Film de Jacques Demy (France – 1967 – 2h00) avec Catherine Deneuve , Michel Piccoli , Françoise Dorléac , Gene Kelly , Danielle Darrieux , Jacques Perrin , George Chakiris , Grover Dale , Agnès Varda…

 

Dans le cadre du Cycle Patrimoine

 

demoiselles-de-rochefort affiche uneDelphine et Solange sont deux jumelles de 25 ans, ravissantes et spirituelles. Delphine, la blonde, donne des leçons de danse et Solange, la rousse, des cours de solfège. Elle vivent dans la musique comme d’autres vivent dans la lune et rêvent de rencontrer le grand amour au coin de la rue. Justement des forains arrivent en ville et fréquentent le bar que tient la mère des jumelles. Une grande foire se prépare et un marin rêveur cherche son idéal féminin…

 

Critique « DVDclassic.com »

Les Demoiselles de Rochefort (1) représente en 1967 un aboutissement dans la carrière de Jacques Demy. Réalisateur atypique et scénariste de l’intégralité de ses films, il représente dans les années 60 un auteur dans le sens le plus noble du terme. Né à PontChâteau près de Nantes en 1931, il fait des études de photographie et de cinéma en 1949 à l’école de la rue Vaugirard à Paris. En 1959, à l’époque où une ribambelle de réalisateurs de la Nouvelle Vague tournent leur premier film – Jean-Luc Godard avec A Bout de souffle, François Truffaut avec Les 400 coups ou encore Claude Chabrol avec Le Beau Serge – Jacques Demy rencontre Agnès Varda. C’est elle qui l’aide à monter son Lola (1960) qu’il tourne avec Anouk Aimée et Marc Michel. Le film est dédié à Max Ophuls.

La Baie des Anges (1962) marque une nouvelle collaboration de taille, cette-fois ci avec Jeanne Moreau, la splendide jeune actrice qui monte et qui l’avouera plus tard, en entrant à la Comédie-Française dont elle fut la plus jeune pensionnaire, déclencha l’impassibilité de son père : « Il pensait que ce n’était pas un métier sérieux, et que je n’avais rien à y faire. Mon admission ne souleva chez lui qu’indifférence. Même pas de mépris, ou si peu » dit-elle en substance des années après, interviewée par James Lipton de Inside the Actor‘s Studio. On pense bien sûr à la même réaction du père de Claude Berri quand celui-ci lui annonça qu’il voulait être acteur.

La France est alors en pleine ébullition. Les artistes nourrissent de nombreux projets, Serge Gainsbourg commence à se faire un nom du côté de la Rive Gauche, il a sorti Le Poinçonneur des Lilas en 1958 puis les deux albums Du Chant à la une !… et L’étonnant Serge Gainsbourg, sans véritable succès, mais son physique peu banal et sa voix en font une figure de plus en plus remarquée de la scène musicale. Les cinéastes remodèlent le cinéma et cherchent une nouvelle liberté dans leur façon de filmer et de raconter des histoires. Tout ce petit monde bouge sous l’émulsion parfois remarquable de certains auteurs.

La France a envie de se distraire après les années de guerre, les années noires, et vit en plein dans les Trente Glorieuses. (2) Un climat propice au divertissement qui offre l’opportunité de réaliser des œuvres en phase avec les préoccupations des jeunes adultes. Ainsi à partir d’un scénario traitant d’un thème commun et simple, à savoir la recherche de l’amour, le réalisateur parvient à créer des triangles amoureux qui vont tous finir par se rejoindre. Les Parapluies de Cherbourg est couronné d’une Palme d’Or à Cannes en 1964. On racontera plus tard que celle-ci divisa le Jury et les spectateurs. Entre ceux qui y voyaient une œuvre étincelante et digne de figurer au palmarès et d’autres plus réservés quant à la « naïveté » du script, il fallut trancher et c‘est la décision la moins pire qui l‘emporta. Quoi qu’il en soit, le cinéaste entre dans l’Histoire. Il s’attèle dès lors à un projet ambitieux, influencé par la comédie musicale américaine de Broadway et des films de Vincente Minelli comme Un Américain à Paris (1951), The Band Wagon (1953) ou Gigi (1958).

