Film de Martin Scorsese (Etats-Unis – 2013 – 2h59) avec Leonardo Dicaprio, Jonah Hill, Jon Favreau, Jean Dujardin, Kyle Chandler….

 

Interdit aux moins de 12 ans

Loup de WS affiche uneLe nouveau film de Martin Scorsese raconte l’histoire de Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio), courtier en Bourse à New York à la fin des années 80. Du rêve américain à l’avidité sans scrupule du monde des affaires, il va passer des portefeuilles d’actions modestes et de la droiture morale aux spectaculaires introductions en Bourse et à une vie de corruption et d’excès. En tant que fondateur de la firme de courtage Stratton Oakmont, son incroyable succès et sa fortune colossale alors qu’il avait à peine plus de vingt ans ont valu à Belfort le surnom de « Loup de Wall Street ».

L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…

 

Critique “Kritikat.com”

Avec ce remake des Affranchis en milieu boursier, personne ne s’étonnera de voir Scorsese revenir au sommet de son art – cet art de la narration polyphonique hallucinée, de la fresque bouillonnante et euphorique. Du haut de ces cimes qu’il n’a en vérité jamais quittées, il est en revanche plus surprenant que le réalisateur ait laissé échapper farce aussi insolente. Un film somme et centrifuge, qui dévale pour la mettre sens dessus dessous une filmographie depuis toujours aimantée par deux horizons : celui, intimiste et christique, du mâle blanc face à l’hubris ; celui, épique et ironique, de l’Amérique face au capitalisme.

Ces horizons – qui sont en fait les mêmes pour qui, comme « Ace » Rothstein à Las Vegas (Casino), comme Henry Hill à Brooklyn (Les Affranchis), comme Howard Hugues à Hollywood (Aviator), veulent faire de leur vie une grande tranche de gloire – sont ici noyés dans la brume, évanouis dans l’incertitude. Les héros de Scorsese étaient ces êtres immenses que l’histoire, en accaparant in fine leur mégalomanie, venait rendre dérisoires et pathétiques. Mais le programme de cette nouvelle cuvée – qui est celui d’un broker de haut vol, Jordan Belfort, synthèse dégénérée et lisse des grandes crapules scorsesiennes – se déroulera sans expiation ni héroïsme. Un destin bigger than life tiraillé entre démesure et régression, sniffé comme un rail de coke, traversé en courant d’air, extraordinaire et pourtant cousu de fil blanc. Nombriliste et auto-satisfait, Le Loup de Wall Street est de ce fait d’autant plus tragique. C’est qu’ici l’histoire, cette juste créance de la morale, ne reprendra rien à Belfort. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus d’histoire. Et parce qu’il n’y a plus rien à reprendre. Deux raisons terribles, qui valent bien cette satire sans ironie, implacable et monstrueuse.

Avachi dans son yacht, Belfort discute avec l’inspecteur en charge d’enquêter sur son étrange et fulgurante réussite. À l’orée de cette conversation délicieusement hypocrite, ce dernier fait part de sa surprise – qui est plutôt une consternation : au lieu d’un habituel “fils de” perpétuant les vicissitudes familiales, il se trouve en face d’un homme devenu une enflure par lui-même – diablotin sans origine, création ex nihilo. Dans Les Affranchis, Henry Hill ne faisait guère mystère de son désir de carrière (« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster »), mais pour ce petit Irlando-Américain né de parents anodins, il s’agissait avant tout d’intégrer une tradition, une culture, une mythologie : raffinement du vêtement, immutabilité du code d’honneur, ivresse de l’outlaw. Au début du Loup de Wall Street, Belfort est un travailleur simple et logique, sans idéal et plein de bonnes volontés, complètement hermétique au laïus délirant de son supérieur (Matthew McConaughey), qui avait pourtant le mérite de parfaitement résumer la situation : à Wall Street, ce qui compte, c’est la superposition perpétuelle de toute pulsion-addiction – gicler et engranger, en même temps. Au diapason de cette philosophie, le film ne sera que ça : une débauche mirobolante de stupre et de psychotropes.

