Film d’animation d’Hayao Miyazaki (Japon – 2013 – 2h06)

 

Vent se leve affiche uneInspiré par le fameux concepteur d’avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l’empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d’une importante entreprise d’ingénierie en 1927. Son génie l’impose rapidement comme l’un des plus grands ingénieurs du monde.

Le vent se lève raconte une grande partie de sa vie et dépeint les événements historiques clés qui ont profondément influencé le cours de son existence, dont le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon. Jiro connaîtra l’amour avec Nahoko et l’amitié avec son collègue Honjo. Inventeur extraordinaire, il fera entrer l’aviation dans une ère nouvelle.

Hayao Miyazaki a uni deux hommes ayant existé, l’ingénieur Jiro Horikoshi et l’auteur Tatsuo Hori, qui vécurent à l’époque où se déroule Le vent se lève, pour créer Jiro, le personnage de fiction qui est au centre de cette grande histoire d’amour et de persévérance, qui parle des défis que pose la vie et de la difficulté de faire des choix dans un monde en plein chaos.

 

 

Critique “Culturebox”

Habituellement accueilli avec enthousiasme à chaque film, Miyazaki n’a pas fait l’unanimité avec « Le Vent se lève », annoncé comme son dernier long métrage. Le sujet retraçant la biographie du concepteur du chasseur « Zéro » a en effet fait polémique du fait de l’efficacité de cet avion qui fit des ravages chez les alliés durant la guerre dans le Pacifique, et qui servit notamment aux fameux kamikazes pour se crasher sur les porte-avions américains. Un appel au boycott du film a également été lancé en Corée du Sud pour les dégâts que fit le « Zéro » durant sa guerre contre le Japon.
On ne peut toutefois pas qualifier Miyazaki de va-t-en guerre. Ce qui le passionne, c’est évoquer les turpitudes d’un créateur unique dans lequel il s’est retrouvé, qui a traversé des épreuves tel que le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon, sans jamais démordre de ses objectifs. Son but, avec le « Zéro », était de créer l’avion le plus efficace, non en terme guerrier, mais pour son aérodynamisme. Il s’est seulement présenté au mauvais moment. A noter que l’on n’a pas fait un tel procès aux Britanniques qui conçurent un des chasseurs les plus performants avec le « Spitfire ». Celui-ci provoqua d’immenses pertes au sein de la flotte nazie et permit, en partie, aux alliés de remporter la Bataille d’Angleterre.

Mais « Le Vent se lève » ne se limite pas à un film sur l’ingénierie aéronavale. C’est aussi le portrait d’un homme intègre qui doit se battre contre vents et marées pour imposer ses idées. C’est également une belle histoire d’amitié avec son collègue Hongo et une histoire d’amour touchante avec Nahoko, répartie sur tout le film, comme un leitmotiv. Des sentiments que traduit une fois encore le compositeur fidèle à Miyazaki, Joe Hisaishi, dans ses partititons aériennes, aux cordes sensibles et enlevées, inséparables du maître de l’animation japonaise.
La mise en images est encore remarquable, éblouissante, et revient au style si précis et évocateur de Miyazaki dans ses plus grands films, délaissant le caractère un peu brouillon de son opus précédent « Ponyo sur la falaise ». Les scènes de vols rêvées par Jiro avec son idole italienne dans les années 20, Giovani Caproni, sont de toute beauté. Ainsi que ses paysages aux prairies verdoyantes, comme il est le seul à pouvoir les rendre. La scène du tremblement de terre de Kanto est très impressionnante et ses scènes de foule spectaculaires. La révolution industrielle en cours est également essentielle au film, avec ses visions d’usines, de trains à vapeur et bien sûr d’avions. Autant de signes soulignant la fin d’un monde et le début d’un autre qui va sombrer dans la guerre. Mais Miyazaki retrouve par instants son évocation bucolique de la nature, fil rouge de tout son œuvre. Au croisement de l’Histoire et de la poésie, « Le Vent se lève » demeure l’un des plus beaux films de son auteur qui, s’il se retire effectivement, manquera au cinéma mondial.

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Il existe encore quelques spectateurs dans nos contrées qui détestent
ou repoussent le dessin animé japonais par principe, par préjugé ou expérience malheureuse. Certes, le film d’animation japonais, mais pas plus que ses compères occidentaux, aime souvent la mièvrerie.

Le nouveau film – présenté en compétition à la Mostra de Venise – d’Hayao Miyazaki, le grand maître du genre, devrait pourtant leur plaire.