Jacques Demy fait appel à une brochette d’acteurs, pour la plupart débutants ou presque – on retrouve George Chakiris qui était à l’affiche de West Side Story – qui ont pour noms Jacques Perrin et Catherine Deneuve. L’un et l’autre auront des carrières exceptionnelles, soit en tant qu’acteur, soit en tant que producteur. Jeune, impertinente, Catherine Deneuve campe ici un personnage à l’apparente frivolité. En fait, comme ses ami(e)s, elle cherche l’amour. Dans de grands ballets chorégraphiés, les personnages expriment leurs désirs et leurs attentes. Dès lors, on sait tout de suite celles et ceux qui aimeront ou rejetteront en bloc ce film. A partir du moment où l’on ne supporte pas les paroles chantées poursuivant la narration des dialogues et décrivant les états d’âmes des personnages, associées à des pas de danse, on risque fort de ne pas aller plus loin que le chapitre deux. A contrario, si chanter la vie, ses déboires amoureux ou ses rencontres fortuites ou déterminantes vous emballe et vous fait voyager sur un petit nuage, le film est fait pour vous, car c’est un concentré de trouvailles du genre. A partir de cet instant, le regard des deux jumelles ne peut que vous faire succomber. Célèbre, la chanson éponyme reste dans toutes les mémoires : « Nous sommes deux sœurs jumelles nées sous le signe des Gémeaux, MI FA SOL LA MI RE, RE MI FA SOL SOL RE DO etc… » En fait, le « la » est donné dès ce début tonitruant et nous emmène dans une immense parade de couleurs et de sons. On pense à une certaine époque, à celle des Yé Yé qui fit un carton entre 1962 et 1966, à Salut les Copains ! Les Français découvraient le rock’n’roll américain, Les Beatles ou Johnny Hallyday après son Olympia en 1962. Ils écoutaient Elvis Presley ou se déhanchaient fiévreusement sur Les Chaussettes Noires (Eddy Mitchell of course) et Les Chats Sauvages (Dick Rivers, eh oui). Des chansons qui faisaient trépigner les adolescents tandis que les jeunes filles écoutaient Françoise Hardy ou France Gall leur chanter leurs émois en buvant une grenadine avant d’entamer un twist. Nos parents, pour les plus jeunes, avaient alors quinze ans.

Ce feu d’artifice des sens, Jacques Demy l’illustre grâce à sa caméra virtuose. Un tour de force technique qui met à profit toutes les techniques imaginables : grues, travellings arrière et avant, mouvements de caméra amples en panoramiques. La caméra ne cesse de bouger et Jacques Demy invente des plans osés comme celui montrant la caméra suivre deux danseurs puis monter et aller se faufiler dans la chambre ouverte des deux jumelles répétant devant leur piano, sans aucune coupe. Un peu plus loin, la caméra suit à nouveau Catherine Deneuve marcher sur deux trottoirs, et le plan des retrouvailles entre Gene Kelly et Françoise Dorléac (3), tourné dans la galerie, servira de clou final. Avec sa modernité, Les Demoiselles de Rochefort utilise à merveille les nuances de la langue et le jeu des mots. Jacques Demy est cultivé et, avec une grande précision, insuffle rythme et poésie à ses dialogues. Ils ne sont pas récités, ils sont joués. Il utilise ainsi la prosodie en vers et les rimes féminines ou masculines, croisées et embrassées, gage de richesse sonore pour retranscrire les différents états par lesquels passent les héroïnes, du bonheur au doute, de la tentation à l‘hésitation, enfin de la tristesse à la joie. Les mots résonnent et dansent, se percutent, s’entrechoquent, comme les noirs, les croches et les clés d’une partition. On peut certes dater les costumes, les coiffures et certains décors, les devantures de magasin en particulier. Mais du point de vue technique, le film reste intemporel. Par quel sorte de miracle, Les Demoiselles de Rochefort parvient-il à conserver sa jeunesse éternelle ? Sans doute parce qu’il compte une réunion de talents hors du commun : Michel Legrand à la musique, Gene Kelly (en français dans le texte, s‘il vous plaît), Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux…

