Film de Claude Lanzmann (France – 2013 – 3h40)

 

Film Coup de Coeur : tarif découverte : 5 euros

 

 

Dernier des injustes affiche une1975. À Rome, Claude Lanzmann filme Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, seul « doyen des Juifs »* à n’avoir pas été tué durant la guerre. Rabbin à Vienne, Murmelstein, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, lutta pied à pied avec Eichmann, semaine après semaine, durant sept années, réussissant à faire émigrer 121.000 juifs et à éviter la liquidation du ghetto.

2012. Claude Lanzmann, à 87 ans, met en scène ces entretiens de Rome en revenant à Theresienstadt, la ville « donnée aux juifs par Hitler », « ghetto modèle », ghetto mensonge inventé par Adolf Eichmann pour leurrer le monde. On découvre la personnalité extraordinaire de Benjamin Murmelstein : doué d’une intelligence fascinante et d’un courage certain, d’une mémoire sans pareille, formidable conteur ironique, sardonique et vrai.

Confrontant ces 3 époques, de Nisko à Theresienstadt et de Vienne à Rome, le film éclaire comme jamais auparavant la genèse de la solution finale, summum de la perversité nazie, démasque le vrai visage d’Eichmann et dévoile sans fard les contradictions sauvages des Conseils Juifs.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Lorsque Claude Lanzmann tourne son documentaire-phare Shoah, l’un de ses premiers entretiens se déroule en présence de Benjamin Murmelstein qui était alors le dernier survivant des doyens des juifs, ces gens qui ont veillé à l’encadrement des populations juives des ghettos durant la période nazie. Après avoir passé une semaine à interroger cet homme avec qui il a tissé de réels liens d’amitié, Claude Lanzmann décide que ses propos ne s’accordent aucunement avec celui du film Shoah. Il laisse donc ce témoignage pourtant extraordinaire sur la table de montage. Il aura donc fallu attendre presque 40 ans pour pouvoir découvrir aujourd’hui une grande partie de cette entrevue à travers une œuvre complète entièrement dédiée à l’histoire du ghetto modèle de Theresienstadt. Pour mémoire, ce camp qui regroupait environ 50 000 juifs avait été désigné par Adolf Hitler comme une vitrine de sa propagande. Souvent appelée la ville des juifs, ce lieu qui fut pourtant un véritable enfer, a été filmé afin de montrer à quel point les juifs étaient bien traités par le régime en place. Un document d’époque inséré dans Le dernier des injustes nous rappelle notamment les ravages d’une propagande qui proclamait que tous les habitants de ce ghetto étaient heureux. Tout simplement odieux !

JPEG - 81.1 ko

Tout d’abord, Claude Lanzmann accomplit son devoir de mémoire en revenant arpenter les lieux-mêmes de Theresienstadt. Il filme ainsi les gares qui ont servi de plate-forme à l’arrivée et au départ des juifs, les forteresses et les prisons, tout en expliquant la vie des juifs de l’époque au spectateur. Ce sont ces scènes additionnelles qui fonctionnent le moins. Si elles se révèlent nécessaires pour expliquer le contexte de l’époque, Claude Lanzmann n’arrive pas à leur insuffler un rythme enthousiasmant. Il s’attarde parfois un peu trop longuement sur certains lieux et ses interventions souffrent de la monotonie de sa voix. Il y avait ici matière à couper, d’autant que le cœur réel du film est constitué par le fameux entretien tourné en 1975 avec Benjamin Murmelstein.

JPEG - 85 ko

C’est effectivement lors de cet entretien que l’on retrouve toute la saveur qui faisait le prix de Shoah, son chef d’œuvre indétrônable en matière de documentaire historique. Il faut dire que la figure même de Murmelstein est très contestée jusque dans le monde juif – l’homme fut considéré comme persona non grata en Israël – puisqu’en tant que doyen des juifs de fin 1944 à mi-1945, l’homme a collaboré avec les nazis. Murmelstein, figure charismatique qui bouffe littéralement l’écran, revient donc en détail sur ses relations avec Eichmann qu’il décrit comme un monstre (et donne ainsi une version totalement différente de celle d’Hannah Arendt pour qui il était l’incarnation de la banalité du mal), mais aussi sur l’organisation du camp et son rôle dans la propagande nazie. Toute l’argumentation de Murmelstein tourne autour de la nécessité d’amoindrir les souffrances de ses concitoyens alors qu’il a souvent été accusé d’abus de pouvoir. Claude Lanzmann n’épargne d’ailleurs pas son interlocuteur qu’il pousse à se dévoiler. Il cible notamment sa tendance à se réfugier derrière des aspects techniques afin d’éviter de parler de l’essentiel – argumentation typique des bourreaux du monde entier. Toutefois, l’homme ne cache aucunement son goût du pouvoir, ni sa volonté de s’en sortir vivant, pas plus que ses choix personnels qui l’ont amené à collaborer.

