Film de Lionel Baier (Suisse – 2013 – 1h24) avec Valérie Donzelli, Michel Vuillermoz…

 

grandes ondes affiche uneAvril 1974. Deux journalistes de la radio sont envoyés au Portugal pour réaliser un reportage sur l’entraide suisse dans ce pays. Bob, technicien proche de la retraite, les accompagne à bord de son fidèle combi VW. Mais sur place, rien ne se passe comme prévu : la tension est à son comble entre Julie, la féministe, et Cauvin le reporter de guerre roublard. La bonne volonté de Pelé, le jeune traducteur portugais, n’y fait rien : la petite équipe déclare forfait. Mais le vent de l’Histoire pousse le Combi VW en plein coeur de la Révolution des Oeillets, obligeant cette équipe de Pieds nickelés à prendre part, et corps, à cette folle nuit du 24 avril 1974.

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

La dernière fois qu’on a pris des nouvelles de Lionel Baier, il nous parlait d’outre-tombe, dans un prodigieux petit film proustien intitulé Low Cost (Claude Jutra), élégie pleine de joie cherchant à fixer les souvenirs d’une vie dans les images basse def d’un téléphone portable. C’était en 2010 et depuis, nous apprend sa fiche biographique, il aurait réalisé pas moins de cinq films : un long métrage inédit (Toulouse),un documentaire sur son collègue et compatriote suisse Claude Goretta (Bon vent), deux courts métrageset, donc, le film qui nous occupe ici, Les Grandes Ondes (à l’ouest).

Viennent s’y ajouter, depuis 2000, trois documentaires (sur son père, sur la Gay Pride…) et trois beaux longs métrages de fiction sortis en France : Garçon stupide, Comme des voleurs (à l’est), Un autre homme. Baier, qui vit entre Paris et Lausanne, où il enseigne le cinéma, semble ainsi ne jamais s’arrêter de tourner. Quand ça lui chante, où bon lui semble. Les Grandes Ondes (à l’ouest) (passion parenthèse) s’inscrit en fait dans une “cartographie sentimentale des Européens en quatre volets”, dont il occupe la seconde place, après l’est de Comme des voleurs… (road-trip autofictionnel en Pologne). Le nord de l’Ecosse et le sud de l’Italie viendront plus tard.

L’ouest, en l’occurrence, c’est le Portugal. Et les grandes ondes, ce sont d’abord celles de la radio (suisse romande) qui envoie, en 1974, trois journalistes faire un reportage, si possible complaisant, sur l’aide de la riche nation helvète au “sous-développé et néanmoins sympathique” Portugal de Salazar.

Dans le combi Volkswagen affrété par la station, prennent place un grand reporter amnésique (campé par le toujours excellent Michel Vuillermoz), une jeune présentatrice pleine d’idéaux et choquée par la muflerie de son collègue (Valérie Donzelli, au jeu délicieusement perché), et un preneur de son placide (le méconnu et parfait Patrick Lapp).

Mais en 1974, les grandes ondes sont aussi celles de la révolution, qui dans un mouvement concentrique finit par atteindre ce petit pays du bout de l’Europe sous la coupe d’un régime fasciste depuis quarante ans. Les trois reporters de choc, bientôt rejoints par un jeune traducteur local à la langue fleurie d’expressions marseillaises apprises dans les œuvres de Marcel Pagnol – le film est rempli de ce genre d’idées saugrenues –, choisiront on s’en doute les œillets contre les œillères.

Sans vouloir exagérément rattacher Baier à son pays d’origine – il est trop franc-tireur pour se réclamer d’une identité fixe –, il y a quelque chose dans son art qui tient de l’horlogerie : ses films, quels que soient leur genre, leur budgetou leur format, sont des mécaniques d’une intelligence et d’une précision folles, d’autant plus simples à la visionqu’ils sont complexes à concevoir. Frisant l’anecdotique, flirtant avec le théorique, ils finissent toujours par toucher en plein cœur lorsque, de tic en tac, tout se met en branle par la grâce de la mise en scène : en témoigne ici, par exemple, une fabuleuse scène de musical inattendue.

Avec Les Grandes Ondes…, l’ambition est de retrouver l’esthétique des comédies populaires 70’s, leur liberté de ton et leur appel à l’insubordination (de la comédie italienne à celles réalisées par Pierre Richard), pour donner un peu d’air à une époque, la nôtre, qui en manque cruellement. Le geste n’est pas isolé : c’est peu ou prou le même qui anime,en France, Antonin Peretjatko (La Fille du 14 Juillet) ou, aux Etats-Unis, Adam McKay et Will Ferrell lorsqu’ils font Anchorman.

Peut-être moins punk que ces derniers (son truc, c’est plutôt Gershwin, qu’il convoque ici à foison), Baier teinte en revanche son film d’une opportune mélancolie. Le rire s’y double de la conscience aiguë du temps qui file, subtilisant trop vite les amis et les pères d’élection, broyant sans pitié les souvenirs. 1974, c’était hier, et ça paraît pourtant loin. Sans nostalgie aucune, il faut alors, avance Baier, tenter de les faire revivre par le cinéma (au présent).

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