Film de Marc Fitoussi (France – 2013 – 1h38) avec Isabelle Huppert, Jean-pierre Darroussin, Pio Marmaï, Michael Nyqvist, Audrey Dana, Anaïs Demoustier, Marina Fois…


Ritournelle affiche une

Brigitte et Xavier sont éleveurs bovins en Normandie. Elle est rêveuse, la tête dans les étoiles. Lui, les pieds ancrés dans la terre, vit surtout pour son métier. Avec le départ des enfants, la routine de leur couple pèse de plus en plus à Brigitte. Un jour, sur un coup de folie, elle prend la clef des champs. Destination : Paris. Xavier réalise alors qu’il est peut-être en train de la perdre. Parviendront-ils à se retrouver ? Et comment se réinventer, après toutes ces années ? La reconquête emprunte parfois des chemins de traverse…

 

 

Critique « Les Inrockuptibles »

La Ritournelle devait initialement s’appeler “Folies Bergères”. C’eût été un beau titre, mais le nouveau n’est pas mal non plus. Est-ce parce qu’il a entre-temps écouté en boucle la chanson de Sébastien Tellier, ou parce qu’il a lu Gilles Deleuze et Félix Guattari (dont la ritournelle est un des plus célèbres concepts), que Marc Fitoussi a décidé d’intituler son film ainsi ?

On ne le sait, et il est d’ailleurs probable que l’explication soit tout autre, mais Tellier comme Deleuze et Guattari résonnent avec ce film : il a le caractère entêtant, dramatique et exaltant de la chanson du premier ; il déploie une philosophie du désir et de la liberté, du territoire et des lignes de fuite, de l’ordre rassurant et du désordre enivrant, comme les seconds. Toutes choses certes assez évidentes pour une comédie de remariage, mais que Fitoussi maîtrise avec une élégance et une précision inouïes.

Sa bergère tentée par les folies, c’est Isabelle Huppert, dont on ne devrait jamais oublier qu’elle est, aussi, une grande actrice comique (notamment dans Copacabana, un précédent film de Fitoussi). Il y a quelque chose dans son jeu de l’ordre de l’évaporation, une façon unique de faire bouillonner (à feu doux) les répliques, pour n’en laisser qu’une écume, une trace à peine visible au fond du plan (ou au fond des yeux), qui prouve, à qui sait regarder, qu’un trouble violent s’est joué là avant de finalement rejoindre l’éther.

Dans le film, elle interprète une paysanne – oui, une paysanne et c’est parfaitement crédible – mariée à un éleveur de bovins joué par Jean-Pierre Darroussin, non moins excellent. Si l’on a plus de facilité à l’imaginer en agriculteur, lui l’acteur fétiche de Guédiguian, bienveillance incarnée devenu au fil du temps le parfait papa poule du cinéma du milieu, il n’en compose pas moins son rôle avec originalité, loin des clichés associés à ce métier.

Fitoussi montre ainsi un monde paysan moderne – c’est la première réussite, disons sociologique, du film – avec wifi à la maison et Austin Mini Break dans le garage (sans doute la seule voiture au monde capable de plaire autant à Guy Roux qu’à Louise Bourgoin). Huppert et Darroussin forment un couple dont on ne doute pas qu’il s’est follement aimé, mais qui, en toute logique, a laissé la poussière se déposer sur leur désir, jusqu’à ce qu’il en soit presque entièrement recouvert. Prémisse naturelle pour une comédie de remariage. Un jour, elle décide de filer à l’anglaise, à Paris, laisser le hasard épousseter son quotidien… Sous la forme d’un beau dentiste danois, par exemple.

Dès la première séquence, qui voit l’éleveur et sa femme brosser le pelage d’un Charolais pour un concours, et tout au long du film, Fitoussi accumule les signes d’opposition – elle veut mettre un diadème sur la tête de la vache, lui s’en agace ; elle lui fait des beignets au tofu à déjeuner, lui préférerait de la barbaque, etc. – avec un volontarisme qui pourrait passer pour un manque de subtilité. C’est qu’à la subtilité, ce mal de la comédie du milieu, justement, qui veut que rien ne soit tranché et tout également réparti, Fitoussi préfère la générosité.

