Documentaire de Philippe Béziat (Suisse – 2011 – 1h32)

 

Soirée Mélomane – Deux films pour 10 euros

 

Noces affiche uneCharles Ferdinand Ramuz écrit “Souvenirs sur Igor Stravinsky” quelques années après leur collaboration sur LES NOCES, en Suisse en 1916.
De nos jours, sur les berges du Lac Léman, une comédienne et une chef d’orchestre se retrouvent pour répéter Les Noces.
Entre les souvenirs d’une collaboration unique et le travail de deux artistes confrontés aujourd’hui à la création d’un chef d’œuvre de la musique moderne, “NOCES” raconte la force d’une amitié musicale.

 

 

Critique “Critikat.com”

Après le ravissement Pelléas et Mélisande, Philippe Béziat collabore avec la musicienne Mirella Giardelli pour aboutir à des Noces convaincantes. La représentation de cette partition de Stravinsky traduite en français par l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz et captée par la caméra de Béziat devient une vaste entreprise menée conjointement par le cinéma, la musique et la littérature.

On ne saura jamais pourquoi Igor Stravinsky, souhaitant traduire son livret des Noces, a jeté son dévolu sur Charles-Ferdinand Ramuz, écrivain et poète suisse… Peu importe, finalement, mais c’est bien sur ce dernier que s’abat la lourde tâche : restituer la puissance poétique d’un texte sans bouleverser le rythme des scènes chorégraphiques. On comprendra dès lors que la relation des deux hommes se noue d’abord autour d’une mathématique qui, si elle semble à l’opposée d’une image idéale de la création, n’en est pas moins vitale. Chez Béziat, l’image se couvre parfois de ces chiffres, ces mesures qui reviennent comme une litanie à laquelle il est impossible de déroger, un « minutieux calcul » comme le définit Ramuz. Le ton péremptoire, sévère, de la chef d’orchestre Mirella Giardelli en gardienne du temple, scande le livret pour échafauder une interprétation tonique de ces Noces qui rassemblent une quarantaine de personnages.

Ce sont deux cheminements qui structurent le film de Philippe Béziat : d’abord, il y a les déambulations de Ramuz, l’écrivain suisse, et de Stravinsky, le compositeur russe, avec la création comme dénominateur commun. Des Souvenirs sur Igor Stravinsky rédigés par le premier, Béziat tire un dialogue qu’il fait assumer par Dominique Reymond et Mirella Giardelli : le duo de femmes comédienne/musicienne double le duo écrivain/compositeur et remet en scène la recherche formelle dans un second et nouveau cheminement. Le paysage suisse (re)devient lui-même un support de la réflexion, avec quelques beaux plans contemplatifs qui font lire des portées dans les vignobles (Ramuz y voyait des « tableaux de Cézanne ») et sur la surface du lac Léman.

Outre ce versant très réflexif où la voix de Dominique Reymond a le beau rôle, le film se concentre sur les répétitions des Noces par une troupe contemporaine, et déploie un dispositif plutôt fascinant. Béziat reproduit la « chambre bleue » dans laquelle les deux hommes ont rédigé le livret, mais pour en faire une salle extensible, où tous les musiciens et chanteurs vont se rassembler pour la représentation finale. La caméra de Béziat, immergée dans cet espace abstrait, capte toute l’intensité d’un livret très physique où les voix sont utilisées comme des percussions. Le rêve de Stravinsky était un minimalisme extrême, où seuls « rythme, son, timbre » valent, pour aboutir à une « magnifique confusion » : Béziat a saisi toute la méthode de Stravinsky, dans cette splendide scène où les protagonistes chantent des mesures, et non des paroles, jusqu’à parvenir à une sorte de cantilène rendue belle par l’unisson. Ce rassemblement, au centre de la vision de Stravinsky qui voulait faire participer les musiciens à la danse, sera accompli à l’image par des incrustations permises par le fond bleu. Instruments, musiciens, chanteurs s’agglomèrent alors sur une image rêvée, capable de visualiser la musique.

En guise de final, le réalisateur nous laisse admirer l’intégralité de la représentation : vingt minutes de ravissement, y compris pour les néophytes. Normal : il vient de nous apprendre à l’entendre et à la voir.

 

Critique “Télérama”

Reportage sur des répétitions de concert ou captation d’un spectacle musical : Noces est un film inclassable. Et virtuose. Comme l’oeuvre de Stravinsky qui lui sert de sujet. Composée pour la troupe de Diaghilev en 1923, elle exalte, sur des contes populaires de noces paysannes, cette Russie ancestrale que la révolution de 1917 fait basculer dans une histoire neuve. Immobilisé depuis le début de la guerre en Suisse, où il rencontre l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz, Stravinsky lui demande d’adapter en français les paroles russes qu’il met en musique. Cette collaboration inspire à l’écrivain vaudois un beau récit rétrospectif : Souvenirs sur Igor Stravinsky. Philippe Béziat utilise cette chronique comme fil rouge de ces Noces, comme scénario parallèle au déroulement des répétitions.

Passionné de musique, le réalisateur de Pelléas et Mélisande, le chant des aveugles (1) n’aime rien tant qu’entrelacer amoureusement les contrepoints. Film polyphonique, Noces célèbre une lune de miel. Entre musique et cinéma. Entre la prose savoureuse d’un écrivain, récitée avec une gourmandise délectable par Dominique Reymond, et les rythmes trépidants du compositeur, martelés, ahanés avec une énergie féroce par Mirella Giardelli, pianiste et chef de chant. Chef tout court : instrumentistes comme choristes, tout lui obéit, jusqu’à l’ultime et énigmatique tintement de cloche – glas ambigu, sonnant la fin d’un office nuptial ou d’une liturgie funèbre… D’observer la personnalité de Stravinsky, Ramuz avait conclu : « Il faut être ensemble un sauvage et un civilisé. » Philippe Béziat a retenu la leçon. Son film est sauvage par la violence de la musique. Et civilisé par le raffinement des images.

 

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