Non que Le vent se lève ne soit dénué de cette sentimentalité qui nous paraîtrait insupportable dans tout film européen. Mais ce sont les conventions du genre, comme les gestes accentués dans les films de Bollywood le sont aussi. Pourtant, la complexité des sentiments souvent exprimés dans ce film-ci, un véritable chef-d’œuvre, devrait tous nous réconcilier avec ce cinéma, nous convaincre de sa totale modernité et de sa capacité à l’abstraction. Certes, Miyazaki préfère toujours la charge comique au discours politique.

Par exemple, ses militaires seront toujours des fantoches, des petits chefs ridicules, des malfaisants de vaudeville – les gaîtés de l’escadron –, un aspect gentiment antimilitariste qui lui a d’ailleurs été reproché dans son propre pays. Mais quel génie du dessin et de l’animation, une nouvelle fois !

Un tremblement de terre (celui de Kanto, en 1923) devient sous sa patte le dos d’un crocodile qui se déplace lentement, écaille par écaille… La Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon sont montrées avec une inventivité et un sens de l’image qui frappe ou de l’ellipse inépuisé. Car, nouveauté, le dernier film annoncé de Miyazaki – pour semble-t-il des raisons de fatigue, mais il continuerait à travailler comme producteur au studio Ghibli – est aussi son plus réaliste, et sans doute son plus personnel malgré les apparences.

Fondée sur la vie de personnages réels (le génie de l’aviation Jiro Horikoshi et le romancier Tatsuo Hori), l’histoire du Vent se lève est celle d’un as de l’aéronautique, Jiro, l’inventeur du fameux chasseur “Zero”, le monoplace emblématique de l’armée japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. L’enfant passionné d’aviation devient très vite l’un des principaux artisans de l’usine où il est embauché.

Il voyage en Allemagne… Il a aussi une amoureuse, Naoko, qu’il a rencontrée et aidée lors du tremblement de terre de Kanto (l’une des scènes les plus spectaculaires), alors qu’elle n’était qu’une enfant. Plus la guerre approche, et plus Jiro semble avoir trouvé dans le vol des hirondelles le modèle idéal pour l’avion de ses rêves.

Aussi choquant que cela puisse paraître, le héros de Miyazaki se vit avant tout comme un artiste dégagé, ou désengagé. Impossible pour nous de ne pas y voir un autoportrait de Miyazaki lui-même, pourtant pas exempt d’une part très forte d’autocritique, sinon d’autoflagellation. Jiro est un égoïste, si passionné par son métier qu’il en oublie le reste. Miyazaki ne tente-t-il pas de le dédouaner de toute responsabilité politique, de nous faire oublier qu’il travaille en toute cécité pour un régime fasciste qui compte sur lui ? Et pourtant non.

Dans une des scènes les plus déchirantes, Jiro, après avoir appris que Naoko est très malade, prend un train pour se rendre à son chevet. Alors, tandis qu’elle se repose, il lui prend la main, et de l’autre se met à dessiner et dessiner des plans d’avions…

Quiconque ne pleure pas à cet instant à un cœur de béton. Mais l’image amoureuse est ambiguë : qui donne de la force à qui ? qui en a le plus besoin ? Dans ce long échange amoureux entre ces deux êtres qui s’aiment, il y a l’idée que l’artiste est aussi, d’une certaine manière, en train de vider le corps de son aimée de son énergie vitale. Egocentré, vampirique, ce jeune homme bien sous tous rapports épuise tous ceux qui l’entourent. Touché certes par leur souffrance, mais continuant à marcher sur sa route tandis qu’ils tombent derrière lui…

Alors, quand le vent se lève à la fin du film, après le spectacle désolé des milliers de carcasses d’avions issues des combats aériens de la guerre du Pacifique, notre héros reste seul et redit une dernière fois la phrase emblématique du film, signée Paul Valéry : “Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !” Seul à avoir survécu. Doit-il s’en réjouir ?

 

Critique “Libération”

Au risque de surprendre, Le vent se lève nous a rappelé un autre dernier film d’un autre génie du cinéma : Eyes Wide Shut, de Kubrick. Bien sûr, l’Américain n’avait pas anticipé sa mort soudaine et encore moins pris, comme Miyazaki, une retraite préventive. Mais le film de Kubrick, sa facture étrangement hors d’âge, son obsession sexuelle traitée sur le mode d’une cérémonie frigide hébétée, le douloureux parcours du héros interprété par Tom Cruise comme avalé dans sa propre angoisse, on la retrouve dans ce mélodrame historique stupéfiant. Au fond, un grand cinéaste sait qu’il lui faut, tôt ou tard, faire la théorie de lui-même comme un Autre radicalement séparé, puissamment opaque qu’il n’a cessé toute sa vie d’emmailloter tel un enfant malingre des somptueux langes tissés d’or de la fable. Le dernier film présente cet enfant dans la nudité ultime du vieillard pressentant la mort, offert à la trahison d’un art dont le caractère rédempteur se dérobe soudain devant la cruauté têtue de la réalité.