Sans jamais y croire une seule seconde, Belfort se retrouve pourtant aspiré par cette pompe à turpitudes. Affublé de la pire panoplie de la décadence nineties (coke, cash, partouze), il parcourt la vie à la façon d’une gigantesque fête. Et c’est précisément au milieu d’une d’entre elle, célébrée en l’honneur d’un associé tout juste sorti de prison, que Belfort s’étonnera en off de penser à Mozart, mort exactement au même âge que l’associé en question – qui croule, à l’image, sous deux couches de dollars et trois call girls. Il s’étonne de ce rapprochement incongru et il a raison : roi d’un monde sans loi, Belfort n’a pas encore le recul pour comprendre qu’il trône au zénith d’une Babylone sans culture (le monde réduit à des orgies et des bureaux, à des orgies dans des bureaux). C’est ce grand vide historique et culturel qui, au fond, favorise la maintenance de cette machine à crise perpétuelle – inexorable logique de Sisyphe qui, malgré une décennie de recul, confère au film sa désespérante actualité.

Si Scorsese aime les bandits depuis ses débuts, cet intérêt teinté d’admiration s’est toujours entendu à l’aune d’un tropisme très américain pour les grands fondateurs (Casino, Gans of New York, Aviator). Le gangster, le criminel, l’affairiste ne sont que la face sombre du pilgrim, un mal nécessaire sur le terreau duquel prospère le mythe du rêve américain. C’est un circuit parallèle, au-dessus des lois, mais une histoire alternative toujours remise dans le rang un jour ou l’autre. Pris au piège de sa propre démesure, le wiseguy (ce revers crâneur du citizen) finit invariablement par faire profil bas. On se souvient de la chute éminemment moraliste de Henry Hill : en étirant jusqu’à l’excès son american dream, il se retrouvait condamné au modeste perron de l’american way of life. Aucun réalisateur n’a su mieux que Scorsese figurer cette maturation lente, tangente, extralégale du capitalisme américain, ce jeu de masque entre law et outlaw – un relais tacite qui était du reste la trame littérale des Infiltrés, sa série B faustienne.

Sauf qu’à Wall Street, rien ne se perd et rien ne se créé, tout circule et se confond, s’oublie et se répète, disparaît puis repousse. Comment récupérer ce qui n’existe pas ? Belfort, moins loup que champignon, intègre cette aporie et la claironne face caméra. Il ne lui en coûtera d’ailleurs pas grand chose d’avoir joué à découvert jeu aussi cynique : vingt-quatre mois de prison, une grosse amende ponctionnée sur ses futurs revenus. Et puisque nul code d’honneur bafoué, nulle dignité à recouvrir. Si la justice ne peut plus faire main basse sur ces fossoyeurs de l’ombre, c’est parce que ces criminels sont devenus des guignols. Prisonnier d’un cercle vicieux et parodique, l’histoire multiplie donc les ironies : avant même sa sortie, les droits d’adaptation du livre de Belfort s’arrachaient aux enchères ; livre qui lui même deviendra best-seller ; adaptation sur laquelle, évidemment, l’intéressé touchera des royalties. À l’aube du XXIe siècle, les téléphones et ordinateurs ayant définitivement remplacés les flingues, la purge régulatrice (ce grand dénouement scorsesien) n’est plus possible et les rats (ceux dont Jack Nicholson appelait de ses vœux à l’extermination) continuent de pulluler : puisque Wall Street d’Oliver Stone inspira Belfort dans son entreprise de turpitude, on peut s’assurer que son biopic saura provoquer de nouveaux épigones. Crises et naufrages ne font plus quitter le navire, ils sont la fontaine de jouvence de ces rongeurs dépravés : la Rota Fortunae se mue tranquillement en ruban de Möbius.

Elle se mue d’autant plus que c’est devenu une bonne habitude chez les champions de la décadence business que de ne pas regarder les films jusqu’au bout (on ne compte plus les caïds libertaires érigeant Scarface en Sainte Bible). D’où une double défection dans Le Loup de Wall Street ; et qui, de la part d’un réalisateur comme celui de La Dernière Tentation du Christ, ne doit pas s’envisager comme un détail. Primo : la désertion de toute velléité transcendante. Secundo : un déficit de croyance définitif en la justice. Ni grâce, ni châtiment. En prenant le pli d’une true story si aberrante qu’elle en ferait presque craquer les coutures de sa mise en scène (un peu comme le No Pain No Gain de Michael Bay, son jumeau west coast beauf), Scorsese renverse subtilement son schéma habituel – ce terminus moraliste au devant duquel il lançait ses récits de rise and fall. Et au Loup de Wall Street de ressembler au déraillement d’un train qui ne s’écroulerait jamais.

