Film de Guillaume Gallienne (France – 2013 – 1h25) avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian

 

Caméra d’Or au Festival de Cannes 2013

 

les garcons et guillaume affiche uneLe premier souvenir que j’ai de ma mère c’est quand j’avais quatre ou cinq ans. Elle nous appelle, mes deux frères et moi, pour le dîner en disant : « Les garçons et Guillaume, à table ! » et la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, elle raccroche en me disant : « Je t’embrasse ma chérie » ; eh bien disons qu’entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus.

 

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Ah, le rire ! Aussi subjectif que le goût ou le désir. Il y a quelque chose d’indiscutable et de pulsionnel dans le rire, qui dépasse la réflexion ou les critères esthétiques.

On rit ou on ne rit pas. Ainsi, Gérard Oury n’était sans doute pas un grand cinéaste mais Louis de Funès (qui était peut-être le grand cinéaste secret caché derrière Oury) m’a fait hurler de rire toute mon enfance, et encore aujourd’hui. Chaplin, Wilder, Woody, Jim Carrey me font marrer, pas Laurel & Hardy, Blake Edwards, Francis Veber, Omar Sy ni même Tati (lui, c’est autre chose, il m’émerveille).

Tout ça pour dire qu’après la projection cannoise du premier film de Guillaume Gallienne, certains faisaient la fine bouche, estimant que Les Garçons et Guillaume… n’était qu’une pochade, pas du grand cinéma. Peut-être, mais comme la majorité du public de la Quinzaine des réalisateurs, je venais de vivre une heure et demie d’hilarité.

Quand un film me fait rire à ce point, j’en suis tellement reconnaissant au talent et à la générosité de son auteur que ça prime sur tout. Faire rire sans faire honte, faire rire avec et non contre (ou alors, tout contre), c’est sans doute l’art le plus difficile.

Cela dit, je tiens que Les Garçons…, au-delà de sa vis comica, c’est aussi du bon cinéma. Si le style visuel de Gallienne n’est pas novateur, son écriture, son timing et son jeu sont renversants. Il y a du cinéma dans Les Garçons…, mais c’est dans les personnages, les acteurs, le tempo et le rapport à l’autobiographie qu’il faut le chercher (et qu’on le trouve), comme chez Guitry, Allen ou Moretti.

Guillaume, c’est donc cet ado qui vit avec ses grands bourgeois de parents et ses deux frères. Guillaume possède une petite singularité dans son milieu social ultra normé : il a des manières efféminées, aime jouer à la poupée ou se déguiser en impératrice Sissi. Ses frères se moquent de lui, sa mère le couve avec amour et sévérité, le considèrant comme la fille qu’elle n’a pas eue, et tout le monde est persuadé qu’il est homo.

Pas besoin de ressortir son vieux Bergson pour voir se dérouler ici un florilège de tous les types d’humour, du comique de caractère au comique de situation, du trait d’esprit langagier au comique d’action. Guillaume Gallienne rejouant une version fictionnée de sa propre jeunesse, c’est très drôle. Ça l’est d’autant plus que l’acteur s’est dédoublé pour jouer aussi sa maman, avec la même verve. C’est intéressant aussi, puisque l’acteur-scénariste-réalisateur repasse par son passé en adoptant tous les points de vue : le sien, celui de sa mère, celui des autres. Intérieur, extérieur, en soi et sur soi. C’est par le rire et la prise de distance à soi-même que l’on apprend à vivre avec ses blessures et (petits) drames passés.

Sous ses dehors farcesques, Guillaume… est aussi un film politique, sociétal. Sans commettre de spoiler, on peut dire que la grande révélation tardive du film, c’est que malgré sa forte part féminine, Guillaume aime et désire les femmes. Il serait erroné de voir dans ce retournement un triomphe final de la norme. D’abord, parce que la mère est surprise et presque déçue, elle qui s’était tellement habituée à ce que son fils soit comme sa fille. On convoquera Bergson encore : l’inversion est l’un des processus du rire et de sa portée critique (l’enfant qui fait la leçon aux parents, le prévenu qui fait la morale au juge, etc).

En inversant ici le majoritaire et le minoritaire en matière de genre et de sexe, Gallienne fait valser les repères et renvoie les préjugés dans un néant d’où ils n’auraient jamais dû sortir. En faisant rire d’un coming-out hétéro, il tend un miroir subtil et impitoyable à l’homophobie, à son ridicule et à sa bêtise.

Ce qui compte, c’est l’épanouissement de l’individu libre, pas la conformité à ce que les autres attendent de lui, tel semble être le message de cette brillante fantaisie placée sous le double signe de Cocteau (cultive tes défauts) et d’Almodóvar (une des premières séquences se passe en Espagne). Comme le roi de la movida, Gallienne réussit le mariage du rireet de l’émotion, du progressisme et de l’universel, il rapproche la marge du centre en abordant des questions lourdes de façon légère. L’essence d’une vraie comédie populaire.

