Film D’animation d’Isao Takahata (Japon – 2013 – 2h17)


Conte de la princesse affiche uneFilm proposé en VF ou en VOST selon les séances

Un vieux coupeur de bambou trouve une mystérieuse et reluisante plante de bambou. En la coupant, il tombe nez à nez sur un bébé minuscule, une petite fille de la taille d’un pouce. Il l’emmène chez lui et l’élève avec sa femme, ils la surnomment Kaguya-hime. Depuis ce jour, le vieux coupeur de bambou trouve une pépite d’or chaque fois qu’il coupe un bambou, et devient très riche. Kaguya-hime grandit et devient une belle jeune femme, si bien que les rumeurs sur sa beauté sont difficiles à cacher et se répandent. Cinq jeunes princes viennent la voir pour la demander en mariage, mais celle-ci leur réserve des tâches ardues…

 

 

Critique “Critikat.com”

Toujours dans l’ombre de son compère largement plus médiatisé Hayao Miyazaki, Isao Takahata s’est, de plus, fait rare ces dernières années – sa dernière apparition sur les écrans français date de 2003, avec un délicieux segment du film omnibus Jours d’hiver. Plus de dix ans après, donc, le réalisateur poursuit le virage formel amorcé dans Mes voisins les Yamada, avec une adaptation visuellement bouleversante du traditionnel Conte du coupeur de bambou, qui suit les pas d’une étrange princesse miniature dans le Japon féodal.

D’où vient-elle, cette princesse miniature, découverte dans un étrange pied de bambou scintillant au milieu d’une forêt nourricière ? Recueillie par le vieux coupeur de bambous et sa femme, elle se transforme en gros bébé goulu. Le merveilleux s’installe alors chez ce couple simple. Pousse de Bambou grandit, grandit à vue d’œil. À la faveur d’un changement de plan, elle prend plusieurs centimètres. C’est la première et délicieuse idée de cinéma de ce film : plutôt que d’employer l’ellipse pour traduire le passage du temps, Takahata choisit le merveilleux.

Entourée de parents aimants et d’une troupe d’amis emmenée par Sutemaru, Pousse de Bambou grandit, donc, au sein d’une nature prodigue et bienveillante. Il n’y a qu’à se baisser pour cueillir des melons ou attraper un faisan. Pourtant, le coupeur de bambous pense sa fille adoptive vouée à un destin princier et choisit d’employer le trésor découvert dans le creux de l’arbre magique pour édifier dans la capitale un palais où elle pourra recevoir la meilleure éducation.

Si le film fonctionne en rejetant dos à dos le monde de la civilisation et celui de la nature, la rigueur de la formation princière et la fougue de l’apprentissage de la liberté, cette opposition n’est pourtant jamais manichéenne. La ville est le décor des faux semblants. L’habit et le masque que revêtent les parents, la transformation physique qui est imposée à la jeune fille pour coïncider avec son statut de princesse lorsqu’elle est rebaptisée Princesse Kaguya, en sont les signes les plus superficiels. Les mensonges des prétendants qui se bousculent pour épouser la princesse témoignent, eux, d’une plus profonde turpitude. Le monde de la ville est aussi celui de l’art savant (la calligraphie, le koto) que Kaguya assimile en un clignement de cils, alors que dans la forêt, l’attention était portée sur l’artisanat comme dans la très belle scène de la fabrication des bols.

Bien sûr, la préférence de Takahata va à cette seconde forme de création et l’on sent qu’il range son activité de cinéaste du côté du travail manuel bien plus que de celui d’un art de salon. Car dans Le Conte de la princesse Kaguya, le travail du dessin est tantôt d’une finesse extrême, tantôt jeté à gros traits. Takahata choisit de faire cohabiter au sein d’un même film des styles différents afin de traduire au mieux les sentiments. L’exemple le plus frappant est la course effrénée de Kaguya pour rejoindre sa forêt perdue. La vitesse de son déplacement et sa fureur sont traduites par de gros traits apparents. Bien différent du travail de son comparse du studio Ghibli, Hayao Miyazaki, Takahata ne cherche pas la perfection de la représentation par le dessin, mais bien davantage l’évocation. Souvent, les décors ne sont qu’esquissés, avec une finesse de trait exceptionnelle. C’est là la seconde et bouleversante idée de cinéma : le dessin peut tout exprimer, à moins de le considérer avec humilité.