JPEG - 117.3 ko

L’importance majeure du Dernier des injustes – et son aspect polémique du coup – vient du regard bienveillant du cinéaste sur un homme qui n’a pas forcément fait les bons choix et dont l’action a pu être occasionnellement positive et plus globalement négative. Le réalisateur pose ainsi à chacun la question essentielle de savoir ce que l’on aurait fait dans des circonstances aussi exceptionnelles. Au lieu de se placer en juge, Lanzmann préfère laisser parler son interlocuteur que seule l’Histoire jugera. Le dernier des injustes a le mérite de rappeler que la mémoire – en l’occurrence d’un individu – ne constitue en aucun cas la vérité historique, mais qu’il est nécessaire d’écouter tous les points de vue pour se faire son avis. On regrette simplement que Lanzmann ne nous ait pas épargné quelques longueurs dans la partie contemporaine. Sur une durée de 3h40, cela risque de se révéler fatal pour bon nombre de spectateurs moins endurants. Les passionnés d’histoire, eux, ne se feront pas prier.

 

 

Critique “La Croix”

En 1975, alors qu’il se lançait dans la préparation de Shoah, sorti dix ans plus tard, Claude Lanzmann interviewa à Rome un vieux monsieur à l’esprit brillant, aux réparties mordantes et au passé très contesté : Benjamin Murmelstein. Une semaine durant, après de difficiles tentatives d’approche, le cinéaste posa ses questions, sans le ménager, à l’ancien président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt (Terezin, aujourd’hui en République tchèque), seul « doyen des juifs », selon la terminologie utilisée par les nazis, encore en vie dans l’après-guerre.

Ce matériau incroyable – des heures et des heures d’enregistrement – ne trouva pas sa place dans l’œuvre en préparation et fut confié, pour conservation et mise à disposition des chercheurs, au Holocaust Memorial Museum de Washington, aux États-Unis.

Près de quatre décennies plus tard, Claude Lanzmann, qui aura 88 ans à la fin du mois, a ressenti la nécessité de s’emparer pour de bon de ce témoignage de première importance. Il lui fallait, par devoir de mémoire envers l’homme qui lui avait accordé sa confiance, tirer de ces entretiens un film à part entière. Un film qui aide à mieux comprendre l’engrenage ayant mené à la mise en œuvre de la solution finale, qui permette de mieux cerner, sans concession, le rôle intenable des présidents de conseils dans les ghettos juifs, confié à des notables – Benjamin Murmelstein était rabbin. Un film, aussi, qui rende justice à celui qui se surnommait lui-même le « dernier des injustes » et qui, dès 1938, se trouvait en contact régulier avec Adolf Eichmann sur la question de l’émigration forcée des Juifs d’Autriche.

Le Dernier des injustes tient de front tous ces engagements. Sans dissimuler sa fatigue, Claude Lanzmann parcourt les lieux au sinistre passé, éprouve leur permanence. Il lit, énumère, désigne, ajoute de nouvelles pièces à l’immense puzzle de la mémoire. Raconte comment les nazis envisagèrent de déporter les juifs à Madagascar et, devant l’impossibilité d’une telle entreprise, entreprirent de créer de véritables « réserves » juives (notamment à Nisko), après l’annexion de la Pologne…

Présenté hors compétition lors du dernier Festival de Cannes, ce passionnant documentaire, d’une stupéfiante densité, offre une vision éclairante du cas particulier de Theresienstadt. Ce « ghetto modèle » – ou « ghetto pour la montre », comme le dit Claude Lanzmann – fut utilisé par les nazis pour abuser la Croix-Rouge internationale et leurrer les Alliés. Cent quarante mille juifs y furent envoyés entre 1941 et 1945. Soumis aux mêmes ignominies qu’ailleurs, ceux de Theresienstadt durent en plus jouer le jeu du mensonge et de la propagande, contribuer à faire croire que le ghetto était « une sympathique station thermale ».

Considéré par certains comme un traître à la solde de l’oppresseur – l’historien et philosophe juif Gershom Scholem réclama sa pendaison alors même que la justice l’avait innocenté après-guerre –, Benjamin Murmelstein fut le dernier des trois « doyens » de Theresienstadt. Les deux premiers furent exécutés d’une balle dans la nuque par les nazis.

