis, sa fille et sa sœur. On perçoit la succession des différentes facettes du quotidien : amitiés, théâtre, rencontres. Néanmoins, le passage du temps ne scande pas les moments d’une chronologie, mais plutôt une série d’états. À cet égard, il est bon de rappeler que concernant sa collaboration musicale avec Jean-Louis Aubert, Garrel expliquait avoir d’abord été contacté par ce dernier pour tourner un clip. Projet n’ayant pas abouti, mais qui trouve un surprenant écho au sein du film, lequel nous ramène à cette forme par la simplicité des moments mis à jour, par son usage intense de la musique, par cet écoulement du temps et de la vie qu’il tente de représenter.

En somme, le temps de La Jalousie est à la fois celui de l’habitude, dont la force d’inertie submerge les événements, balayant la prétention illusoire qui consisterait à vouloir lire le réel avec la clarté d’une narration, et celui de l’instant, les décisions, les sentiments et leurs enjeux devenant d’autant plus déterminants qu’ils s’inscrivent sur un fond opaque, difficilement déchiffrable. On garde en mémoire une suite d’images, frappantes de plasticité. Le retour au noir et blanc 35mm, après Un été brûlant, prend tout son sens dans une œuvre centrée sur l’intime et la proximité des corps, que Garrel unit par le dialogue, l’étreinte, ainsi que par l’attention toute particulière qu’il porte aux intérieurs. Sans s’attarder complaisamment sur la beauté de l’image, le geste du film est rapide et sobre, apte à saisir l’intensité d’une pose, le grain de la pierre, l’expressivité d’un visage, et de les restituer dans le même temps à cet ensemble plus vaste d’où ils émergent. C’est sur ce rythme que viennent s’inscrire des éclats de poésie : les déambulations dans le parc, le bonnet de Claudia que Charlotte enfile, Louis et sa compagne posés contre un mur recouvert de lierre sec, ou encore le geste d’une grande tendresse avec lequel Claudia lave les pieds du vieil acteur.

Cette sensation que la minute compte davantage que l’histoire naît aussi de la structure du film même, qui fait s’entrecroiser deux temporalités distinctes. Celle de Louis, pleinement contemporaine. Mais aussi celle de Philippe, puisque le récit est explicitement autobiographique, et se veut la transposition d’une histoire d’amour vécue par le père du cinéaste. Philippe devient la petite Charlotte, Louis, son père. L’intimité naturelle entraînée par la collaboration avec sa propre famille s’enrichit alors d’une nouvelle teinte, et ce précisément parce que le spectateur, totalement ignare de ce projet sans l’aide de la note du réalisateur, ne peut mesurer la part d’implicite et de réelle intimité contenue dans la pellicule, mais seulement la pressentir.

La Jalousie naît en outre du collage de quatre écritures : celles de Caroline Deruas, Arlette Langmann, Marc Cholodenko et enfin Garrel lui-même. Le lien est donc d’ordre filmique en premier lieu : de l’hétérogénéité inévitable d’une telle démarche, le cinéaste tire un penchant pour cette faculté de cristallisation propre aux images. Surtout, la mise en film d’un scénario écrit à quatre mains vient brouiller les cartes de l’autobiographie, qui cesse d’être là où l’attend. Seule constante, la perte du père, et le besoin de figures masculines de références, comme en témoigne l’apparition furtive d’acteurs-mentors. La paternité émerge alors par son absence, à travers les échanges entre Louis et sa sœur sur le père que celle-ci n’a pas connu, et plus encore, à travers ceux du protagoniste avec sa fille. Ce vertigineux échange de rôles permet à Garrel (père de l’intrigue) de se déguiser pour retrouver un bref instant la liberté de l’enfance, en instillant dans son regard la même part de curiosité espiègle et d’affection profonde que Charlotte. Au centre et à l’écart en même temps, celle-ci grandit, entre une mère prostrée (dont le portrait n’est pas exempt d’une certaine sévérité tant son impuissance est criante, allant même jusqu’à freiner l’attachement du spectateur) et un père à la fois aimant et insaisissable. Un père qui lui fait découvrir la jalousie, sa jalousie, cette jalousie qui semble structurer inévitablement les rapports affectifs.

