Film de Jim Jarmusch (Etats-Unis – 2013 – 2h03) avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, John Hurt, Anton Yelchin….

– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

Film Coup de Cœur : tarif unique : 5€


Only-Lovers-Left-Alive-affiche-france uneLes États-Unis, quelques années avant la guerre de Sécession.
Solomon Northup, jeune homme noir originaire de l’État de New York, est enlevé et vendu comme esclave.
Face à la cruauté d’un propriétaire de plantation de coton, Solomon se bat pour rester en vie et garder sa dignité.
Douze ans plus tard, il va croiser un abolitionniste canadien et cette rencontre va changer sa vie…

 

 

Critique « aVoir-aLire.com »

A la lumière de millénaires imparfaits, Adam et Eve froissent leur ennui dans le limon de l’inspiration humaine. Ils arpentent le Monde, comme les âmes grises sillonnent la Plaine des Asphodèles. Cercueil à ciel ouvert, la Terre n’exhale plus que les effluves d’existences menées hors du jardin d’Eden. Les anges déchus endurent le passage du temps avec une douce indifférence. Ni le pacte profane consommé par Eros et Thanatos, ni la belligérance de gouvernements aveugles, ni l’irrationalité d’esprits vulgaires ne sauraient troubler leur impavidité.
Des ruelles moites de Tanger aux fantomatiques boulevards de Detroit, les amants noient leurs solitudes dans un crépuscule éternel. Les vampires recouvrent leurs souffrances d’un masque de chair. Fantasmées par Jim Jarmusch, les créatures de la nuit se meuvent dans la noirceur d’angoisses intimes. Plus humaines que l’Homme à bien des égards, les goules se distancient de ceux qu’elles surnomment les « zombies ». Les morts-vivants seraient-ils ceux ayant oublié d’aimer ? Figure de style sarcastique, Only lovers left alive.

Tandis qu’aux suppliques de l’humanité se mêlent d’insipides vœux de mort, les vampires puisent leur désir de rédemption dans l’impulsion créative de notre espèce. L’Homme, fruste et vulgaire, célèbre la médiocrité. Aveugle à la beauté, il souille de son ignorance le vêtement du génie. Confronté à la verve de Marlowe ou aux sortilèges lascifs d’une Vénus de lumière, il ne manifeste qu’une indifférence animale. A l’inverse, les enfants des ténèbres se repaissent d’Art autant que de sang. Les œuvres et sciences humaines cessent d’être appréhendées comme de communes distractions. La connaissance éclipse tout autre finalité intellectuelle.
Au son d’irréels battements de cœurs, Adam et Eve arpentent les sentiers de l’éternité. Tilda Swinton, succube altière née coiffée, envoûte les reliquats putréfiés d’une race maudite. Tom Hiddelston, génie saturnien, accueille en son sein les chagrins du Monde. Elle va de blanc vêtue et Lui porte la couleur de l’affliction. Sur les ruines de monuments oubliés, les amants scellent leur amour immuable de silences. Etoiles décadentes, silhouettes atemporelles, ils ancrent leur réalité tant dans les millénaires enfuis que dans la substantifique moelle de notre époque. Only lovers left alive.
Sous le faisceau de néons cobalts, les époux initient un indolent ballet de références pop et de traits d’esprits baroques. Ils se délectent de sorbets sanglants, chaloupent au rythme de sonorités mystiques, admonestent les créatures moins pondérées qu’eux. Les vampires peignent un conte noir aux couleurs de fugues et de contretemps. Adam et Eve s’entretiennent de littérature, d’astrophysique, de mécanique analytique, de musique, de botanique… Empruntant les traits de ces présumés suppôts de Satan, Jim Jarmusch s’incline devant le legs de George Gordon Byron, Chet Atkins, Galileo Galilei, Charles Darwin, Edgar Allan Poe, Neil Young, Denise LaSalle et celui de tant d’autres âmes fertiles.

Le mythe vampirique perdure à travers les siècles et les civilisations. L’Homme, rongé par le désir d’embrasser le chaos, est coupable de croire que le temps vient à manquer. Or, le supplice de Tantale n’admet aucun exutoire et l’insatisfaction des êtres ayant éprouvé l’humanité ne s’étiole pas avec les années. Adam et Eve ont étreint cette soif inextinguible. La saveur d’inachevé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal atténue cette souffrance immémoriale. « Il y a un diamant là-haut de la taille d’une planète. Elle émet la musique d’un gigantesque gong » susurre Eve.

 

Critique « Les Inrockuptibles »

Pour que commence un film de Jim Jarmusch, il faut littéralement une mise
en route. C’est une lettre qui apprend à un ex-don Juan quinquagénaire (Bill Murray dans Broken Flowers) qu’il a un fils, ou encore la commande d’un meurtre passée à un élégant tueur (Isaach de Bankolé dans The Limits of Control) qui l’emmène à traverser l’Espagne en train.

