Film de Lucas Belvaux (France – 2013 – 1h51) avecEmilie Dequenne, Loïc Corbery….


Pas son genre affiche uneOpération à 4 euros pour tous

Clément, jeune professeur de philosophie parisien est affecté à Arras pour un an. Loin de Paris et ses lumières, Clément ne sait pas à quoi occuper son temps libre. C’est alors qu’il rencontre Jennifer, jolie coiffeuse, qui devient sa maîtresse. Si la vie de Clément est régie par Kant ou Proust, celle de Jennifer est rythmée par la lecture de romans populaires, de magazines « people » et de soirées karaoké avec ses copines. Cœurs et corps sont libres pour vivre le plus beau des amours mais cela suffira-t-il à renverser les barrières culturelles et sociales ?

 

Critique “Les Inrockuptibles.com”

En pleine polémique sur les questions de genre, le titre du nouveau film de Lucas Belvaux résonne étrangement. Son sens premier est sans doute le plus évident : “pas son genre”, soit pas d’atomes crochus. Mais comme
le film fait le récit d’une liaison entre deux personnes issues de lieux, de classes sociales et de rapports au monde différents, le titre retombe aussi sur les pattes des débats actuels : la culture est chose différente de la nature et elle compte autant, si ce n’est plus.

Soit donc Jennifer et Clément. Elle habite Arras où elle élève seule son fiston et exerce la profession de coiffeuse. Elle est péroxydée, lit des magazines people et des romans populaires, admire Jennifer Aniston (même prénom en plus) et chante le week-end avec deux copines, un genre de Supremes de sous-préfecture. Lui est un prof de philo parisien, provisoirement détaché à Arras, ce qu’il vit comme une punition. Il connaît par cœur son Kant et son Proust, n’a pas d’enfant, entretient des liaisons intenses mais brèves par peur de s’engager, écorchant au passage ses amantes. Venu se faire couper les cheveux, il rencontre Jennifer et ces ciseaux…

Le questionnement de Belvaux et le suspense romantique du film consistent à savoir si ces deux-là peuvent former un couple, éventuellement durable, si l’amour est plus fort que les barrières culturelles et sociales. La force du sexe et/ou des sentiments peut-elle transfigurer des clichés sociologiques ambulants et les arracher à leur déterminisme ? Belvaux va filmer dans le moindre détail l’aventure de cette fusion des contraires, comment chacun va tenter d’aller vers le territoire de l’autre et vice versa, selon le ressort classique de la screwball comedy hollywoodienne.

Mais, à la vitesse des Hawks ou Capra de jadis, Belvaux oppose la patience, la minutie, dans la description de chaque étape de la liaison. Quels films va-t-on voir ? Qui invite qui à dîner ? A quel moment le premier baiser ? Puis la première nuit ensemble ? Et chez lequel on couche ? Et qui ferme les yeux pendant l’amour ? Belvaux remet en scène ce processus mille fois filmé qu’est la cristallisation de la rencontre amoureuse et quand c’est fait avec tact et précision, comme c’est le cas ici, on remarche à fond.

Mais si le couple se forme, un doute, une tension, un suspense demeurent. Les intentions de la pétulante Jennifer sont vite affichées : elle a besoin d’aimer, elle a envie d’aimer, elle aime Clément. Lui est beaucoup plus retors. Considère-t-il Jennifer comme un coup ? Un passe-temps pour tuer l’ennui de la province ? Une idiote à éduquer ? Une proie à manipuler ? Un cobaye pour son prochain bouquin de philo ? Ou l’aime-t-il aussi un peu, beaucoup, tout en ayant peur de s’engager ? Outre ces questions irrésolues qui maintiennent le film sous tension, les deux font l’effort d’aller vers l’autre et c’est assez beau : elle se met à lire Kant, il va voir une comédie avec Jennifer Aniston, l’accompagne un soir au dancing où elle chante avec ses amies. Jennifer est moins cultivée que Clément mais pas moins intelligente.

Pas son genre n’est pas seulement la rencontre entre deux personnes et deux classes sociales non-prédisposées à se croiser, c’est aussi le mélange quasi expérimental entre deux genres très français : le Demy-film et le Rohmer-film. Personnage velléitaire, Clément ressemble à ces mâles rohmériens intellectuels, indécis, qui ratiocinent, mettent les affects à distance, analysent ou calculent leurs sentiments, rationalisent leurs pulsions. De son côté, Jennifer exsude une féminité extravertie, un tempérament cash, une croyance en l’amour, le goût des couleurs pétantes et des chansons, toutes choses qui en font une lointaine petite cousine des demoiselles de Rochefort ou de la Deneuve coiffeuse de L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune (Jacques Demy, 1972)

Les acteurs sont essentiels dans la réussite d’un tel film. Si Loïc Corbery véhicule les atermoiements de Clément, ses courts-circuits entre raison et sentiments, Emilie Dequenne est carrément exceptionnelle d’abattage, de générosité et de charme. Après Rosetta et A perdre la raison, elle trouve son troisième grand rôle – à croire qu’elle est décidément mieux servie par ses compatriotes belges. Et en plus, elle chante bien. Tout à fait notre genre.

 

Pricing table with id of "genre" is not defined.