Film de Solveig Anspach (France – 2013 – 1h30) avec Bouli Lanners, Karin Viard, Corinne Masiero…

 

Lulu femme nue affiche uneA la suite d’un entretien d’embauche qui se passe mal, Lulu largue les amarres et prend la route en laissant derrière elle son mari et ses trois enfants. Mais être une aventurière, ce n’est pas si facile. En chemin, notre discrète héroïne va faire trois rencontres décisives : un repris de justice protégé par ses frères, une vieille qui s’ennuie à mourir et une employée harcelée par sa patronne. La surprise de l’amour, le réconfort de la complicité féminine et une compassion mal placée seront les trois mouvements de cette fugue qui vont aider Lulu à retrouver une ancienne connaissance qu’elle a perdu de vue : elle-même.

 

 

Critique « La Croix »

Elle n’avait rien décidé, rien prémédité.

Après un entretien d’embauche calamiteux pour un poste de secrétaire à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Lulu a raté le train qui devait la ramener chez elle pour retrouver mari et enfants – une fille adolescente, Morgane, et des jumeaux. Elle n’a plus qu’à prendre une chambre d’hôtel (une pas trop chère, sans baignoire pour ne pas trop grever le budget familial) dans cette petite station de bord de mer, déserte hors saison, avant de rentrer le lendemain.

Mais les appels répétés et virulents du mari, furieux de son absence, font hésiter Lulu : et si elle restait un peu, si elle s’offrait une petite escapade ? Après tout, Morgane est capable d’assurer le quotidien pendant deux ou trois jours…

Le bonheur inouï que lui procure cette liberté inattendue, le blocage de sa carte bancaire par son époux pour l’obliger à rentrer et de belles rencontres incitent Lulu, surprise de sa propre audace, à prolonger sa fugue.

Lulu femme nue est la première bande dessinée d’Étienne Davodeau (l’auteur des Ignorants, vendu à 150 000 exemplaires), adaptée au cinéma. Solveig Anspach se montre fidèle à l’esprit de l’œuvre originale, mais y ajoute nettement sa touche personnelle. Le dessinateur tissait sa narration par la voix d’un proche de Lulu, en allers-retours entre la vie de la famille sans elle et sa réjouissante errance.

La réalisatrice concentre son film sur son héroïne, accorde davantage de place au beau personnage de Charles, étoffe les solidarités féminines et, ce faisant, va jusqu’au bout de ce voyage initiatique au terme duquel, pour paraphraser Nietzsche, elle (re)deviendra ce qu’elle est.

Lulu se transforme, s’épanouit, se révèle au fil de ses rencontres. Une métamorphose subtile et émouvante, superbement incarnée par Karin Viard, aussi juste en femme effacée, éteinte par un quotidien terne, qu’en petite lumière qui croît jusqu’à illuminer les autres.

Sur son chemin, elle croise Charles (Bouli Lanners, follement touchant et craquant en charmeur fragile) qui vit à la marge avec ses frères (Pascal Demolon et Philippe Rebbot dans un duo hilarant), attachés à lui comme à la prunelle de leurs yeux. Pour Lulu dont il s’éprend, il veut le meilleur et le lui donne à la mesure de ses moyens qui tiennent moins à ses finances qu’à sa poésie fantasque et à sa séduction pudique. À la faveur d’un moment d’égarement, Lulu rencontre aussi Marthe (Claude Gensac, 86 ans, formidable), une vieille femme aussi rugueuse qu’aimante, et Virginie, une jeune serveuse malmenée par sa patronne (Corinne Masiero, terrible).

Dans l’atmosphère mélancolique des petites villes de bord de mer à la morte saison, ce joli film sur le fil de la tendresse et du burlesque touche en plein cœur et accroche un sourire durable sur le visage des spectateurs.

 

Entretien « L’Humanité »

Autour d’une Karin Viard bouleversante, la réalisatrice Solveig Anspach livre un film très 
inspiré, adapté d’une bande dessinée d’Étienne Davodeau.

Lulu est le portrait d’une 
femme qui va sortir du 
cadre. Vous aviez réalisé 
un documentaire, Que 
personne ne bouge, autour 
de femmes en basculement. D’un jour à l’autre, elles s’étaient 
mises à braquer des banques sans avoir pourtant aucun lien avec des activités criminelles. Lulu pourrait-elle constituer 
le contrechamp lumineux 
de ce passage à l’ombre ?