 

Critique “La Croix”

Un chef-d’œuvre… On hésite parfois à employer le terme tant il est galvaudé, mais c’est le premier mot qui vient à l’esprit après la vision du dernier long métrage d’Isao Takahata. Le Conte de la princesse Kaguya est d’une splendeur rarement égalée dans le cinéma d’animation. Ce film éclate de beauté, émerveille par sa grâce, émeut par sa douce mélancolie. Une œuvre à la puissance d’évocation comparable à celle d’un autre sommet de l’animation, Le Roi et l’Oiseau (1980), de Paul Grimault, à l’origine des vocations du cinéaste japonais et de son compatriote Hayao Miyazaki, avec lequel il a fondé les studios Ghibli.

Le Roi et l’Oiseau, coscénarisé par Jacques Prévert, sublimait le réalisme poétique cher à l’auteur de Paroles. Riche de ces influences culturelles francophones, Isao Takahata s’inscrit à son tour dans ce courant cinématographique et adapte à sa manière l’un des plus anciens textes nippons.

Écrit au Xe siècle, Le Conte du coupeur de bambous raconte l’histoire d’un couple vieillissant qui vit heureux au fin fond de la forêt. Un seul regret est niché au fond de leur cœur, celui de ne pas avoir eu d’enfants. Un jour, le coupeur de bambous découvre un bébé à l’intérieur d’un tronc, une adorable petite fille qu’il recueille avec son épouse et chérit comme une princesse.

Kaguya (« lumineuse » en japonais) grandit en harmonie avec la nature luxuriante et généreuse qui l’entoure. Elle devient une magnifique jeune femme que les plus grands princes convoitent. Mais elle les repousse les uns après les autres, en exigeant d’eux qu’ils relèvent d’impossibles défis. L’empereur lui-même est séduit par la beauté de Kaguya. Pour s’en défaire, elle finira par expliquer à ses parents les raisons de son mal-être.

Ce sont les motivations de ce personnage aussi gracieux que mystérieux qui ont intéressé Isao Takahata. Le cinéaste a d’ailleurs dit, lors de son passage au Festival du cinéma d’animation d’Annecy, tout le mal qu’il pensait du titre français de son œuvre.

« Il ne s’agit pas d’un conte, mais d’une histoire. Celle, ancrée dans le réel, qui se cache derrière le conte originel », a déclaré le réalisateur du Tombeau des lucioles (1988), récit bouleversant et très réaliste de la lutte de deux orphelins japonais pour leur survie, en 1945. Beaucoup moins sombre, Le Conte de la princesse Kaguya cultive ce même souci de la véracité qui contribue à la poésie visuelle des films des studios Ghibli en général et de Takahata, en particulier.

Pour restituer comme il le souhaitait l’atmosphère du Moyen Âge nippon et accentuer l’impression de symbiose, le cinéaste a souhaité unifier les dessins des décors et des personnages, contrairement à ce qui se fait habituellement en animation. Il faut ici rendre hommage à deux génies du genre animé, Kazuo Oga et Osamu Tanabe, qui ont su recréer avec une égale délicatesse les frémissements de la majestueuse bambouseraie, les gestes gracieux et gauches des nouveau-nés et les fastes de la Cour impériale.

