Film de Calin Peter Netzer (Roumanie – 2013 – 1h52) avec Luminita Gheorghiu, Bogdan Dumitrache….

Ours d’Or au Festival de Berlin 2013
Film proposé en VOST

Mere et fils uneCornelia, 60 ans, mène une vie privilégiée à Bucarest, entourée de ses amis riches et puissants.
Pourtant, les relations tendues qu’elle entretient avec son fils la tourmentent. Celui-ci repousse autant qu’il peut la présence d’une mère possessive.
Quand Cornelia apprend qu’il est impliqué dans un accident de voiture qui a coûté la vie à un enfant, elle va utiliser toute son influence pour le sortir de cette situation où il risque une sévère peine de prison.
Mais l’enfer du fils est pavé des bonnes intentions de sa mère. La frontière entre amour maternel et manipulation est mince…

 

 

Critique “Libération”

Mère et fils s’ouvre sur une longue scène festive qui ne dégage pourtant aucune chaleur communicative. Si l’on y trinque et danse, c’est pour célébrer les 60 ans de Cornelia, une femme à qui la vie semble avoir souri. Avec un mari médecin et de hautes accointances, celle-ci appartient de plain-pied à la nomenklatura roumaine telle qu’elle existe au XXIe siècle ; un de ces microcosmes de nantis qui, comme ailleurs dans le monde, se soucie peu des contingences du quotidien, convaincue au besoin que tout peut s’acheter. Tout, sauf l’amour.

Là se situe la fêlure de Cornelia qui, même en pleines libations, ne parvient pas à s’empêcher d’avoir une pensée amère pour Barbu, ce fils unique qui lui échappe. «Tu aurais dû en faire un deuxième, comme ça, ça t’aurait permis de choisir», lâche une bonne copine oisive à l’heure du thé ; mais puisqu’on ne rattrape pas le temps perdu, Cornelia doit composer avec les circonstances.

C’est ainsi que survient un aléa «providentiel» : le fils en question se retrouve impliqué dans un accident de la circulation qui a coûté la vie à un enfant. Une enquête est ouverte et, sa responsabilité paraissant assez clairement engagée, seul l’entregent familial pourra le tirer d’affaire. Sauf que le fils se défend mollement, cherchant même in fine à s’extirper des rets de cette mère prête à toutes les circonvolutions pour jouer les saint-bernards. «Vous avez des relations !» lui balance sur un ton sarcastique un flic (a priori) réglo. Partout où elle va, la mère explique, argumente, ergote ; mais, à bout d’arguments, son intercession achoppe sur un prosaïque «Dites-moi combien ?», éloquent d’impuissance compassionnelle.

Depuis plus de dix ans, le cinéma roumain – versé dans une analyse sociale plutôt rêche – a vu sa cote grimper, grâce notamment aux réalisateurs Cristian Mungiu et Cristi Puiu. Moins remarqué (malgré deux antécédents, Mariaet Medal of Honor), Calin Peter Netzer a attendu son heure pour décrocher l’an dernier un ours d’or à Berlin, dont, sans avoir vu le reste de la compétition, on a la faiblesse de penser qu’il est justifié.

Filmé à l’étouffée, dans des espaces la plupart du temps confinés, éclairés à la lumière artificielle, Mère et fils se déploie en une succession de palabres singulièrement captivants qui, d’échange en échange (avec le mari écrasé, la belle-fille dédaignée, les parents de la victime, emberlificotés…) composent le portrait glaçant d’un être incapable de concevoir les relations humaines autrement que comme une lutte de pouvoir permanente. Calin Peter Netzer parle d’un film «très douloureux à faire» et d’une «thérapie» en référence à son propre vécu, glissant au passage un explicite «Nos mères, nous ne les connaissons que trop».

Rigide, manipulatrice, jalouse, intrusive – et lucide dans le litotique «je ne suis pas la personne la plus agréable au monde» -, celle de la mère est transcendée par une Luminita Gheorghiu irréprochable de bout en bout. Jusqu’à réussir la prouesse d’instiller une forme de souffrance sous la carapace.

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Alors que le thème de la mère castratrice et surprotectrice a été évoqué à de nombreuses reprises au cinéma, tout le talent de Călin Peter Netzer repose dans le traitement de son sujet : là où le spectateur s’attend à assister à l’affrontement entre une mère et son fils, le réalisateur ne met qu’elle sur le devant de la scène (et dans toutes les scènes). Là où il est d’abord question d’un accident de la route qui a coûté la vie à un enfant, il expose le tardif passage à l’âge adulte d’un grand garçon de plus de 30 ans, que sa mère a empêché de prendre le chemin naturel qui lui aurait permis de devenir un homme responsable.

Comment, alors qu’elle lui a tout donné, expliquer la prise de distance de ce fils qui peut paraître bien ingrat, dès qu’il cherche à se protéger de son emprise ? Précisément parce qu’il a conscience des lacunes de son éducation dorée, durant laquelle il a laissé sa mère décider de tout à sa place. Cornelia, aveuglée par son amour de mère, ne veut surtout pas comprendre que traiter son fils comme un grand bébé empêche Barbu d’être heureux. Jusqu’à l’accident…
Luminita Gheorghiu porte à bout de bras ce drame poignant et contrôle le masque porté par son personnage. Elle parvient à nous faire apprécier cette femme de poigne qui deviendrait presque détestable tant elle affiche son indifférence envers le crime de son fils, par ailleurs passé au second plan. L’accident n’est, après tout, qu’un prétexte pour aider cette mère, qui a placé tous ses espoirs dans son enfant unique, à comprendre que son fils a besoin de s’assumer seul et qu’elle l’en empêche. Cherchant à écarter de la famille tout ce qui représente une perte de terrain, jusqu’à la compagne de son fils, qui ne lui plait pas, elle ne peut pas stopper la justice malgré tous ses efforts.

C’est quand Cornelia comprend que son combat est vain, et qu’elle lâche enfin prise, que le jeu de l’actrice prend son envol, et qu’elle exprime avec une incroyable humanité ce que toute mère désire : voir son fils devenir un homme. Quand elle rencontre la mère de la victime, lors d’une scène où l’émotion casse sa froideur, elle montre qu’elle est également en deuil, et qu’elle pleure ce fils généreux, doux et gentil qu’elle souhaitait tant et que Barbu n’est pas devenu.
Jusqu’au dénouement, d’une grande puissance, où Cornelia fait tomber le masque et montre toute sa sensibilité, laissant enfin à son fils la liberté d’agir.
Figure montante de l’Ecole roumaine, ce nouveau cinéma qui met la critique internationale en émoi, Călin Peter Netzer signe avec ce film, son troisième long-métrage, une œuvre atemporelle sur l’amour filial, la prise de pouvoir et l’autorité que l’on peut dispenser à autrui et accepter pour soi-même. Traité avec subtilité, nuance et pudeur, cet affrontement sans éclat, de voix comme de colère, ne permet pas d’oublier qu’aucun des protagonistes n’a vraiment le choix : en tant que mère, Cornelia doit aider son fils ; en tant que fils, Barbu doit se détacher tôt ou tard de sa mère, prendre ses propres décisions, et comprendre qu’il peut être proche d’elle malgré tout. En attendant d’acquérir, enfin, un respect mutuel.

 

 

 

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