Film d’Andreï Zviaguintsev (Russie – 2014 – 2h20) avec Alexei Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov….


Leviathan affiche une– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

– Prix du scénario au Festival de Cannes 2014

 

Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Roma qu’il a eu d’un précédent mariage.
Vadim Cheleviat, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Alors Vadim Cheleviat devient plus agressif…

 

 

 

 

Critique “EcranLarge.com”

Créature mythologique à connotation religieuse, le Léviathan est un monstre aux proportions gigantesques, voué à engloutir sans répit ceux qui croisent son chemin. Loin d’être une énième imprécation d’auteur, la Bête qu’évoque le titre du nouveau film d’Andreï Zviaguintsev représente ici une notion fondamentale. Elle incarne les phénoménales forces à l’œuvre dans ce qui s’impose comme le meilleur film du 67ème Festival de Cannes, tout comme elle se réfère aux ambitions du métrage lui-même, véritable univers enclos dans un écrin de cinéma.

Alors qu’il nous offre peut-être le récit le plus grave qu’il ait conté depuis le formidable Bannissement en 2003, Andreï Zviaguintsev livre ici son film le plus lumineux et drôle. Un paradoxe qui illumine l’ensemble du film, lui confère une formidable autant qu’il le prémunit des lourdeurs d’un Ceylan. C’est que l’intrigue qui croit et se développe au cœur de Léviathan contient en elle des éléments typiquement russes bien sûr, mais une implacable mécanique l’absurde dont l’universalité frappa à chaque séquence. Comment ne pas être touché par le parcours pathétique et vibrant de Kolia, qui se bat pour protéger sa propriété des griffes d’un maire cupide et dont chaque action le rapprochera un peu plus d’une dépossession totale de son univers.

Et si l’intrigue nous offre des respirations bienvenues, à l’image d’un pique-nique où l’on dézingue à la sulfateuse les portraits officiels des chefs d’états soviétiques, le rire et les éclats de lumières qui strient le métrage permettent finalement à la créature du titre, le rouleau compresseur social lancé contre Kolia, d’exprimer toute leur implacable noirceur. Zviaguintsev joue de la grâce et du pathétique avec bonheur, emporté par une énergie ludique qui irrigue jusqu’à la photographie aérienne du film. Cette politesse du désespoir, cette volonté farouche de ne jamais baisser les bras ou laisser la narration virer à quelque chose de plus mécanique et artificiellement noire relèvent d’une même dignité dont son empreint le scénario et l’artiste derrière la caméra.

Enfin, si les grands auteurs russes sont autant de marronniers du journalisme culturel, trouver un réalisateur véritablement capable de les convoquer et de travailler en profondeur leurs identités remarquables est un ravissement. On pense ainsi souvent à Tchékov dans la formidable bataille que le film organise entre deux univers irréconciliables, ou dans le désir absurde des personnages de faire face, quel que soient les circonstances, quels que soient les risques encourus. La finesse psychologique n’est pas sans rappeler les meilleurs pages du Joueur de Dostoïevski, dont le mélange d’art brut et d’infini raffinement trouve ici une belle descendance. Et alors que la charge totale de Zviaguintsev à l’égard de la Russie actuelle, dont il va jusqu’à situer la corruption jusque dans le noyau spirituel, glace et impressionne, les images, elles, hantent. Léviathan prend ainsi tout son sens le temps d’une séquence terrifiante, ou le principal décor du film implose symboliquement après plus de deux heures d’un ascenseur thématique et émotionnel volcanique.

 

Critique “Télérama”

Ils se font face, comme deux tueurs de western. Kolia, l’exproprié, et le maire expropriateur. Mais leur duel est grotesque : ils sont ivres tous les deux, gorgés de vodka. Ils basculent, ils chancellent, ils titubent tout en s’insultant à qui mieux mieux. Ce n’est pas à qui tuera le premier, mais à qui s’écroulera le dernier. Andreï Zviaguintsev filme son pays, la Russie, comme exsangue, l’alcool ayant remplacé le sang dans les veines de ses compatriotes… Tout le monde picole, du matin au soir, les petits et les grands, les gros et les gras, les hommes et les femmes. Ils noient dans la vodka leur mal-être et leurs remords d’être devenus ce qu’ils sont.

Les Russes ont un sens exacerbé de la faute : la culpabilité traverse leur vie et donc, forcément, leur littérature et leur cinéma. En même temps que leur alcool chéri, les personnages de Léviathan avalent leur médiocrité et leur impossibilité de s’en extraire. Ils avalent Poutine comme, jadis, Staline. Dans une scène très réussie, un groupe se réunit, un week-end, pour une séance de tir dont les cibles sont les portraits de leurs dirigeants d’autrefois : Lénine, Brejnev, Gorbatchev. « Où sont les plus récents ? » demande l’un des participants. « On n’a pas encore le recul historique », réplique un autre.

A Moscou, il s’en passe de belles. Ceux qui ont vu Elena, le précédent film du cinéaste, le savent. Mais dans cette province lointaine, au nord du pays, près de la mer de Barents, c’est pis encore. Dmitri, l’avocat venu de la capitale défendre son copain Kolia l’exproprié, va vite s’en apercevoir. Pour l’emporter sur le maire expropriateur, il ne compte pas sur la justice : elle donne toujours raison aux puissants. Mais sur le chantage. Grâce à un ami haut placé, l’avocat a constitué un gros dossier à charge : la liste des magouilles, pots-de-vin et extorsions exercés par l’élu et ses collaborateurs, aussi corrompus que lui.

Se servir du mal pour faire triompher le bien est à la fois très russe et très efficace. Et ça marche ! Outré et furibard, le maire semble consentir à un compromis. Mais pourquoi le ­ferait-il ? N’a-t-il pas, dans sa manche, la loi et la foi ? Ou plus exactement cette Eglise orthodoxe toujours aux ordres du pouvoir. Aujourd’hui comme hier, politiques et popes s’entendent comme larrons en foire pour mêler le profane au spirituel. Pour utiliser Dieu à leur guise dans ce pays voué au crime sans châtiment.

Sur ce film tourmenté plane un personnage de femme. Elle est douce, ­attentive, déjà résignée, pas encore ­défaite. Mariée à Kolia, elle s’éprend de Dmitri. Contre son gré, elle devient le deus ex machina de l’intrigue, celle par qui le scandale arrive et qui le paiera très cher. Le réalisateur en fait, pourtant, le seul être mystérieux et digne dans cette foule de zombies. Capable d’agir quitte à expier. Capable de créer, aussi, avec celui qu’elle a trompé et qui continue de l’aimer, un lien étrange, profond. Comme une confiance qui persisterait au-delà de la souffrance…

La musique grondante de Philip Glass, compositeur auquel Andreï Zvia­guintsev avait déjà fait appel dans ­Elena, semble faire de Léviathan le ­second volet d’un diptyque. Dans Elena, on voyait des « pauvres » envahir la maison luxueuse où une femme de leur classe sociale avait commis un meurtre. Ici, la maison des « pauvres » est détruite par des nouveaux riches tout-puissants. Léviathan, le monstre annonciateur de chaos, l’emporte : il règne en maître, désormais, sur un pays sans âme.

 

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