Le sentiment dont le cinéaste nous parle est radicalement éloigné de toute jalousie passionnelle, extrême, cette jalousie des personnages de fiction qui prend racine chez Louis, un peu trop acteur, auquel le vieil homme explique à juste titre qu’il comprend mieux ses rôles au théâtre que les êtres qu’il côtoie dans la vie. Or, c’est précisément la jalousie réelle, discrète, quotidienne qui occupe l’attention de Garrel, lequel parvient à en montrer les différentes facettes, plus ou moins bénignes ou blessantes, et surtout la formidable capacité d’infiltration : car jaloux, nous le sommes tout le temps. Cette douleur que tour à tour s’infligent ou se voient infliger les différents personnages (qu’il s’agisse de Louis ou de Charlotte envers Mathilde, du père avec la fille, de Claudia avec sa moitié) devient partie prenante d’un mécanisme inévitable de croissance et de transformation. A cet égard, la jalousie de Charlotte est à la fois la plus touchante et la plus révélatrice, dans la mesure où elle dessine, dans l’incertitude de ses propres sentiments, les confins entre l’amour filial, l’amour érotique, et la relation aux disparus : ainsi de l’émouvant passage où elle affirme devant Claudia que la personne que Louis aime le plus au monde est son propre père, décédé. La jalousie devient alors le vecteur privilégié et immédiat de la relation au tiers, et plus précisément au tiers absent, tout en constituant le moteur des véritables transformations de l’amour, explosives, brutales, emportée. De quoi affirmer que si Garrel a su garder les anges, il n’a pas perdu la poudre.

 

Critique “L’Humanité”

Une femme pleure, sans bruit, dans la demi-obscurité d’une pièce non identifiable. Un enfant, 
la nuit, dans son lit, est éveillé. Se lève. Il regarde par 
le trou d’une serrure sa mère pleurant. Séquence suivante : un homme, de jour, sort de la pièce où 
se trouve la femme, tire la porte derrière lui, qui ne ferme pas. La femme, sous les yeux de l’enfant (une fillette d’une dizaine d’années) va, sans un mot, fermer la porte. Un peu plus tard : la fillette est assise au pied de cette porte. La femme (sa mère) : « Que fais-tu là ? » La fillette : « J’attends papa. »

Ainsi en quelques plans brefs, Philippe Garrel 
pose les bases de ce qu’on sait devoir être un drame : un homme quitte sa femme et sa fille. Cet homme, 
on le verra peu après grimper quatre à quatre 
un escalier vers le studio haut perché d’un immeuble ancien. Il attend à la porte une jeune femme, encore plus essoufflée que lui, qui se jette dans ses bras. 
Plans brefs et neutres, et comme détachés les uns 
des autres. D’entrée s’écrit la discontinuité des passions. Et se pose la question : 
qui est jaloux et pourquoi ? La femme délaissée ? 
La fillette, vivant le départ de son père comme un abandon ? Et ce trou 
de serrure : la jalousie 
ne commencerait-elle pas par le besoin de surveiller les autres ? Et cet amour, tout neuf, brûlant, que deviendra-t-il ? Ainsi va le film, lucidité d’un enfant qui regarde de loin 
une situation jadis vécue dans l’angoisse. Car le cinéaste lui-même l’a dit, cette histoire, c’est celle qu’il vécut, enfant, 
à l’âge de la fillette du film, lorsque son père quitta 
sa mère. Et, comme pour marquer plus encore ce poids familial, c’est son fils, Louis, qui joue le rôle de son père, Maurice (grand-père de Louis, donc) et sa fille, Esther, sœur de Louis, celui de la sœur de Maurice. Troublant.

Insistance qui n’est pas de hasard. Cette proximité du « vécu  » restitué commandait en effet, sous peine 
de sombrer dans l’anecdote la plus larmoyante, la froideur même de la narration, ces scènes qui se succèdent, coupées ou non par un noir d’écran. « Non soudées », 
a dit dans un entretien Louis Garrel. Belle définition 
de ce qui fait la force étrange – tellement évidente pourtant – de ce film sur une passion dévastatrice. 
C’est que le film, dès son scénario (dû à Philippe Garrel, Caroline Deruas, sa compagne, Arlette Langmann et Marc Cholodenko) se garde bien de juger les protagonistes 
de ce drame-là. Et la mise en scène surjoue cette retenue. Ainsi, pour en rester à un seul exemple, ce très beau moment de pudeur, partage d’une soupe, entre la mère et la fillette, qui revient d’une promenade avec son père et Claudia, avec le bonnet tricoté que celle-ci lui a donné. Cette table et cette soupe disent tout de ce qui fut autrefois un foyer. Et le bonnet est là, suspendu. C’est que Garrel sait comme personne d’autre dire la tragédie qui se nourrit du quotidien. Et filmer cela comme s’il ne s’agissait que de quotidien seulement. Banalité de tout drame, une soupe partagée comme une confidence, un escalier comme une montée au ciel, un bonnet tricoté pour dire la beauté d’un après-midi dans un parc où nageait un cygne. Tous les films de Garrel depuis toujours nous ont parlé de lui. Celui-là est l’un des plus beaux, écrit comme une confidence sur un souvenir d’enfance où l’on peut enfin rendre justice et amour à tous ceux qui le vécurent.

 

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