Film de Marilyne Canto (France – 2013 – 1h27) avec Marilyne CANTO, Antoine CHAPPEY, Samson DAJCZMAN

sens de l'humour affiche uneElise vit seule avec Léo, son fils de dix ans dont le père est mort. Elle entretient une liaison avec Paul. Leur relation est chaotique. Elise le repousse aussi violemment qu’elle se sent attirée par lui, et les deux amants alternent les moments heureux et orageux. Malgré tout, Paul et Léo font connaissance et, les jours passant, s’apprécient de plus en plus…

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Depuis des années, l’actrice Marilyne Canto illumine le cinéma français de son charme piquant, de sa beauté discrète, de son regard qui respire l’intelligence, aussi à l’aise dans la comédie que dans des registres plus sombres. Elle a tourné avec des cinéastes marquants (Garrel, Biette, Le Roux, Poirier, Cabrera…) mais il lui a peut-être manqué jusqu’ici un premier rôle dans un bon film un peu populaire pour qu’elle accède à la plus large reconnaissance que son talent mérite.

C’est peut-être pour cela (et sans doute plein d’autres raisons) qu’elle a fini par s’offrir elle-même ce cadeau en réalisant son premier long métrage (après quand même plusieurs courts).

Elle y est Elise, conférencière au Louvre, vivant seule avec son fils de 10 ans depuis la mort accidentelle du père, entretenant une relation accidentée avec Paul, vendeur de disques rock aux Puces. Si Le Sens de l’humour n’est pas strictement autobiographique, les échos du réel y résonnent à justes doses : Canto a elle-même perdu prématurément son premier compagnon, le regretté comédien Benoît Régent, et Paul est joué par Antoine Chappey, monsieur Canto à la ville, auquel on peut adresser les mêmes compliments et commentaires qu’à sa compagne.

Ces deux-là suscitent chez le spectateur un mélange de séduction et d’empathie irrésistible. Dans ce film, ils sont complétés, et même augmentés, par l’excellent Samson Dajczman, qui joue le gosse hanté par le deuil et tiraillé par mille questions avec une justesse admirable dans le nuancier affectif propre à cet âge-là et aux familles reconfigurées.

Avec beaucoup de finesse, de subtilité, un vrai tact dans les non-dits ou ellipses parlantes (mais aussi les dits virulents), Canto tresse deux mailles principales : les interrogations existentielles et affectives d’un gamin privé de père, et les soubresauts d’une relation de couple recomposé, le tout sur fond de deuil. Fils, lycéen, juif orphelin, mère, amante, amant, beau-père potentiel, chacun cherche sa juste place, son nouvel équilibre, son nouvel ordre affectif, dans un paysage sourdement dévasté par le vide de l’être manquant.

En plus de tout ça, de cette façon de montrer qu’un deuil est plus insidieux et silencieux que les pleurs ou crises attendues, Canto filme avec élégance et simplicité les appartements et quartiers parisiens, s’autorisant aussi une traversée express du Louvre qui fait sans doute écho au Bande à part de Godard.

Le Sens de l’humour de Canto, ce n’est pas la transgression haineuse à la mode (sens interdit, impasse), c’est infiniment plus subtil, complexe, constructif et sympathique : la boussole que l’on donne à l’existence et à son être au monde, une façon d’aborder les événements les plus lourds avec une certaine légèreté qui ne serait pas synonyme de désinvolture mais de pudeur, une élégance de l’âme.

Charme, discrétion, intelligence, comédie et drame subtilement mixés… ce film ressemble décidément à son auteur. Et fait de nous, plus que jamais, des aficionados.

 

Critique “Critikat.com”

L’une des premières scènes du film s’ouvre sur Élise (interprété par Marilyne Canto elle-même) hâtant le pas dans les galeries du Louvre où elle travaille. Dans un long travelling, la caméra semble ne rien vouloir perdre de la marche vaillante de la conférencière. Loin d’être anodin, ce parti-pris de mise en scène donne le ton de ce que sera Le Sens de l’humour : un mouvement vers l’avant, parfois irréfléchi, à peine conscientisé, beau contrepied (comme le titre du film) au travail de deuil que cette femme tente de mener depuis la mort inattendue du mari. Cet engagement est également celui d’une réalisatrice qui, malgré la dimension autobiographique du projet qui aurait pu la bloquer dans sa démarche, arrive à bousculer une certaine frange du cinéma français trop souvent tentée par la peinture psychologique et le risque de surplace qui en découle.

Centre névralgique du film, le mari disparu – dont on ne saura finalement pas grand chose – constitue une béance dans le récit. Tout au plus un flash-back figurera avec habilité l’inconcevable immatérialité de la mort (lorsque ne restent qu’un passeport et quelques billets de banque) avec laquelle Élise et Léo, son fils d’une dizaine d’années, doivent composer. Et ce n’est pas un hasard si ce décès, rarement évoqué frontalement, est porté à notre connaissance par l’intermédiaire de l’enfant, l’annonçant sans détour à un camarade de classe plus âgé, grand-frère manquant ou trait d’union indispensable vers un monde des adultes inutilement compliqué. Léo, dans sa quête de filiation, semble rechercher discrètement des substituts, un groupe, une communauté, ce qui l’amène un temps à vouloir revendiquer davantage sa judaïcité alors que la religion n’avait probablement jamais fait l’objet de la moindre pratique dans le cercle familial. Mais la question de cet héritage symbolique laissé par un mari évaporé anime tout autant le quotidien d’Élise, femme blessée et parfois blessante, se dessinant plusieurs lignes de fuites, parfois incohérentes ou contradictoires.

L’entrée en scène de Paul (Antoine Chappey, toujours formidable) dans la vie d’Élise pose la question de l’évidence des sentiments. Pour ce personnage chargé de prendre le relais, brocanteur de métier (lieu du recyclage) par opposition au métier de conférencière de musée (lieu de la conservation), l’enjeu sera justement de permettre à sa nouvelle compagne de s’autoriser cette seconde vie qu’on accorde de manière prosaïque aux vieux livres ou aux fauteuils défoncés. Surtout qu’entre Élise et son fils, la relation est complice et solidaire, sans aucune complication majeure. Il n’est pas surprenant que la réalisatrice fasse référence à Maurice Pialat (et plus précisément au superbe Nous ne vieillirons pas ensemble) : il y a d’abord, au-delà de la tentation d’un certain naturalisme qui pourrait rencontrer quelques limites dans son application, un désir de nourrir les scènes de ce qui existe au-delà du tournage (Canto et Chappey sont en couple à la ville, les deux frères Chappey interprètent également deux frères dans le film), ce qui enrichit chaque scène d’une tendresse qui n’est jamais feinte. Il y a ensuite des motifs esthétiques qui rappelle Pialat le peintre (le bleu du tableau de Monnet, de la chambre de l’enfant, etc.) en créant de troublantes correspondances entre la création et le réel. C’est dans ce fragile interstice que le cœur du Sens de l’humour bat et dévoile toute sa belle vitalité.

 

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