Solveig Anspach. Je ne l’avais pas vu comme ça. Lulu sort du cadre de sa vie habituelle pour se trouver. Après un entretien d’embauche raté dans une ville éloignée, elle ne rentre pas chez elle, sans trop savoir ce qui l’attend. Durant dix-sept ans, elle a vécu pour son mari, ses enfants… Elle s’est perdue en cours de route. Les femmes de Que personne ne bouge, surnommées « les Amazones » par la police et la presse, avaient de fortes personnalités. Lulu est très effacée. Elle fait partie de ces gens peu visibles, peu remarquables. Beaucoup de femmes, des hommes aussi bien sûr, arrivent à ce point où en regardant sa propre existence on se demande ce qu’on en a fait, où sont passés tous ces rêves qui nous habitaient. Certains changent d’axe. D’autres n’en ont pas le courage. Lulu franchit le pas.

Elle est dans un endroit inconnu, avec des ressources très limitées, vous diriez que c’est un personnage courageux plutôt qu’inconscient ?

Solveig Anspach. Elle est courageuse et surtout très ouverte. Elle écoute les gens, ne porte pas de jugement. Sa vie est tellement dans le moule, elle a toujours fait ce que l’on attendait d’elle, qu’elle ne sait même plus depuis combien de temps elle ne s’est pas promenée seule, n’a pas dormi dans la solitude apaisante d’un lit d’hôtel… Elle se met dans un état vacant. Cela va lui permettre de faire des rencontres. Comme elle ne juge pas, elle n’a pas peur du jugement d’autrui. Elle ne sait d’ailleurs pas grand-chose d’elle-même. Il est probable qu’elle subissait un léger état dépressif sans s’en rendre compte. En tout cas, elle suffoque. En même temps, elle peut s’autoriser ce pas de côté parce qu’aussi insatisfaisant soit son couple, les enfants ont un père. Elle a une grande fille de dix-sept  ans capable de veiller sur les deux plus jeunes. Elle n’a pas prémédité son échappée et ne décide pas d’abandonner quiconque. Au contraire, elle se cherche et va s’employer à libérer ses élans, à devenir actrice de sa propre vie. Pour y parvenir, il lui faut traverser une sorte de dénuement. Il y a des creux et des pleins, des éléments fantasques, d’autres plus lourds ou incertains, mais c’est un film sur le bonheur.

Votre film est l’adaptation 
de la bande dessinée d’Étienne Davodeau. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Solveig Anspach. Toute adaptation est affaire de propositions. Celles que j’ai pu faire à Étienne Davodeau l’ont intéressé parce qu’elles se distinguaient de la bande dessinée. Selon ses propres termes, il n’avait pas besoin d’une « photocopie ». C’était pour le film un gage de liberté. Certaines interactions entre les personnages sont très différentes du livre, la fin également. L’esprit de ces personnages demeure mais peut-être pas la tonalité. La bande dessinée est plus noire. Avec mon coscénariste, Jean-Luc Gaget, nous avons beaucoup travaillé, parfois en laissant totalement la bande dessinée de côté afin de libérer l’imaginaire. Nous adressions ensuite chaque nouvelle version à Étienne. Il faisait part de ses remarques sans obligation. Il est venu sur le tournage. Nous avons en commun un esprit très documentaire. Il note des situations, photographie les lieux… Nous avons d’ailleurs tourné sur les lieux « réels » de son album. Le film achevé, il m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée : « Ta Lulu et ma Lulu ne sont pas identiques, mais si elles se rencontraient, elles auraient des choses à se raconter. » Dans la bande dessinée, ce qui arrive à Lulu parvient souvent des regards portés sur elle. À l’écran, cela aurait donné des voix off peu cinématographiques. J’ai préféré que l’on puisse se tenir au plus près d’elle, éprouver une véritable empathie.

Karin Viard, et chacun de vos acteurs, jouent une partition délicate. Avez-vous utilisé 
une méthode de travail ?

Solveig Anspach. Ma formation documentaire me conduit plutôt vers l’écoute, la recherche d’une sincérité. Karin Viard est allée puiser au plus profond la fragilité, la capacité d’abandon, une densité émotionnelle d’autant plus difficile à conserver que le tournage ne s’est pas fait dans la chronologie et qu’elle devait retrouver cette femme d’abord transparente qui va prendre couleur. Elle va se retrouver sous le désir de Charles, un Bouli Lanners en paumé magnifique, confrontée à une possibilité amoureuse qu’elle ne pouvait pas même envisager. Claude Gensac incarne une fabuleuse Martha, vieille femme qui, à l’inverse de Lulu, a du caractère, des opinions, mais s’ennuie à mourir. La jeune Virginie, qu’interprète Nina Meurisse, est une serveuse maltraitée par sa patronne que Lulu va aider à s’extraire des pièges de la vie. Lulu est généreuse. Elle se trouve aussi par ce qu’elle apporte, à sa fille, à sa sœur. Quoi qu’il arrive, toutes ces existences seront modifiées d’une manière ou d’une autre. Il faut de grandes intelligences d’acteurs pour donner tant de justesse.

