Film d’Abdellatif Kechiche (France – 2013 – 2h59) avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche

 

Interdit aux moins de 12 ans

Palme d’Or au Festival de Cannes 2013

vie d'adele affiche uneÀ 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve…

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Trois ans après l’extraordinaire Vénus Noire, c’est avec une romance lesbienne qu’Abdellatif Kechiche signe son grand retour. La vie d’Adèle est l’adaptation de Le bleu est une couleur chaude, une bande-dessinée de Julie Maroh qui obtint notamment le Prix du public au Festival d’Angoulême en 2011. Selon les propres dires de la dessinatrice/scénariste, le projet de Kechiche mit de nombreux mois avant de se concrétiser. Renommé La Vie d’Adèle, le long métrage fut finalement sélectionné in extrémis au dernier Festival de Cannes – on parle d’une première version de cinq heures –, où il fit l’effet d’une bombe : Palme d’or incontestable, le film a totalement éclipsé ses concurrents, illuminant la compétition de son génie. Et c’est peu dire.

La vie d’Adèle ose la longueur – près de trois heures – et offre ainsi à ses personnages les moyens d’exprimer la complexité de leur existence, que l’on suit sur plusieurs années. Adèle est une lycéenne, Emma une étudiante aux Beaux-arts. Au croisement d’un passage piéton, les deux jeunes filles se rencontrent, se contemplent. Plus tard, elles se retrouveront par hasard au comptoir d’un bar lesbien. La mécanique est enclenchée, l’amour, affiché par des regards qui en disent long, a déjà frappé. Les évènements s’enchainent, happant le spectateur par des dialogues vivaces et des situations saisissantes. La vie d’Adèle sait rendre l’ordinaire d’une discussion en extraordinaire moment de vie.

 

C’est de cette capacité à capturer le réel, à le rendre beau, à le faire cinéma, que La vie d’Adèle tire toute sa grâce. Comme toujours chez Kechiche, la caméra à l’épaule se fait absente des situations qu’elle saisit en gros plans, décrivant sans pudeur les êtres et leurs expressions, ces regards qui veulent tout dire, la tendresse de corps en ébullition, la rage de cris qui viennent déchirer les silences. Les gueules rient, étouffent, embrassent, sont aspergées de larmes et de sueur, et viennent souligner une extraordinaire fascination de la chair, coutumière dans la filmographie sans fausse note de l’immense réalisateur. La méthode Kechiche – Adèle Exarchopoulos évoque des prises de quarante minutes – fait ainsi des merveilles dans la retranscription d’une jeunesse essoufflée par un monde aux chemins emmêlés, mais dans lequel l’amour a toute sa place.

Au milieu du film, une scène sexuelle, à l’intensité qui n’a d’égale que sa beauté, vient donner au récit la puissance des plus grandes romances – on pense évidemment à La vie de Marianne, de Marivaux, auquel le titre fait écho. Le montage est sophistiqué, mais invisible à l’œil nu : pas de musique, seuls les souffles rythment la fusion de deux jeunes femmes en apprentissage du sexe, du désir. Lors de la diffusion cannoise, la salle entière applaudit pendant cette longue scène de sept minutes, qui décrit sans truquer les vibrations des corps et l’extase des esprits. Les deux actrices, sublimes, fusionnelles, s’abandonnent à la pulsion de leur personnage, guidé par la seule lumière de la passion. Un télescopage d’émotions, venant bousculer les consciences, et dont on ne peut sortir sans fracas.

 

Il y a tellement à dire sur finalement pas grand-chose, le long métrage n’étant qu’une représentation de ce que la vie offre de plus beau – l’amour, évidemment –, et de plus tragique – la mort des sentiments, terrible fatalité. La Vie d’Adèle est la mélodie d’un amour désaccordé, rendu impossible par ces disparités sociales qui, par la force des petits riens du quotidien, dévorent les sentiments, les détruisent. Ses personnages y parlent existentialisme, identité sexuelle et rapport aux autres sans jamais tomber dans l’excès trompeur du spectaculaire. Son regard n’est jamais faussé.

Ne voyons pas uniquement le film comme l’œuvre politique dont beaucoup se réjouissent, même s’il paraît évident que son engagement est une réalité. La vie d’Adèle reste d’abord une histoire d’amour, terrible mais sublime, qui vous attrape le cœur, l’embrasse puis l’écrase. Difficile de ressortir indemne de ses magnifiques images, de la vie qui en découle, de ses sentiments qui nous perforent à jamais.

