Film de Marc Fitoussi (France – 2013 – 1h38) avec Isabelle Huppert, Jean-pierre Darroussin, Pio Marmaï, Michael Nyqvist, Audrey Dana, Anaïs Demoustier, Marina Fois…

 

Ritournelle affiche uneBrigitte et Xavier sont éleveurs bovins en Normandie. Elle est rêveuse, la tête dans les étoiles. Lui, les pieds ancrés dans la terre, vit surtout pour son métier. Avec le départ des enfants, la routine de leur couple pèse de plus en plus à Brigitte. Un jour, sur un coup de folie, elle prend la clef des champs. Destination : Paris. Xavier réalise alors qu’il est peut-être en train de la perdre. Parviendront-ils à se retrouver ? Et comment se réinventer, après toutes ces années ? La reconquête emprunte parfois des chemins de traverse…

 

 

Critique “Le Point”

On a des préjugés sur les grandes actrices. Forcément, on ne peut s’empêcher de les mettre dans des cases, de leur coller des étiquettes. Isabelle Huppert, par exemple. Dès qu’on prononce son nom, des adjectifs rappliquent : sombre, cérébrale, autoritaire, glaçante, ravagée, consumée, névrosée… Nous parlons bien entendu des rôles. La faute, ou le mérite, de Haneke (La pianiste), Chabrol (La cérémonie) et quelques autres, au cinéma comme au théâtre. Très injuste. Très partiel. Alors, on se réjouit quand un cinéaste l’emmène ailleurs. Par exemple dans une ferme. Vous imaginiez Huppert en train de faire vêler une vache ? Nous, en tout cas, nous avons été surpris. Le jeune veau aussi. Le grand responsable, c’est Marc Fitoussi. Un récidiviste.

Avec Copacabana, salué par un beau succès, il avait déjà osé. C’était en 2010. Huppert avait endossé un drôle de costume, celui d’une mère joyeuse, borderline, qui faisait honte à sa fille, pressée de se marier et de se ranger.”A l’époque, se souvient Fitoussi,j’avais déjà dirigé sa fille, Lolita Chammah, et je savais qu’elles cherchaient un sujet à tourner ensemble. Ce n’était que mon deuxième film, mais j’ai tenté ma chance, même si je la croyais inaccessible.” Le plus intéressant, c’est que tous les financiers l’avaient dirigé vers Catherine Frot. Huppert en mère fantasque ? Jamais de la vie. Dans le milieu du cinéma, l’imagination n’est guère au pouvoir. “Le problème aussi, explique Fitoussi,c’est qu’on n’a plus la mémoire de notre propre cinéma. Dès que les films ont plus de quinze ans, on les oublie. Avec Huppert, on a oublié Sac de noeuds, Coup de torchon, Coup de foudre… Elle a toujours eu cette fantaisie, un des ressorts du comique.” Fitoussi résiste et réussit son pari.

Avec La ritournelle, il revient vers Huppert. A nouveau, le rôle est inattendu, rafraîchissant. La voilà en épouse malheureuse d’un exploitant d’agricole normand (Darroussin, formidable aussi en petit père tranquille et trompé), qui décide de prendre la tangente et de s’offrir une virée à Paris pour rejoindre un jeune homme (Pio Marmaï), puis partir vers d’autres aventures. Huppert l’urbaine, la Parisienne, aux comices agricoles : on s’amuse, mais on croit à cette Emma Bovary (rôle qu’elle avait joué chez Chabrol) du XXIe siècle. On suit une Huppert étonnamment candide, intimidée, à la fois coincée et sensuelle. “Elle a cette timidité, cette fausse froideur, cette jeunesse aussi, qui lui permettrait presque de jouer une adolescente. Le plus dur a été de la faire coudre ou de lui faire cuire des aliments. Là, elle est plus embêtée.”