La vulnérabilité de Lulu (Karin 
Viard) se lit, à fleur de peau. Elle respire la mésestime de soi 
qui encage l’expression, voûte
la posture. Son mari arase ses modestes prétentions, toujours. Elle gagne Saint-Gilles-Croix-de-
Vie et décide de ne pas en 
revenir, comme un acte manqué 
réussi. L’horizon l’aimante, cette 
Lucie,au joli prénom de lumière, 
trop longtemps passé dans la 
grisaille. Au cours d’un périple 
sensible et fantasque, Lucie- Lulu va se réapprendre, d’une 
rencontre à l’autre. Charles dessinera des vagues juste pour 
elle. Et la voilà à la conquête d’elle-même, accompagnée d’un amour possible et de quelques femmes de bonne volonté. Solveig Anspach parvient à capter les plus infimes bouleversements 
de ses personnages par 
la totale attention qu’elle leur porte et ses lignes ouvertes.

 

Critique « Libération »

La seule fois où Lulu tient la promesse de son titre, elle sort d’une baignade automnale sur une plage de Vendée. Toute nue, donc. Et plus que gironde. Ce qui n’est pas une surprise, puisque c’est Karine Viard, Vénus beauté naissant des eaux, qui s’est glissée dans le corps de Lulu. Cette baignade est comme le sésame de Lulu femme nue. Se laver, se décrasser, mais faire de ce nettoyage un désir. Telle est la vie de Lulu, quadragénaire encalminée dans quelques rôles dont elle n’assure pas la mise en scène : femme de son mari, mère de ses trois enfants, etc.

Le récit la chope en train de rectifier sa mise dans des toilettes publiques : coiffure, maquillage, échancrure du corsage, hésitation sur le port d’une broche en bigorneaux. C’est quoi ce cirque ? Les clowneries habituelles auxquelles on est condamné quand on a passé les 40 ans, qu’on n’est pas spécialement qualifié, qu’on est une femme et qu’on guigne un emploi. La scène suivante est celle d’un entretien d’embauche qui ne se déroule ni bien ni mal, le personnage du recruteur n’ayant pas été chargé de vilenie, mais qui, au bilan, ne passe pas.

Accrochée au visage de Karine Viard (à cet instant, sublimée), n’en démordant pas, l’image est un documentaire climatique qui, en quelques minutes, passe de l’éclaircie au risque majeur de dépression. Sans cri ni fureur. C’est la belle intelligence du propos : la défaite de Lulu n’est pas seulement la victoire d’une idéologie économique qui s’y entend pour injecter le virus de la culpabilisation, elle est aussi la sienne, sa connerie. Dans la logique de cette double peine d’autant plus accablante qu’elle est inarticulée, Lulu va fomenter sa révolution silencieuse. Rater le TER qui doit la ramener au bercail où mari et enfants, agités du portable, l’attendent en bêlant. Ce qui est filmé comme le contraire d’un coup de tête. Plutôt un intempestif, fuyant et fluide. Dire non, c’est à la fois simple et exorbitant, il suffisait d’y penser. Non aux us et coutumes sociaux : une femme seule qui loue timidement une modeste chambre d’hôtel dans une station balnéaire hors saison, c’est quoi ? Forcément une paumée ? Fatalement une échouée ?

Solveig Anspach filme au contraire l’hymne à la joie d’une liberté pas à pas retrouvée. Mais plutôt Debussy que Wagner dans sa musique délicate. C’est un sentiment océanique qui domine, où les flux des petits plaisirs (s’oindre les mains de crème dans le cabinet de toilette de l’hôtel) ou le tsunami d’un nouvel amour (avec Charles, c’est-à-dire Bouli Lanners, on la comprend et on l’envie), bagarrent avec le reflux des rappels à l’ordre (social) et à la raison (des familles).

Lulu, plutôt à marée haute que basse, n’est pas une niaise pour autant. Mère en fugue, épouse démissionnaire, mais prête à des solidarités éclair avec des inconnus de fortune, dont une vieille Marthe, anarcho-senior incarnée par une Claude Gensac hors pair. Ces temps-ci, le cinéma français est plein de ces personnages qui se retrouvent après s’être perdus de vue : Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot, Suzanne de Katell Quillévéré et aujourd’hui Lulu. Ça n’est pas la pire des nouvelles que ces trois films soient réalisés par des femmes avec des femmes.

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