 

Critique « Libération »

Les veinards qui eurent la chance d’assister au spectacle de Guillaume Gallienne Guillaume et les garçons, à table ! n’imaginaient pas que tout cela puisse être surpassé. Or, si. Ou plus exactement : Sissi. En l’espèce dans une chambre d’adolescent, un jeune homme s’adonnant, tout en couette ceinturée autour des reins et pull-over sur la tête, à une impeccable évocation de l’impératrice tragique, à la marge de l’immarcescible trilogie cinématographique, avec Romy-qui-vous savez as Sissi.Sur la scène du théâtre, c’était un sommet de rigolade. Au cinéma, c’est l’Annapurna, plus toute la cordillère des Andes. Au théâtre, Gallienne, Fregoli increvable, jouait tour à tour tous les rôles. Au cinéma, ce sont tous les rôles qui se jouent de lui. Ainsi du personnage clé de Maman-la-terrible qui n’est pas joué par la vraie mère de Gallienne, ni par une actrice, mais par Guillaume G., lui-même, mélange optique réussi de Cruella d’enfer et de Josiane Balasko dans le meilleur de ses pires moments. Quant à Gallienne, il n’est pas tout à fait lui puisqu’il interprète, énorme et faramineux, le rôle de Guillaume.Et le film n’est pas tout à fait l’autobiographie d’un garçon-fille s’extirpant de toutes ses gaines, tant sociales que sexuelles, puisque sans cesse la fiction, voire la folie furieuse, s’invite à la table.Et ainsi de suite dans un labyrinthe de faux miroirs et de vrais-faux semblants qui sont la part étourdissante de cette comédie majoritairement hilarante. Mais pas que. Gallienne est travaillé du genre, drôle de genre et genre drôle, qui l’expédie souvent dans de belles zones d’incertitude : une fois à la baille dans une piscine en p’tit pull marine (from Isabelle A. with love) où un de ses frères a tenté de le noyer («pas de quoi en chier une pendule», dirait la maman féroce), une autre fois dans un manège équestre où physiquement libéré de toutes ses pesanteurs, Guillaume se vit enfin planant. Jeu est un(e) autre, figure-toi.

 
 

Critique « L’Humanité »

Guillaume Gallienne n’a pas le physique et encore moins la gueule de l’emploi. Ni Ventura, ni Cary Grant. Disons que s’il fallait lui coller une filiation, ce serait du côté d’un Bourvil ou d’un Bernard Ménez qu’il faudrait lorgner. Car il est de la trempe de ces acteurs au physique passe-partout qui recèlent une force intérieure capable de transcender leur fragilité, de se jouer de l’évidence et de révéler leur part d’ombre et de lumière de façon inattendue.Sociétaire de la Comédie-Française, Guillaume Gallienne a, comme on dit communément, de la bouteille. Il est un acteur aguerri et atypique qui, au fil des ans, a creusé son sillon au théâtre. En portant à l’écran la pièce de théâtre du même nom, il franchit joyeusement le Rubicon, évitant l’adaptation linéaire, partageant le générique avec une sacrée brochette d’acteurs là où, sur les planches, il était seul à incarner tous les rôles, ce qui relevait davantage de la performance qu’autre chose. Pour le cinéma, il a su imaginer un film intime comme une aventure épique et rocambolesque dans lequel il incarne à la fois le fils et la mère dans une relation complexe et directe, tendre et rude, vivante et joyeuse autour de laquelle gravite toute une galaxie de personnages qui participent de ce récit de vie.Les Garçons et Guillaume, à table ! est une comédie décomplexée, vive et intelligente qui aborde de front le sujet de l’identité. Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quelle étagère ? Guillaume n’est pas un garçon comme les autres. Pas sportif pour deux sous, il passe son temps à se déguiser. En fille, en princesse. À imiter sa mère dont la personnalité le fascine. Pour les figures féminines qui l’entourent, mère, grand-mère et tantes, ce n’est pas un problème. Son sort est quasiment réglé. Guillaume est homosexuel. Point. Alors Guillaume s’essaie à l’homosexualité comme d’autres font du yoga ou de la peinture sur soie. Côté paternel, qui semble porter aux nues et ailleurs la virilité, c’est l’incompréhension totale. Mais tout le monde semble s’accommoder de la situation. Sauf Guillaume, dont les tentatives amoureuses auprès des garçons sont des fiascos.Ce n’est pas tant un film sur l’homosexualité ou l’hétérosexualité mais bien un film qui interroge la virilité. C’est quoi, un homme, un vrai ? La barbe et les biscotos, ou autre chose ? Rares sont les acteurs et les hommes qui s’aventurent sur ce terrain-là. C’est avouer, s’avouer, qu’on est sûr de rien, qu’il n’y a pas d’évidence. Une preuve d’intelligence, d’humilité. Et si ma mère avait raison ?

 

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