« Je considère comme évident le fait que j’étais une marionnette, mais il fallait que cette marionnette puisse influer sur le cours des choses en tirant elle-même sur ses fils », dit-il. Celui qui avait la réputation d’être un méchant, un dur, se voit plus en Sancho Panza qu’en Don Quichotte. « Un chirurgien ne pleure pas sur son patient pendant l’opération », lance-t-il. L’embellissement mystificateur du ghetto ? « Il fallait se prostituer, participer à la farce, dit-il, pour amener Eichmann à le montrer. S’il le montrait, il ne pouvait plus le faire disparaître. » Et de fait, Theresienstadt fut, à la fin de la guerre, le seul ghetto à n’avoir pas été « liquidé ». « J’ai survécu parce que j’ai fait comme Shéhérazade », explique encore cet homme de grande culture, spécialiste des mythologies, qui dessine un Eichmann fanatique, violent, corrompu et s’en prend vertement à la théorie de la banalité du mal développée par Hannah Arendt au cours du procès de ce dernier, en 1961.

Si Le Dernier des injustes est un film remarquable, c’est aussi parce qu’au-delà de tout, le spectateur ne peut rester insensible à la personnalité de Benjamin Murmelstein, dont Claude Lanzmann, question après question, tente d’appréhender toute la complexité. Vertigineuse entreprise visant à percer les mystères d’une existence, à s’approcher de la vérité d’un être confronté à l’impensable et finalement réhabilité par le cinéaste. « Notre échange d’aujourd’hui est un épilogue tardif à mes activités publiques de l’époque. » Ainsi l’ancien « doyen » amorçait-il le dialogue, trente ans après la fin de la guerre et quatorze ans avant sa mort, en 1989, sans jamais avoir pu se rendre en Israël.

 

Critique “L’Humanité”

Quelques rares cinéphiles ont eu l’occasion de voir (pour nous ce fut au Goethe Institut il y a bien longtemps) un film de propagande nazie répondant au titre le Führer donne une ville aux juifs, tourné à partir du mois d’août 1944. Le film demeura inachevé dès le mois suivant mais c’est lui qui nous rendit familier le camp de Terezin ou le nom de Kurt Gerron, artiste juif allemand, star du cabaret berlinois des années 1920 qui ouvrit à Terezin un cabaret vantant le nazisme avant d’y finir gazé lui-même. Rappelons que c’est ce même Gerron qui créa le rôle de Mack le Surineur dans l’Opéra de quat’sous ou qu’il joua au côté de Marlene Dietrich dans l’Ange bleu. Quant à ce camp de travail de Terezin (en langue tchèque Terezin, en allemand on dit Theresienstadt), 7 000 personnes y périrent et 88 000 furent déportées, en particulier à Auschwitz, mais on y a fait de la musique et on s’y esclaffa aux répliques de ce grand comique. L’échange de courrier avec l’extérieur y était encouragé, même si surveillé. Il faut dire qu’il s’agissait du camp modèle, on n’ose dire « cinq étoiles », en bref celui qu’on faisait visiter à la Croix-Rouge ou à un ambassadeur dès que ces autorités respectables s’émouvaient des rumeurs qui les rejoignaient concernant l’éventuel sort des populations juives. C’est donc là par exemple, au cœur de l’horreur, que fut créé Brundibar, l’opéra pour enfants de Hans Krasa, livret de Adolf Hoffmeister, qu’on a pu réentendre il y a quatorze ans à l’Opéra Bastille. Une belle œuvre faut-il dire.

Maintenant la question est : Quel juif a bien pu accepter de diriger un tel camp ? Tenta-t-il de sauver des prisonniers ou ne s’intéressa-t-il qu’à sa propre peau ? C’est à cette passionnante question que s’est attelé Claude Lanzmann, le documentariste qui réalisa Shoah en 1985. Déjà, à Rome en 1975, il avait rencontré et filmé Benjamin Murmelstein, le dernier président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt, seul « doyen des juifs » à n’avoir pas été tué durant la guerre. Claude Lanzmann n’avait pas alors voulu divulguer le contenu de cette rencontre. Ce n’est donc que l’an dernier, alors que le cinéaste affiche ses quatre-vingt-sept printemps, que ce travail mémoriel se fit jour et ce n’est qu’à Cannes cette année que ce très long film a été dévoilé au cours d’une séance officielle hors compétition. Le réalisateur a repris son bâton de pèlerin, sans rien dissimuler du temps qui s’est écoulé. Il suffit de voir comment, notes à lire à la main, il a du mal à trouver sa voix, perdu dans le vacarme des trains contemporains qui défilent à grande allure alors qu’il se trouve sur le quai de la gare où il va nous appeler au souvenir. Quant à la rencontre de 1975, elle est inoubliable, vécue à la fois dans la complicité entre juifs et dans un jeu du chat et de la souris où le questionné ne veut pas perdre la face devant les questions d’inquisiteur du questionneur. Voici ce qu’on appelle un moment inoubliable de cinéma.

Pricing table with id of "injustes" is not defined.