 

Critique “EcranLarge.com”

Adèle a 15 ans. Elle mange des spaghettis à la bolognaise avec ses parents devant Questions pour un champion. Peu ou pas de dialogues sinon un « C’est bon ! » ou « Tu en veux encore ? ». Une scène de la vie de tous les jours au sein d’une famille ordinaire. En fait non. Les plans sont courts, la séquence s’étire, la caméra est à hauteur de visages, les cadrages sont serrés, très serrés même quand il s’agit de montrer la bouche pleine de sauce tomate d’Adèle. Déjà une invitation à autre chose et une déclaration d’amour à son actrice. On retrouve Adèle en classe de français. Elle étudie La vie de Marianne de Marivaux qui retrace les déboires amoureux d’une jeune orpheline déterminée et pleine de courage dans la France du XVIIIe siècle. Un dédoublement narratif que Kechiche va reprendre pour sa Vie d’Adèle qui s’inscrit d’ailleurs comme une constance dans sa filmo, lui qui utilisait déjà la pièce Le Jeu de l’amour et du hasard du même Marivaux comme fil rouge de L’Esquive. Adèle est encore étrangère aux choses de l’amour mais n’envisage pas de sortir autrement qu’avec un garçon jusqu’au jour où elle rencontre la fille aux cheveux bleus.

En adaptant la bande dessinée Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh parue en 2010 qui raconte l’histoire d’amour absolu entre deux femmes dont l’une devient institutrice, Kechiche se donne la possibilité de revenir en partie sur un scénario original qui n’a jamais abouti et qui a germé au moment du tournage de L’Esquive. Le récit d’une enseignante qui accomplissait son travail passionnément avec la volonté de transmettre son savoir chevillée au corps malgré une vie privée faite de joies, d’amours et de ruptures. C’est d’ailleurs lors des nombreuses scènes de classe où Adèle est entourée d’enfants dissipés ou attentionnés que le film prend toute sa résonnance et sa profondeur. On y voit passer tour à tour les sentiments et les ressentis d’une femme finalement seule avec son besoin amoureux dévorant. Car Kechiche a beau filmer des scènes de sexe très explicites où le charnel se dispute à la réelle excitation, les corps ne sont au final que physiquement imbriqués et soudés. La jouissance restant une affaire de jardin secret. En fait, c’est quand il filme ces mêmes corps repus par tant d’orgasmes que la magie opère à plein impliquant de fait et totalement le spectateur. La beauté est alors véritablement sans tabous, douloureusement magnifique à l’image de cette mise en image immersive, toujours étouffante, organique et particulièrement destructive.

De cette éducation sentimentale à la Choderlos de Laclos aux accents rohmériens pour ses nombreux dialogues en apparence perchés mais qui dans le système Kechiche prennent une dimension au-delà du réel, les deux actrices s’y fondent avec un naturel apparent confondant. À tel point que rien ne semble « joué ». Tout est magnifié par ce que l’on ne peut plus appeler ici une direction d’acteurs mais un travail en profondeur, au plus près des affects respectifs, propre à mettre en avant ce qu’il y a de plus intime. Se mettre à nu n’aura donc jamais été aussi vrai qu’ici. L’ingénue Adèle Exarchopoulos, plus encore que Léa Seydoux, y déploie un talent qui semble inné et qui bouleverse. Elle fait d’Adèle (le film et son personnage) un morceau de cinéma magistral et élégiaque qui va chercher au plus profond de nous un sentiment de bonheur immédiat et sans réserves.

 

Critique “La Croix”

La voilà donc, cette Vie d’Adèle, qui a suscité tant de commentaires depuis sa présentation au Festival de Cannes, en mai dernier. Pour la première fois dans l’histoire de la manifestation, un jury – en l’occurrence celui du cinéaste américain Steven Spielberg – décernait la Palme d’or de manière conjointe au réalisateur, Abdellatif Kechiche, et à ses deux interprètes principales, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux.

Passé le choc de la découverte, le temps de la récompense suprême, vinrent les polémiques. La première fut suscitée par le sujet même du film – une passion amoureuse entre deux jeunes femmes, filmée au plus près des visages et des corps –, en une période de débats aigus sur la place de l’homosexualité dans la société. La seconde polémique a fissuré la belle image de cette palme collective, mettant en cause les méthodes de travail du cinéaste et tournant à l’affrontement Seydoux-Kechiche par médias interposés. Le réalisateur en a lui-même fait le constat : ce déballage, alimentant les arrière-pensées, ne pourra que nuire à la découverte de son film.