Dès lors, l’input ayant été donné, le personnage prend la route et le récit se déroule, comme une nonchalante déambulation. En cela, Only Lovers Left Alive est le film le plus sédentaire de Jim Jarmusch, à l’image de son personnage principal, Adam (Tom Hiddleston), énigmatique compositeur de rock indus claquemuré dans une tour d’ivoire aux allures de bicoque décatie en plein no man’s land de Detroit.

Cette sédentarisation du héros jarmuschien est un signe. Le monde ne vaut même plus qu’on le traverse. Il n’a plus rien à offrir. Ses meilleurs fruits ont déjà été cueillis il y a longtemps (pêle-mêle le rock pionnier d’Eddie Cochran, les peintures de Basquiat, le théâtre de Marlowe, autant de fétiches révérés, exhibés comme des vestiges d’une civilisation disparue).

C’est en tout cas ce que pense Adam, qui a fait du passéisme une force active, un principe de révolte, mais dont la seule forme de refus est la bunkerisation. Seul dans sa demeure, il compose d’entêtantes boucles mélodiques. Autour de la maison, de jeunes fans se pressent pour apercevoir l’artiste mystérieux qui ne se montre pas, qu’on peut simplement espérer apercevoir parfois la nuit. Oui, seulement la nuit, puisque Adam est un vampire. Mais un vampire ultra-contemporain, qui comme beaucoup d’humains du XXIe siècle a réformé ses pratiques alimentaires, ne chasse pas, n’égorge pas les gens et s’approvisionne dans des labos sanguins. Un vampire vegan et bio en quelque sorte.

La misanthropie d’Adam est probablement en partie celle de Jarmusch, dont l’horreur que lui inspire le monde contemporain était déjà largement le sujet de The Limits of Control (dans lequel il fallait abattre un personnage incarné
par Bill Murray, accusé d’avoir fait des sciences économiques une dictature). Detroit est évidemment la scène parfaite pour représenter l’agonie hideuse du capitalisme. Et le film en tire un parti saisissant le temps de longues traversées nocturnes en voiture, où les personnages ne croisent jamais personne nulle part. Y apparaît une ville industrielle du XXe siècle vidée de son contenu humain et peu à peu rognée par la décomposition, rendue à la vie sauvage, où quelques tribus hipsters font figure de survivants et composent avec la décroissance.

Mais si Jarmusch partage la sévérité de jugement d’Adam, il exerce aussi une ironie bienvenue sur cette humeur grognonne de vieil ermite, pour qui tout est foutu et qui préfère écouter en boucle ses vieux vinyles. Il adjoint surtout à Adam une figure mi-jumelle mi-compagne, prénommée évidemment Eve (Tilda Swinton). Eve, résidant à Tanger, est plus empathique avec ces dégénérés d’humains (qu’Adam appelle les zombies et dont il décrète que Los Angeles est leur capitale) et elle investit un minimum le futur, veut croire qu’un rebond est encore possible, même lorsqu’on a le sentiment d’être parvenu au bout du temps.

C’est peu dire qu’Only Lovers… n’est pas un film de vampires. Jarmusch désactive toutes les conventions du genre : pas de traque, pas de suspense, (quasiment) pas de meurtres. Le vampire ne l’intéresse pas du tout comme prédateur – donc potentiel héros de film d’action – mais comme immortel – donc spectateur de ce temps immobile qu’est l’éternité, héros archétypalement moderne, dans le sens antoniono-wenderso-jarmuschien. Le temps ne passe pas, ne passe plus. Il s’accumule. Il n’y a plus rien à attendre et pourtant rien d’autre à faire qu’attendre.

Cette stase, propre à l’immortalité vampirique, Jarmusch s’y intéresse moins en tant que grand formaliste (ce que pourtant il est) que pour son enjeu existentiel. Ce vampire, alourdi par un poids démesuré de vécu, c’est évidemment l’homme middle age, persuadé que le meilleur à vivre est depuis longtemps derrière.

Le sujet du film, c’est la lassitude d’exister, l’harassement d’être au monde, ce sentiment si pesant que tout le sable est au fond du sablier sans pouvoir trouver en soi la force pour le retourner. N’y a-t-il rien de plus décourageant finalement que de ne cesser de se survivre à soi-même ?

De façon tout à fait inattendue, ce film humoristiquement dépressif se suspend sur une folle remontée du désir. Comme dans Detroit sinistré, où peu à peu la nature reprend ses droits, et où une végétation luxuriante transperce le bitume, une repousse est toujours possible là où le désert semblait l’horizon. Il suffit d’un corps (deux en l’occurrence) pour stimuler une grosse remontée désirante. Il suffit d’une canine pour que la vie s’écoule à nouveau en soi. Il suffisait d’une bonne métaphore (ces vampires-dandys sublimes) pour que Jarmusch livre son film le plus séduisant et intime.

