Film de Clio Barnard (Angleterre – 2013 – 1h31) avec Conner Chapman, Shaun Thomas, Sean Gilder, Siobhan Finneran, Steve Evets, Rebecca Manley

 

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Film proposé en VOST

geant egoite affiche uneArbor, 13 ans, et son meilleur ami Swifty habitent un quartier populaire de Bradford, au Nord de l’Angleterre. Renvoyés de l’école, les deux adolescents rencontrent Kitten, un ferrailleur du coin. Ils commencent à travailler pour lui, collectant toutes sortes de métaux usagés.

Kitten organise de temps à autre des courses de chevaux clandestines. Swifty éprouve une grande tendresse pour les chevaux et a un véritable don pour les diriger, ce qui n’échappe pas au ferrailleur. Arbor, en guerre contre la terre entière, se dispute les faveurs de Kitten, en lui rapportant toujours plus de métaux, au risque de se mettre en danger.

L’amitié des deux garçons saura-t-elle résister au Géant égoïste ?

 

Critique “La Croix”

Premier long métrage d’une cinéaste née en Californie en 1965 et ayant grandi en Grande-Bretagne, Le Géant égoïste s’inspire du conte d’Oscar Wilde, dont le titre du film est une traduction fidèle : The Selfish Giant .

Présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier Festival de Cannes, le film entremêle fable et réalisme social en évoquant l’existence très âpre de deux adolescents livrés à eux-mêmes, à Bradford, dans le nord de l’Angleterre.

Traînant leur désœuvrement dans les marges d’une ville qui souffre cruellement de la désindustrialisation, les deux gamins, Arbor et Swifty, tentent de se frayer un chemin entre le collège, où leurs pulsions bagarreuses passent mal, et des familles aussi déstructurées que nécessiteuses.

Arbor, 13 ans, régulièrement sujet à d’incontrôlables crises de fureur, est rapidement exclu de son établissement. Malin, entreprenant, il se met à travailler pour un ferrailleur nommé Kitten, qui possède un cheval et organise de temps à autre des courses clandestines de trot attelé, sur l’autoroute. Amoureux des chevaux, Swifty prête main-forte à son copain, tout en préférant prendre soin du champion du patron.

Tournées de ramassage d’objets métalliques, petits larcins et expéditions illégales et dangereuses le long des voies de chemin de fer ou non loin des lignes à haute tension : Arbor et Swifty (interprétés avec beaucoup de naturel par deux jeunes acteurs non professionnels), sous la coupe de Kitten, s’emploient à échapper à la misère qui les gangrène, sans prendre conscience de ce nouvel asservissement.

Banlieues pauvres aux maisons délabrées, entourées de jardins encombrés de déchets ; ciel blanc et vastes étendues herbeuses désertées : dans cette Angleterre pauvre et abandonnée, peu de compassion, pas de chaleur humaine mais une lutte acharnée pour survivre. L’air est humide, les pubs englués dans leur tristesse et l’accent des habitants à couper au couteau. Un univers à la Dickens, en version semi-rurale et sur fond de centrale électrique.

Documentariste passant pour la première fois à la fiction, Clio Barnard signe une œuvre à la rugosité singulièrement abrasive, qui frappe par son intensité sans pour autant ouvrir une nouvelle voie dans le cinéma britannique. Aussi percutant qu’il soit, Le Géant égoïste s’inscrit pour une bonne part dans le sillage du cinéma d’Andrea Arnold qui, notamment avec Fish Tank en 2009, avait rendu compte de cette rage ancrée au cœur d’une jeunesse délaissée.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Avant tout chose, ne croyez pas tout ce que cherche à vous dire un résumé officiel. Si Kitten, le ferrailleur salaud, pourrait bien être l’une des quelques clés dispensées par Clio Barnard pour nous aider à percer le mystère de son titre, il n’est certainement pas l’incarnation du géant égoïste, ou en tout cas pas la seule. Film naturaliste aux arômes grands-bretons, cette adaptation d’une nouvelle de Wilde joue sur la récurrence de ses motifs ou le poids de sa métaphore pour accompagner le spectateur dans la quête de son propre sens, et porter à bout d’allégorie – bien au-dessus d’un environnement pourtant pesant – l’universalité de sa fable. Clé sans serrure censée combler les trous savamment creusés de son texte, le géant égoïste pourrait tout aussi bien désigner un système social vicié, une des centrales électriques au pied de laquelle se jouent les scènes-clés du film, l’ogre christique Swifty vu par Arbor, ou même Arbor lui-même, gnome volcanique grossi par ses torrents d’énergie noire. Bref, le premier long de l’anglaise au prénom automobile – alimenté par une narration simple mais un monde d’interprétations – est l’heureuse antithèse de 80% des drames contemporains.

On le sait, l’Angleterre aime embrasser sa misère au coin de son cinéma. Parrainée par Ken Loach et annoncée moribonde, l’école du film social britannique persiste pourtant à pondre, décennie après décennie, des caisses de projets plus ou moins heureux. Mais rares sont ceux qui, comme le Géant Egoiste, parviennent à nous faire ouvrir durablement les yeux une fois la tête plongée dans les eaux fangeuses du bas de l’échelle. Conner Chapman et Shaun Thomas, ses deux acteurs principaux, sauvegardent avec brio la folle ardeur de leur âge – quelque chose de dickensien qui évite au film de sombrer dans le misérabilisme bas du front – tout en sachant entretenir un malaise consistant, contagieux, et né de leur décor. Deux prismes à la fois naïfs et désespérés, dont le rapport aux chevaux annonce le rapport au monde, et renvoie directement à leur innocence corrompue. Deux personnages que Clio Barnard ne lâche pas du cadre, peignant son arrière-plan sans chercher la fresque globale.

Ultra-sensible et joliment discrète, la caméra de l’art-vidéaste réunit et sépare ses cas sociaux en trois images ou une ligne de dialogue, et s’appuie sur une improbable séquence (une course de chevaux sur une départementale, avec cortège de parieurs avinés et belliqueux) pour synthétiser l’absurdité du monde dans lequel vivent Arbor et Swift, affreusement contemporain, totalement anachronique, excitant et glaçant comme la tombe mentale dans laquelle les concurrents précipitent leur progéniture.

Il y a pourtant une certaine forme de beauté là-dedans, cachée dans l’exactitude nerveuse avec laquelle Barnard filme l’enfance sur le bas-côté, l’individualisme tétanique qui fait rouiller l’idéalisme, le bouillonnement silencieux et les gestes parasites d’Arbor, ou même le dénouement crève-cœur qui conclut le film, dissonance finale d’une œuvre dont la mélodie bâtarde émeut radicalement, sans détours, mais pas sans justesse. En fin de compte, ce faux-récit initiatique sans bouc émissaire porte en lui une très bonne nouvelle : le cinéma naturaliste anglais peut encore raconter une histoire sans donner à son spectateur la désagréable impression de tourner les pages de son cahier des charges sociales. Il peut, surtout, lui laisser savourer en sortie de salle l’amertume de sa fiction, et pas le mauvais goût de sa démarche.

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