Documentaire de Wang Bing (Chine – 2012 – 2h33)

 

– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée


Les 3 soeurs de Yunnan affiche uneTrois jeunes sœurs vivent dans les montagnes de la Province du Yunnan, une région rurale et isolée, loin du développement des villes. Alors que leur père est parti en ville pour chercher du travail, Ying,10 ans, s’occupe seule de ses soeurs Zhen, 6 ans, et Fen, 4 ans.
La camera de Wang Bing observe et accompagne durant plusieurs mois leur vie quotidienne.

 

 

Critique “Le Nouvel Observateur”

Le Nain, Georges de La Tour, Le Caravage ? Aucun d’entre eux. Nul artiste n’a représenté ces trois mômes dont les visages noircis se distinguent à peine dans la pénombre, et personne ne les peindra jamais, pris dans la fumée qui monte du sol en terre battue, éclairés d’un trait de jour : le premier plan du film de Wang Bing est un saisissement. Le micro capte les voix des enfants, et aussi le bêlement d’une chèvre. Par ordre d’apparition il y a là Fenfen, 4 ans, Yingying, 10 ans, et Zhenzhen, 6 ans. Leur prénom et leur âge s’inscrivent à l’écran, comme par la suite apparaîtront ceux des principaux protagonistes. Ce sont là les seules interventions repérables du cinéaste. Le spectateur n’a besoin de rien d’autre. L’histoire des “Trois Soeurs du Yunnan” se passe pour l’essentiel de mots, et sans cette télévision dont les images sautillent dans un coin de ce qui semble une grotte mais est bien une maison, sans ces jeans et ces sweat-shirts qui habillent les gamines (le logo “Lovely Diary” pour Yingying), ce monde-là pourrait s’apparenter au Moyen Age, ou bien à celui de Le Nain, La Tour…

Mais non, en vérité, car si les images de Wang Bing sont sublimes, et elles le sont absolument, c’est surtout parce qu’en aucune manière elles n’ont vocation à l’être. Rien n’est plus navrant en effet que le cinéma qui s’essouffle à copier la peinture, et d’un même élan s’avilit alors qu’au contraire le cinéma est grand quand il s’incline devant le réel, et en toute humilité se place à son service. Ce que Wang Bing a réussi déjà, à plusieurs reprises. La première fois, c’était en 2003, cela donna ce chef-d’oeuvre unique et insensé qu’est “A l’ouest des rails”, plongée de 556 minutes (oui, oui, 9 heures et 26 minutes, mais pas une seconde de trop) au coeur d’un gigantesque complexe industriel à l’agonie. Cette fois-ci, il a fait court, 148 minutes seulement, 148 minutes pour montrer la vie quotidienne dans des montagnes noyées de brume, l’eau courante dans la cour, un robinet au milieu des porcs, des poules, des canards et des oies, le chien toujours dans les pattes ou les jambes de tout le monde, et pour tout éclairage une ampoule nue qui brille sur les tas de patates. Lorsque leur père, que sa femme a quitté, part pour la ville chercher du travail, il renonce à emmener Yingying, la plus grande des filles, et la laisse au grand-père, 66 ans.

Les fillettes lancent parfois à la caméra des regards qui vous clouent sur place, et dans ces moments-là le silence lui-même est grand. Il fait songer que le film ne donne pas à entendre une note de musique, sinon celles venues de la télévision, et cette absence est une bénédiction. Cette Chine est celle d’aujourd’hui, loin de Shanghai, loin de Pékin, si loin de celle qui est en passe d’acheter le monde entier. Le cinéma de Wang Bing, comme celui de Jia Zhangke, filme les soutiers de cette Chine et les porte à la dimension de héros tragiques, qui n’ont de prise sur leur propre destin à aucun moment. Ses héros sont des enfants, alors ils rient, pleurent pour des riens, jouent avec tout, coupent de l’herbe dans les champs et ramassent on ne sait toujours quoi. Sans en avoir conscience, ils luttent dans la poussière et la boue. Dans le brouillard et le froid ils grimpent une pente qui semble sans fin, et l’homme à la caméra s’épuise à suivre Yingying. On l’entend respirer, lui aussi.

 

Des existences plus reliées à la société par rien, et si démunies qu’elles ne parviennent même pas à rallier le train des villes pour y vivre en clochards. A sa manière habituelle, Wang Bing scrute patiemment cette réalité avec une sidérante ampleur du regard, une intelligence de ce qu’il filme, un sens inouï à faire surgir la douceur face à tant d’indigence et de rudesses. La capacité d’effacement de sa caméra est à la mesure de la beauté de ces quelques plans où sa présence se refait soudain sentir, au détour d’un regard ou au son d’un essoufflement de celui qui la porte – Wang Bing lui-même, atteint par le mal des montagnes, et alors plus perméable que jamais au fourmillement d’un réel que l’on voudrait croire prélevé sur autre temps que le nôtre.

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