On a donc une vue bien courte d’une actrice de 60 ans, qui continue à faire preuve d’une curiosité juvénile. Au Brésil, où elle est allée présenter La ritournelle, elle a demandé à rencontrer Kleber Mendonça Filho, le réalisateur des Bruits de Recife, le film brésilien phénomène de ces derniers mois. Elle est allée aussi en Macédoine pour projeter un vieux Chabrol avec la même envie de découvrir les talents de ce pays. Elle tournera bientôt Le vacarme, premier film d’un comédien, Ludovic Bergery. Alors, mesdames et messieurs les cinéastes, et les producteurs aussi, un peu d’imagination, et, de grâce, faites confiance à nos comédien(ne)s.

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Sa bergère tentée par les folies, c’est Isabelle Huppert, dont on ne devrait jamais oublier qu’elle est, aussi, une grande actrice comique (notamment dans Copacabana, un précédent film de Fitoussi). Il y a quelque chose dans son jeu de l’ordre de l’évaporation, une façon unique de faire bouillonner (à feu doux) les répliques, pour n’en laisser qu’une écume, une trace à peine visible au fond du plan (ou au fond des yeux), qui prouve, à qui sait regarder, qu’un trouble violent s’est joué là avant de finalement rejoindre l’éther.

Dans le film, elle interprète une paysanne – oui, une paysanne et c’est parfaitement crédible – mariée à un éleveur de bovins joué par Jean-Pierre Darroussin, non moins excellent. Si l’on a plus de facilité à l’imaginer en agriculteur, lui l’acteur fétiche de Guédiguian, bienveillance incarnée devenu au fil du temps le parfait papa poule du cinéma du milieu, il n’en compose pas moins son rôle avec originalité, loin des clichés associés à ce métier.

Fitoussi montre ainsi un monde paysan moderne – c’est la première réussite, disons sociologique, du film – avec wifi à la maison et Austin Mini Break dans le garage (sans doute la seule voiture au monde capable de plaire autant à Guy Roux qu’à Louise Bourgoin). Huppert et Darroussin forment un couple dont on ne doute pas qu’il s’est follement aimé, mais qui, en toute logique, a laissé la poussière se déposer sur leur désir, jusqu’à ce qu’il en soit presque entièrement recouvert. Prémisse naturelle pour une comédie de remariage. Un jour, elle décide de filer à l’anglaise, à Paris, laisser le hasard épousseter son quotidien… Sous la forme d’un beau dentiste danois, par exemple.

Dès la première séquence, qui voit l’éleveur et sa femme brosser le pelage d’un Charolais pour un concours, et tout au long du film, Fitoussi accumule les signes d’opposition – elle veut mettre un diadème sur la tête de la vache, lui s’en agace ; elle lui fait des beignets au tofu à déjeuner, lui préférerait de la barbaque, etc. – avec un volontarisme qui pourrait passer pour un manque de subtilité. C’est qu’à la subtilité, ce mal de la comédie du milieu, justement, qui veut que rien ne soit tranché et tout également réparti, Fitoussi préfère la générosité.

Générosité vis-à-vis des personnages secondaires pour commencer – l’ouvrier agricole, la voisine, la belle-sœur, l’amant, le fils, tous existent par-delà leur fonction scénaristique, ce à quoi on reconnaît presque toujours les bonnes comédies –, générosité de trait ensuite.

Fitoussi a une façon de styliser le réel (aidé ici par Agnès Godard, ou, dans son précédent film Pauline détective, par Céline Bozon, deux des meilleures chef op françaises) qui évoque la comédie américaine classique (Leo McCarey, toute proportion gardée) ou certains francs-tireurs français (Pierre Salvadori, Axelle Ropert, les frères Larrieu du Voyage aux Pyrénées). Soyeuse, son image enrobe sans étouffer, au diapason d’un film qui invite à jouer quelques fausses notes dans la petite musique répétitive rythmant nos vies. Imparable.

 

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