Substituant à la tragédie la farce et renouant ainsi avec une de ses meilleures veines (celle de La Valse des pantins), Scorsese préfère rire ; mais ce rire est trop grinçant, trop appuyé, trop unilatéral pour ne pas faire affleurer l’angoisse. À ce titre, il ne faudrait pas mal interpréter la troublante et presque gênante complicité entre la fiction et son personnage : si la caméra hystérique et ubiquiste du réalisateur accompagne Belfort au plus près de son délire, c’est pour mieux rester imperturbable aux tréfonds de vulgarité qu’il est capable de creuser (l’escapade paralytique sous psychotrope, ironique morceau de bravoure voué à devenir culte). Cette complicité n’est pas de la mansuétude : c’est de l’indolence. Et c’est ce que peut faire de plus fort Scorsese, chrétien devant l’éternel, mais pas devant pareil bouffon : ne faire aucun sentiment, n’accorder aucune rédemption. C’est dire si, malgré les apparences, sa cruauté envers son personnage est énorme ; c’est dire surtout si, à ses yeux, notre monde est clairement perdu.

Au terme de cet épuisant carnaval, il suffit d’ailleurs d’un incongru plan de métro et de ses quelques quidams vivotant leur quotidien pour que tout d’un coup, l’on prenne conscience que jamais il ne fut question de contrechamp dans ce récit maintenu tête dans le guidon. Ce contrechamp, c’est-à-dire ces victimes qui, à l’autre bout du téléphone, ont accepté l’arnaque ruineuse des nervis de Belfort, on en retrouvera une trace encore un peu plus loin. Fraîchement sorti de ses vacances en prison, le loup se présente en coach professionnel lors d’une conférence à sa gloire. En face de lui, une audience de moutons attentifs et stupéfiés, incapable de renvoyer autre chose qu’une contenance débile. Ce contrechamp, qui est aussi le dernier plan du film, pourrait être parfaitement risible si, pour le spectateur, il n’avait pas valeur de potentiel miroir. C’est un plan terrible qui semble dire : « Pardonnez-nous. Pardonnez-nous d’être aussi cons. »

 

 

Critique “Regards”

Bien que quelques voix l’aient déploré aux États-Unis, on peut difficilement accuser Martin Scorsese d’avoir, avec Le Loup de Wall Street, péché par excès de complaisance avec le personnage de Jordan Belfort, même si son film est totalement centré sur lui, présent dans la quasi-totalité des scènes, dont il est aussi le récitant en voix off. Le parti pris est connu, c’est celui d’une large partie de ses films : suivre un parcours, de l’ascension jusqu’à la chute, de la conquête des autres à la perte de soi. À ceci près que, cette fois, l’empathie pour le Henry Hill des Affranchis ou le Howard Hugues d’Aviator est à peu près aussi impossible pour le réalisateur que pour le spectateur.

L’ambition est présentée comme un état de transe, une transe artificiellement entretenue : lorsque Belfort déjeune avec son éphémère mentor Mark Hanna – trader de L.F. Rothschild interprété par Matthew McConaughey dans une scène brillante qui donne le ton au film et le voit entonner une sorte de chant tribal –, il est encore un peu embarrassé par le regard des autres clients, décline l’invitation à boire de l’alcool et s’étonne de l’ostensible consommation de cocaïne de son interlocuteur. C’est le début de la ligne blanche que le héros converti va suivre, avec une phénoménale consommation de drogue qui va au-delà de la simple addiction.

Cette ouverture suggère qu’il n’y a pas d’état de nature dans la sauvagerie des appétits de notre animal, même s’il a d’évidentes prédispositions, mais plutôt qu’il a été l’objet consentant d’une sorte de dressage. Hanna explique au jeune Belfort qu’il faut s’adonner aux stupéfiants, avoir une sexualité multi-quotidienne, désirer gagner toujours plus d’argent afin de rester dans un état d’insatisfaction – et donc de conquête – permanent. Au départ, il n’y a pourtant que l’ambition un peu puérile d’un gamin du Queens d’appartenir au monde des courtiers, brisée prématurément avec le Black Monday de 1987 qui le renvoie à la rue, loin de downtown Manhattan. Son surnom ne sera même pas de sa propre initiative, mais résulte d’un article très critique à son encontre dans Forbes Magazine, qu’il prend initialement mal, avant d’en mesurer l’impact lorsque débarquent dans ses bureaux une meute de… jeunes loups attirés par cette paradoxale publicité. “Wolfie” est né.