Une œuvre qui, sous ses aspects de simple bluette ou d’amourette gentille et un peu fleur bleue, dévoile une richesse insoupçonnée. Françoise Dorléac et Catherine Deneuve se sont rapprochées grâce à ce tournage : « Heureusement qu’on a fait ce film-là. Jusque là, nous étions complices, on ne se voyait ou fréquentait pas tant que ça. Les Demoiselles nous ont rapproché physiquement. J’ai un souvenir de ce tournage, extraordinaire. » Mais la tragédie va rattraper le cours des évènements. « Aujourd’hui ça me demande un effort personnel, mais l’envie que le portrait d’elle existe est plus importante que mes préoccupations personnelles… Il s’agit de la déchirure la plus importante que j’ai éprouvée. Ça a changé mes relations avec les gens, ceux présents… Accepter l’inacceptable. (…) Nous étions comme deux sœurs jumelles, très complémentaires, très différentes. Françoise s’exprimait beaucoup, de façon violente… J’étais plutôt extrêmement discrète, rentrée, introvertie… » dit encore Catherine de sa sœur. Quel plus bel hommage que celui là ?

Les Demoiselles de Rochefort est une petite merveille exaltant la vie dans un océan de bonne humeur. Avec le recul, on peut dire avec joie que la comédie musicale n’est pas morte, et voir en Jeanne et le garçon formidable (1998), un hommage au cinéma de Demy sur un sujet bien plus lourd, certes, mais avec des comédiens heureux de jouer la comédie. Et puis, si l’amour frappait à votre porte, seriez vous assez fou pour laisser la clé sur la serrure et ne pas ouvrir ?

(1) Lorsque Jacques Demy écrit les premiers jets d’un scénario des Demoiselles de Rochefort, le film s’appelle « Boubou« , nom du petit frère de Catherine Deneuve et Françoise Dorléac dans le film.
(2) Terme trouvé par Jean Fourastié pour décrire l’essor économique et le plein emploi dont a jouit la France après-guerre, de 1945 à 1975, au moment de sa reconstruction et qui s’achèvera au moment du premier choc pétrolier en 1973.
(3) Françoise Dorléac, sœur de Catherine Deneuve, tourna quelques films dans les années 60. Elle décèdera tragiquement dans un accident de voiture le 26 juin 1967. Un livre de Patrick Modiano et Catherine Deneuve parle des relations des deux actrices, Elle s’appelait Françoise aux éditions Canal+ Editions.

 

Critique « Télérama »

Les soeurs Garnier sont deux jumelles de 25 ans : Solange enseigne le solfège, et Delphine, sa soeur jumelle, donne des cours de danse. Du plomb dans la cervelle, de la fantaisie à gogo, elles attendent le grand amour. Comme Maxence, le peintre marin, Andrew Miller, le compositeur américain, Simon Dame, le marchand de musique, et Yvonne, leur mère, qui tient un café sur la grand-place de Rochefort.

Dès la première image, Jacques Demy indique le chemin du paradis : pour accoster sur l’île aux trésors nommée Rochefort, montez à bord du pont transbordeur, et laissez-vous glisser dans l’air iodé. Votre vie en sera transformée. Regardez les effets du voyage sur le cortège de motards qui ouvre la route, dans le générique. Debout sur ce téléphérique des mers, chacun s’étire, pour s’extirper d’un sommeil léthargique. Et, petit à petit, les bâillements disparaissent sous les sourires, les craquements de jambes deviennent entrechats, les moteurs vrombissant se taisent au son du piano guilleret.

A partir d’une trame élémentaire (la recherche de l’âme soeur), Jacques Demy a su créer un univers unique, à mi-chemin entre ses souvenirs de provincial rêveur et l’imaginaire des contes de fées. En sortant d’un tel film, vous risquez de danser sur les trottoirs, de chanter au nez des passants et de parler en alexandrins avec le plus grand naturel!

 

 

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