 

Critique « Libération »

Sans doute n’y a-t-il pas meilleure arme contre une époque qui travaille à vous périmer sous l’injonction technique d’incessantes «mises à jour» que d’élaborer une fiction déployant les fastes du sans âge, de l’éternel présent profilé de siècle en siècle comme une somptueuse routine. Adam et Eve sont deux vampires aux allures de rock star blasées. Les hipsters existaient donc déjà au Moyen Age. Lui, intoxiqué par le mal de vivre byronien, s’est claquemuré dans une maison des faubourgs en décomposition de Detroit, travaillant seul des morceaux de musique électrique qu’il ne veut surtout pas éditer mais que des «rockers» fans piratent et diffusent. Elle est une esthète capable de lire à toute vitesse des livres en français, allemand ou japonais, confinée dans un pandémonium oriental à Tanger qu’elle ne quitte que pour traverser la médina et rejoindre son ami et poète Christopher Marlowe au café des Mille et Une Nuit – Marlowe qui, contrairement à ce que prétend Wikipédia, n’a pas disparu le 30 mai 1593. Pour tenir physiquement le coup, sans sauter à la gorge de leurs contemporains qu’ils contemplent de loin et nomment avec une pointe de dédain les «zombies», ces vampires smart ont trouvé des dealers de sang de qualité, ponctionné sur les réserves de transfusion d’hôpitaux alentour. Le breuvage écarlate est siroté dans des verres à porto ou des fiasques de whisky, et provoque sur le champ un orgasme irradiant similaire au flash d’un shoot à l’héroïne.

Le film s’ouvre sur les corps d’Adam et Eve étalés de tout leur long, bras écartés, sur lit et sofa, dans la même posture pâmée, rêveuse, que celle de Johnny Depp dans les dernières séquences de Dead Man, lorsque son personnage, William Blake, se laisse dériver vers la mort dans son bateau-sarcophage indien. «Où que mes yeux se tournent, où que je pose mon regard/ Je vois se profiler ici les noirs décombres de ma vie…» disait le poète Cavafy, prisonnier des sortilèges d’Alexandrie. L’existence parée de la beauté des ruines et du nevermore romantique est le paradoxe de ces vampires qui, en fait, ni ne vieillissent ni ne doivent craindre la finitude. Le temps n’est plus mesuré à l’aune d’un angoissant compte à rebours, il file à l’infini ou se recourbe en série de boucle d’expériences cumulatives et néanmoins privées de tout but. La logique bourgeoise du calcul, de la prédation est remplacée par celle du laisser vivre et de la contemplation.

Jim Jarmusch n’investit les codes du cinéma fantastique que pour mieux restituer la saveur d’une réalité qui toujours s’éloigne. Balade tardive parmi les bateaux de pêche de Tanger, concert dans un bouge de Detroit, profil industriel de la ville américaine avec ses vastes avenues vides, petit théâtre louche des ruelles marocaines jalonnées d’ombres… d’un lieu à l’autre, d’une nuit l’autre, chaque plan magnifie le monde visible, lui restituant toutes ses énigmes, ses silences, comme s’il était observé par les yeux d’une panthère aux aguets. La substance nourricière du sang et la capacité régénératrice des images nourrissent un même désir d’absolu. En cela, le cinéma de Jim Jarmusch rejoint ceux d’Abel Ferrara (on pense évidemment beaucoup au chef-d’œuvre The Addiction, avec ses vampires new-yorkais lecteurs de Schopenhauer) et de David Lynch.

Le récit, réduit à sa plus maigre expression, est subordonné à un vaste travail sur la capacité médiumnique des plans à absorber l’esprit du spectateur, à convoquer au chevet de sa mémoire ou dans le cabinet de curiosités enfoui dans les profondeurs de son psychisme le plus secret des talismans, des cadavres, des mélodies chargées de sens et des lambeaux de phrases qui ne veulent plus rien dire. Si Only Lovers Left Alive trouble à ce point, c’est que, sans effort, du moins apparent, il fait surgir dans la texture imagée et minimaliste de ses plans la singulière emprise de l’inexistant sur l’existence.

Adam et Eve ne sont ni du paradis ni de l’enfer, plutôt égarés comme nous tous dans les limbes, c’est-à-dire possédant la pieuse faculté d’admirer des objets (guitares vintage, vieux grimoires), des instants par nature périssables ou fugitifs et néanmoins suffisamment inconstants ou distraits pour se fourvoyer dans les poses aristocratiques d’esthètes qui se foutent de tout. Jim Jarmusch se joue constamment de ses personnages et de leur fétichisme dandy (la manière hautaine d’enfiler des lunettes de soleil à minuit). Le film parvient à nouer ensemble d’improbables fils, combinant le grandiose baudelairien (l’évocation d’un diamant stellaire émettant le son d’un gong) et la mécanique des rires en boîte d’une sitcom détraquée. Se vivant lui-même comme un survivant et un revenant, Werther no wave devenu sexagénaire goguenard, Jarmusch accorde à la légion happy few des inconsolés d’un présent trop fruste l’exil d’un film absolument merveilleux.

 

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