Film de Fabrice Eboué & Lionel Steketee (France – 2012 – 1h30) avec Thomas Ngijol, Fabrice Eboué, Claudia Tagbo, Ibrahim Koma, Franck De La Personne, Eriq Ebouaney….

Crocodile affiche uneLeslie Konda, jeune footballeur français talentueux, repéré à son adolescence par Didier, un agent de faible envergure qui a su le prendre sous sa coupe, vient de signer son premier contrat d’attaquant dans un grand club espagnol. Dans le même temps, sa notoriété grandissante et ses origines du Botswanga, petit état pauvre d’Afrique centrale, lui valent une invitation par le Président de la République en personne : Bobo Babimbi, un passionné de football, fraîchement installé au pouvoir après un coup d’état militaire. Leslie se rend donc pour la première fois dans le pays de ses ancêtres accompagné par Didier pour être décoré par le Président Bobo qui s’avère rapidement, malgré ses grands discours humanistes, être un dictateur mégalomane et paranoïaque sous l’influence néfaste de son épouse. À peine ont-ils débarqué que Bobo conclut un deal crapuleux avec Didier : faire pression sur son joueur afin que celui-ci joue pour l’équipe nationale : les Crocodiles du Botswanga…

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

On ne cesse de reprocher aux comédies françaises leur manque de substance et leur absence de vision à long terme. C’est donc avec un plaisir non dissimulé qu’on accueille Le Crocodile du Botswanga, une comédie bien enlevée qui parvient à renouer avec l’humour grinçant et corrosif de Fatal. Avec Case départ, le trio Steketee-Eboué-Ngijol s’était un peu pris les pieds dans le plat en empilant les clichés sur l’esclavage des noirs et les gags lourdingues à l’humour douteux. Si Le Crocodile du Botswanga n’est pas exempt de ce type de problèmes et reste trop prisonnier de son aspect « populeux » (le gentil et naïf joueur de foot est une identification toute trouvée), le film a le mérite de ne pas se vautrer dans ses excès, évite toute mièvrerie sentimentale, et surtout tente de poser un regard qui se veut critique sur une certaine frange de l’Afrique contemporaine. Intelligemment, les auteurs effectuent sans cesse un aller-retour entre fiction et réalité, substituant à la réelle République démocratique du Botswana, petit pays d’Afrique australe coincé entre l’Afrique du Sud, la Namibie et le Zimbabwe, un Botswanga fantasmé qui cache ses exactions dictatoriales sous des airs d’apparat. Un peu à la manière du Dictateur de Chaplin, avec qui le film trouve une lointaine parenté, Thomas Ngijol campe un curieux despote dont les colères n’ont d’égal que la folie déstructurée de ses gestes et de ses propos. Tribun populaire aussi drolatique que sanguinaire, ce dernier, paranoïaque comme il se doit, n’est obsédé que par une chose : qu’on puisse un jour lui prendre sa place.

Personnage extravaguant entouré de ministres fantoches, le bien nommé président Bobo est fasciné par l’Occident (ce qui nous vaut au passage un pastiche bien vu du Dernier Roi d’Écosse) et voue un véritable culte aux objets provenant de l’ancienne Allemagne, avec en vedette de curieuses poupées germaniques-pouvant servir d’éventuels sex toys pour les invités de marque- et un chat chinois à l’image du Führer himself-possible hommage au salut nazi mécanique du Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Forts relents colonialistes de la part des anciens « protecteurs » français qui ne rêvent que d’Algérie, invasion économique des chinois sur le continent africain, déforestation, corruption généralisée, exécutions sommaires, spoliation des terres par le gouvernement, prostitution, massacres inter-ethniques (l’évocation de la tribu des grandes oreilles rappelle tristement le massacre des Tutsis par les Hutus), guerre civile, coup d’état, tout y passe. Peut-on rire de tout ? Oui si le second degré ne souffre aucune ambiguïté et n’est pas là pour bêtifier les foules. Et si l’humour permet aux gens de s’intéresser un tant soit peu à ce qui se passe hors de leur petite sphère personnelle en prenant en considération des problèmes qui, dans un monde globalisé, les concernent eux aussi, tant mieux. En revanche, l’absence d’une vision englobant l’ensemble des réalités africaines contemporaines peut s’avérer dangereuse dans la mesure où le spectateur peu averti aurait tendance à réduire le continent africain à un état de non droit systématique où les gouvernements libres n’ont pas leur place. Attention donc. La télévision nous a tant et tant déjà parlé de l’Afrique, de ses massacres, de ses enfants qui meurent de faim et de tous ses malheureux atteints du VIH que toutes les horreurs qui s’y passent, si elles nous révoltaient dans un premier temps, et nous révoltent toujours, ont tendance à passer dans le domaine du lointain, et pire, du commun.

Alors, même si Le Crocodile du Botswanga, à défaut d’être vraiment original, brode essentiellement sur les clichés, il le fait avec une certaine finesse d’écriture et parvient au final, même si cela se fait inconsciemment, à interroger le spectateur sur une question fondamentale : dans quel monde vit-on et quelle est notre place dans tout ça ? Comme le souligne à propos l’utilisation de la chanson de Souchon Allo maman bobo (allusion directe au dictateur du film), les fils d’Afrique n’en peuvent plus de voir défiler les chefs militaires qui ne cessent de saigner à blanc leur propre territoire en y installant un véritable climat de terreur. Et si tout ce qui est montré dans le film peut paraître n’appartenir qu’à une fiction qui force grossièrement le trait, les réalisateurs rappellent tout de même que le personnage joué par Ngijol- qui a retrouvé pour l’occasion l’accent camerounais de son propre village natal- s’inspire d’un personnage réel, Dadis Camara, l’ancien Président de Guinée-Bissau réputé pour son « clownesque absolu et ses nombreuses tueries ». Une potion miracle inventée par le Président contre le Sida à prendre chaque jeudi soir, véritable manne commerciale rendant de fait obsolète le port du préservatif ? Non non, ce n’était pas du flan. Au final, en dépit d’un discours qui se veut parfois trop gentiment moralisateur -la voix de la conscience en crise est assurée par le crapuleux agent de seconde zone et l’aspect naïf du jeune homme relaie notre propre incapacité à ouvrir les yeux- et d’une narration un peu rapide, le tandem Eboué / Ngijol fait chauffer les turbines et nous livre un bon concentré d’humour à la fois incisif et bon enfant. En prime, une délirante scène toute droit sortie de Bienvenue chez les Ch’tis où les faux bouseux des mines font place à de faux habitants d’un authentique village botswanguais dont l’un porte un cache-sexe en forme de crâne animal… On en redemande.

 

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