Le tout filmé en plan souvent fixe sur un fond blanc dans un style proche de l’esquisse. Une audace graphique qui culmine lors d’une séquence fulgurante de fuite de la princesse, qui frise l’abstraction. Cette merveille visuelle donne envie par instants de découper l’écran et de le ramener chez soi pour l’encadrer, à l’instar d’estampes japonaises auxquels Isao Takahata fait référence. Aperçus brièvement dans les mains de la princesse qui les déroule avec une joie enfantine comme une bobine de film, les emakis, rouleaux peints au système narratif horizontal de l’époque Héian, sont considérés comme l’ancêtre des mangas et de l’animation nippone.

Car ce dernier – et peut-être ultime – long métrage d’Isao Takahata est aussi une façon pour lui de rendre hommage au cinéma et de dresser le bilan de sa carrière, en reprenant tous les thèmes qui ont émaillé sa filmographie : les rapports entre la nature et les hommes évoqués dans Pompoko, l’impermanence des choses et la fuite du temps, dans Souvenirs goutte à goutte, les défis de la filiation et de la transmission, dans Mes Voisins les Yamada. Mélancolique, le film n’en est pas moins une ode à la vie, entre joies et renoncements, faiblesses et rébellions. Comme le chante Kazumi Nikaido, nonne bouddhiste et interprète du thème musical principal : « Tout dans l’instant présent/Est espoir pour l’avenir/J’en garde la mémoire à jamais/En mon souvenir de la vie. »

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Bien moins prolifique qu’Hayao Miyazaki, son associé au sein
du studio Ghibli, Isao Takahata revient à la réalisation après une éclipse de quinze ans. Si dans son précédent film, Mes voisins les Yamada, il brocardait avec poésie les citadins modernes, cette fois il illustre un conte du Xe siècle écrit par une courtisane impériale, Murasaki Shikibu.

Un modeste coupeur de bambous trouve un nouveau-né dans une pousse et, avec sa femme, il a l’intuition du destin prestigieux de cet être quasi surnaturel… Grâce à une fortune providentielle découverte dans le même bois de bambous, l’homme pourra réaliser ce vœu. Mais avant, la future princesse vivra la vie libre et buissonnière d’un enfant de la campagne…

Si Le Conte de la princesse Kaguya est le film le plus moralement et politiquement correct du cinéaste, prônant le libre arbitre au détriment des diktats sociaux, donc d’une certaine manière à l’encontre des valeurs traditionnelles nipponnes, il se singularise par son style et son ton.

Takahata qui, rappelons-le, n’est pas dessinateur lui-même et change souvent de style visuel, s’est affranchi depuis longtemps des rigueurs de la ligne claire que Miyazaki a continué à cultiver jusque dans son dernier film (Le vent se lève). Ici, un peu comme dans Mes voisins les Yamada, Takahata a opté pour un tracé d’esquisse, irrégulier et crayonné, et des couleurs à l’aquarelle, qui confèrent de la légèreté au dessin, et donc au récit. Cette décontraction formelle est au diapason du ludisme et du rapport à la nature de la future princesse et de ses compagnons de jeu.

A ce vert paradis des distractions enfantines, on oppose la rigueur de la haute société, la vie de palais et les rituels millimétrés, infligés à la princesse qui cesse de s’appartenir pour devenir une icône. Elle est, in fine, l’instrument de l’ascension sociale, style Bourgeois gentilhomme, du coupeur de bambous. Mais Takahata n’est nullement manichéen. Il sait célébrer également les splendeurs de la civilisation. Mais cet univers de beauté, de libertés ou de contraintes, est oblitéré par une fatalité transcendantale, que le cinéaste exprime avec une poésie infinie mêlée d’amertume.

Car Le Conte de la princesse Kaguya n’est pas une simple fable pour enfants, mais une œuvre philosophique à plusieurs niveaux. Comme Le Tombeau des lucioles, il traite de la mort, mais sur un mode presque surréel. La fable mélancolique conserve de bout en bout une grâce et une légèreté euphorisantes.

 

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