Générosité vis-à-vis des personnages secondaires pour commencer – l’ouvrier agricole, la voisine, la belle-sœur, l’amant, le fils, tous existent par-delà leur fonction scénaristique, ce à quoi on reconnaît presque toujours les bonnes comédies –, générosité de trait ensuite.

Fitoussi a une façon de styliser le réel (aidé ici par Agnès Godard, ou, dans son précédent film Pauline détective, par Céline Bozon, deux des meilleures chef op françaises) qui évoque la comédie américaine classique (Leo McCarey, toute proportion gardée) ou certains francs-tireurs français (Pierre Salvadori, Axelle Ropert, les frères Larrieu du Voyage aux Pyrénées). Soyeuse, son image enrobe sans étouffer, au diapason d’un film qui invite à jouer quelques fausses notes dans la petite musique répétitive rythmant nos vies. Imparable.

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Passé le moment d’accoutumance où l’on attend de voir ce qu’Isabelle Huppert donne dans le rôle assez inattendu d’éleveuse de bovins en Normandie, ce qui frappe c’est sa joie d’être actrice. Soit cette façon de nous attendre tout sourire au seuil d’un film où justement on ne l’attendait pas. Ce n’est pas tant le coup un peu foireux du contre-emploi, mais au contraire celui plus flamboyant et excitant du plein-emploi d’elle-même.

Ce qui rend plausible Isabelle en Brigitte, femme de Xavier, champion du bœuf charolais, c’est tout autant son réalisme quand elle met la main à la pâte d’un concours agricole, voire d’un vêlage, que le léger mystère qui la parfume. Or, le quant-à-soi est un des sujets réussis du film. Celui de Brigitte qui a toujours l’air de n’en penser pas moins, surtout quand on lui demande son avis, mais aussi celui de son mari (Jean-Pierre Darroussin), pourtant a priori préposé aux pieds sur Terre.

Le récit est celui d’un week-end à Paris où Brigitte a prétendument rendez-vous avec un dermato pour soigner une plaque d’eczéma tenace qui lui barre la gorge. A l’occasion de cette échappée se profile le jeu d’un quitte ou double conjugal.

D’Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, à Suzanne, de Katell Quillévéré, cela devient presque un genre dans le cinéma français que ces portraits de femme «installée» qui mise tout d’un coup sur la fuite, sinon la rupture. Pas la peine de déclencher pour autant le dossier «signe des temps» ou celui encore plus lourdingue du «phénomène de société». Derrière son motif féminin, le sujet de fond est celui de l’émancipation. Ici, elle est tardive et ne passe pas nécessairement par la case «j’irai comme une jument folle».

Ce qui pousse Brigitte vers Paris, à la façon d’une main, par forcément amie, qui vous pousse dans le grand bain sans savoir si on sait nager, c’est la tentation du petit jeune : ici incarné par Stan, beau gosse un rien tête à claques (Pio Marmaï, idoine), croisé dans une surboum chez des voisins. Pour Brigitte, une forte envie de réveiller sa séduction, mais aussi d’activer un désir sans but. Ainsi de sa villégiature à Paris où après avoir soldé, presque au sens commerçant du terme, son amourette avec Stan, Brigitte profite de tout, accueillant aussi bien les clichés du tourisme (bateaux-mouches, cabaret, amant danois d’un soir), cadrés avec malice par la virtuose Agnès Godard, que l’infra-population des vendeurs de fruits à la sauvette.

Le retour de la «petite bergère» à sa bergerie, citation du fameux retour de la Pomponnette dans la Femme du boulanger, a tout l’air d’un retour à l’ordre. N’était, insistante, de fait comme une ritournelle, cette histoire de plaque d’eczéma qui nous gratte la curiosité autant qu’elle démange Brigitte. Si un jour les eaux de la mer Morte, vantées comme miraculeuses par l’amant danois, font disparaître cette disgrâce, Brigitte sera-t-elle pour autant «guérie» ? Le film se clôt dans l’entre-deux-eaux de cette question non résolue qui instille dans ces nombreux fous rires une belle mélancolie.

 

Pricing table with id of "ritournelle" is not defined.