C’est pourtant bien à l’œuvre elle-même qu’il faut revenir pour tenter d’en appréhender la véritable puissance. Librement inspiré d’une bande dessinée de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude (Éd. Glénat, 2010), La Vie d’Adèle, chapitres 1 & 2 évoque, dans le nord de la France, la rencontre, l’amour passionné et la lente, déchirante séparation d’Emma et d’Adèle.

Au début du récit, Emma est étudiante aux Beaux-Arts, désireuse de s’inventer un avenir d’artiste-peintre ; Adèle, lycéenne, se rêve institutrice. L’une a les cheveux bleus, de l’assurance, de l’ambition et assume son orientation sexuelle. L’autre, plus jeune, plus terrienne, moins égocentrée, se découvre, reçoit de plein fouet cette passion « hors norme » qui la plonge dans un indicible trouble, au milieu de ses amis comme de sa famille.

La quête de jouissance qui accompagne cette relation donne lieu à deux longues scènes particulièrement explicites qui, elles aussi, ont suscité et susciteront la discussion. On peut les trouver crues, extrêmement appuyées, choquantes (le film, en salles, est interdit aux moins de 12 ans). Il en va ainsi du cinéma – aussi intransigeant que dérangeant – d’Abdellatif Kechiche, expérience émotionnelle, sensorielle, travail d’imprégnation progressive du spectateur, plutôt que de suggestion ou de démonstration.

De La Faute à Voltaire à La Graine et le Mulet en passant par Vénus noire , le cinéaste a toujours fait du temps son allié : sur le plateau pour obtenir de ses comédiens ces moments d’abandon qui atteignent une vérité d’être, dans la salle pour laisser ces moments éclore et amener le spectateur à accueillir pleinement ce qui se manifeste (quitte, parfois, à obtenir l’inverse, provoquant repli et résistance).

Cependant, La Vie d’Adèle va au-delà de cette paroxystique grammaire des corps. Ce film de trois heures, intense, haletant, frappe par sa richesse et la subtilité des thèmes abordés. L’histoire d’Emma et Adèle, superbement interprétée, offre une vertigineuse plongée au cœur de sentiments extrêmes. Mais c’est aussi un fascinant portrait d’une jeunesse d’aujourd’hui, saisissant dans la manière dont l’auteur de L’Esquive en retient la véracité de langage et de comportement.

C’est encore la rencontre de deux milieux sociaux très différents, avec leurs codes tacites, leurs choix culinaires, leurs non-dits, leurs « champs du possible » aux angles plus ou moins ouverts. C’est enfin deux chemins d’existence dont l’accomplissement prendra deux formes différentes de la vocation. De ce point de vue, le parcours de la jeune Adèle, cherchant à s’épanouir auprès d’enfants auxquels elle tente d’apporter ce que l’école lui prodigua jadis, mériterait à lui seul une analyse approfondie. Au regard de ce choix, l’itinéraire artistique d’Emma, humainement plus destructeur, suscite moins l’adhésion. Et pourtant, rien n’autorise à douter de la nécessité intérieure qui la pousse à vouloir naître en tant que peintre.

Ces deux trajectoires réunies puis violemment séparées par les effets de la passion font de La Vie d’Adèle un film très juste sur le devenir, sur ces forces souterraines qui oblige l’être à se révéler en dépit des barrières sociales, familiales ou intimes, en dépit de la peur, de la solitude, des rejets et des souffrances redoutées.

À travers cette dislocation intérieure à laquelle conduit leur histoire commune, Emma et Adèle accèdent toutes deux à un aspect de leur réalité intime, fût-elle parfois déroutante. De quoi – ou de qui – se nourrit-on ? Que veut-on transmettre ? Comment ? Le film apparaît, au-delà du récit lui-même et plus encore que par le passé, comme une œuvre extrêmement personnelle d’Abdellatif Kechiche, qui avoue continuer de vivre longtemps avec tous ses personnages, à la manière d’un François Truffaut avec Antoine Doinel. Ces chapitres 1 & 2 auront peut-être un jour une suite, à moins que la discorde ne soit venue tuer toute envie de prolongement.

 

 

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