La leçon inaugurale comporte cependant un autre précepte : le trading, c’est le vol des clients, fondé sur leur propre addiction et leur volonté irraisonnée de devenir encore plus riches. Sa renaissance et sa réussite, Belfort les construit sur une découverte simple : les gens modestes sont tout autant enclins à croire en des gains faciles et immédiats, et ses talents de commercial virtuose (d’abord capable, avec une violence verbale particulièrement bien restituée, de vendre son projet à ses employés) sont aussi efficaces auprès d’eux. Il ne s’agira, ensuite, que de parvenir à ferrer des poissons de plus en plus gros. L’aspect le plus sympathique du film cohabite, à ce moment, avec l’expression du cynisme le plus complet. Devant la bande d’aimables tocards qu’il réunit pour monter sa société et qu’il entraînera dans son ascension, hameçonner un client crédule est une partie de rigolade collective qui doit être exécutée sans l’ombre d’un scrupule.

Le film n’est finalement choquant qu’au travers d’un choix cependant parfaitement cohérent, celui de voir la trajectoire de Belfort depuis son point de vue à lui… qui consiste à littéralement escamoter l’humanité des clients mystifiés. Ses victimes restent invisibles, à l’autre bout du fil qui transmet, parfois, leur voix. Leur existence est maintenue constamment hors-champ, condition indispensable pour endiguer toute résurgence morale chez le héros. Le même principe est à l’œuvre dans la façon dont sa première femme Teresa disparaît de l’intrigue, dès lors qu’il décide du divorce, dans les débats “éthiques” sur les nains qui vont être proposés au lancer au cours d’une fête, ou dans le malaise suscité par la tonte d’une secrétaire contre 10.000 dollars (sans parler du recours frénétique à des prostituées).

Sa chute tient alors bien plus de la descente d’acide que de la prise de conscience, à l’image de ce réveil brutal par les agents du FBI et de sa sortie sur le perron de sa demeure, où il découvre la Lamborghini accidentée qu’il pensait avoir ramenée en bon état la veille. Une fois désintoxiqué, il semble victime d’une sorte de castration chimique (sa sublime compagne le laisse lui faire l’amour une dernière fois sans éprouver le moindre plaisir), mais il continuera à animer des séminaires de vente en usant des mêmes ficelles de motivational speaker, devant un public crédule.

Il n’y a pas de propos politique, de critique explicite dans Le Loup de Wall Street, ce qui n’en empêche en rien une lecture de cet ordre, quitte à en trouver les traces à l’arrière-plan : une mention de Lehmann Brothers, la préfiguration (dans l’arnaque légale des petites gens) de la crise des subprimes, l’aveu par le héros de “l’obscénité” de sa vie, le passage insensible des années Reagan-Bush sr aux années Clinton (dont le portrait, flou, apparaît sur le mur des locaux du FBI) [1] Avec la force de l’exemple, fut-il à ce point repoussant, Scorsese dépeint le basculement dans la démence du rêve américain de la réussite individuelle [2] en même temps que le développement d’un capitalisme cannibale dont Jordan Belfort n’est qu’un éphémère passager, vite débarqué.

Notes

[1] Une opposition classique s’exprime aussi dans la confrontation entre Belfort et l’agent fédéral Denham (Kyle Chandler), son adversaire qu’il renvoie, avec tout le mépris dont il est capable, à la misère relative de ses revenus de fonctionnaire. Scorsese n’insiste pas, mais joue d’un parallèle muet lorsque Belfort se dirige vers le pénitencier dans un fourgon grillagé, tandis que Denham regagnant son domicile (et peut-être la “femme moche” que lui prête celui qu’il a vaincu), balaye du regard les autres occupants de son wagon de métro.

[2] Dans la scène ou Belfort revient sur sa décision de cesser son activité pour échapper aux poursuites, il fait scander “Fuck USA” à ses troupes. Sur un mode plus explicitement ironique, les “clips” qui ponctuent l’ascension du héros en montrant ses acquisitions (Ferrari, villa, yacht…) semblent tout droit extraits de l’émission Lifestyles of the Rich and Famous.

 

 

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