Car Le vent se lève se présente intégralement sous le signe de la catastrophe et de l’aveuglement. Il nous transporte dans les années 20 sur les traces de Jirō Horikoshi, un ingénieur ayant véritablement existé et qui fut le concepteur de l’avion de combat A6M Zero (le «Rei-sen»), redoutable chasseur bombardier, véloce et carnassier, un bijou technique qui fit des ravages lors de l’attaque de Pearl Harbour. Dans le film, Jirō est d’abord un jeune garçon qui se rêve pilote mais que sa vue trop basse empêche d’embrasser une telle carrière. Il décide alors de concevoir des avions et c’est dans ce but qu’il quitte sa famille pour s’installer à Tokyo et y passer un diplôme d’ingénieur. Rapidement, il est embauché chez Mitsubishi, où son talent pour inventer des fuselages toujours plus aérodynamiques et lisses le fait remarquer. Il voyage en Europe, vient à la rencontre des Allemands qui développent des prototypes estampillés de croix gammées. Mais Jirō ne voit le mal nulle part, obnubilé par l’idée qu’il lui faut trouver les solutions à des équations de fuselages et d’allégement de matériel de vol qui sont autant de défis lancés à son intelligence et à sa soif de perfection.

Le film porte les traces cuisantes de l’effondrement technologique, écologique et moral de mars 2011. Le déchaînement de la nature provoquant l’accident de Fukushima représente exactement la synthèse de forces maléfiques dont le cinéaste n’a cessé d’exorciser l’inexorable accomplissement. La rivière polluée devenue un monstre infect dans le Voyage de Chihiro ou la révolte des divinités de la forêt dans Princesse Mononoke face à l’avancée industrieuse des humains, et jusqu’à la tempête submergeant le village de Ponyo en 2008, ce que l’on prenait pour les prophéties lunatiques d’un vieux fou submergé sous sa montagne de story-boards a sauté à la figure du pays avec une violence qui ne cesse de se répandre comme une lèpre.

A cela s’ajoute une investigation autobiographique encore plus troublante. D’abord parce que Miyazaki est né en 1941 et qu’à l’époque, son père dirige une entreprise de fabrication de gouvernail notamment pour les Zero. Le cinéaste, qui fut dans sa jeunesse un ardent militant marxiste, reviendra souvent sur le sentiment de culpabilité qu’il ressentait d’avoir dû une partie de son confort matériel à une telle entreprise de mort fasciste. De plus, la jeune femme que Jirō rencontre dans le film et dont il tombe amoureux se consume dans un sanatorium, les poumons grignotés par la tuberculose, or la propre mère du cinéaste fut frappée de tuberculose spinale en 1947, l’obligeant à se soigner et à garder le lit pendant près de dix ans. Une parfaite osmose se dessine entre Hayao Miyazaki, qui passa son enfance à dessiner des avions, et son personnage Jirō, quelqu’un qui semble laisser le soin aux autres d’écrire l’Histoire tant lui doit s’absorber dans la tâche de concevoir de nouveaux modèles. La représentation de l’atelier Mitsubishi n’est d’ailleurs pas sans rappeler un plateau de production de dessin animé avec ses dizaines de jeunes gens arc-boutés sur leur pupitre, crayon à la main.

«Chacun s’engage sur les illusions d’optique de son point de vue isolé», écrit Walter Benjamin dans Sens unique, un texte sur la façon dont les individus s’arrangent toujours pour exonérer leur existence personnelle des errements collectifs. Le désenchantement de ce dernier film, sa noirceur amère, est à cet égard en rupture avec la dynamique optimiste qui emportait jusqu’alors les fictions du maître. Comme si sa capacité à naviguer à l’aise dans toutes les épaisseurs du monde, du ciel aux tréfonds de la Terre, crevant les paliers du rêve et de l’éveil, de la plénitude des sens et de l’embrasement des bornes morales, était soudain frappée de paralysie, les anciennes perspectives ouvertes se refermant autour de Jirō comme autant d’impasses. Le film travaille l’articulation bouleversante entre autonomie et solitude, le personnage croisant en un court-circuit fulgurant le reflet endeuillé de son désir. On notera que le film est aussi l’histoire d’un couple sans postérité, qui ne nous lègue en quelque sorte que la ruine collective que leur amour blasonne d’une manière poignante. Miyazaki ne pouvait mettre point final plus beau à sa carrière, où il est à la fois la plaie et le couteau, scellant dans la chair du film la formule énigmatique de sa propre existence.

 

 

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