Film de Bertrand Bonello (France – 2014 – 2h15) avec Gaspard Ulliel, Jérémie Rénier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade et Helmut Berger…


Saint Laurent affiche uneInspiré de la vie du grand couturier Yves Saint Laurent, notamment pendant la période 1965/1976 au cours de laquelle la maison Saint Laurent connaît sa fulgurante ascension.

 

 

Critique “Les Inrockuptibles”

1974. Un hall d’hôtel filmé en plan très large à la manière d’une caméra de surveillance, vaste et froid comme un aéroport. Un élégant visiteur, de dos, s’approche du réceptionniste, demande une chambre, indique son nom : “Swann.” “Vous venez pour affaires, M. Swann ?” “Non, je viens pour dormir!” “Je suis si fatiguée, je voudrais dormir mille ans”, disait déjà au début du film une pensionnaire de L’Apollonide. Nous n’avons toujours pas vu son visage. Au plan suivant, toujours de dos, en ombre chinoise, dans sa chambre marronnasse, M. Swann décroche le téléphone : “Bonjour, ici Yves Saint Laurent.” Saint Laurent sera l’histoire d’une identité multiple, d’un homme très fatigué, d’une irrépressible envie de dormir, d’une tension entre se montrer et se cacher, d’un lent mouvement pour regarder (au dernier plan) cet homme en face. Une histoire de Swann aussi. Une histoire de cygne. De signes ? Mais de quoi ce Swann serait-il le signe ?

Un signe proustien en premier lieu, bien sûr. Saint Laurent, grand monomaniaque amoureux, obsédé jusqu’à en dépérir par un sulfureux jeune homme à la moustache diablement proustienne. Comme Odette, Jacques de Bascher n’était-il pas son genre ? Il disparaîtra en tout cas aussi brutalement qu’Albertine. Et après son évaporation, il ne restera à l’amoureux démuni qu’à errer dans la chambre de Proust, dont Pierre Bergé lui avait offert une petite reproduction peinte, et qui dans le dernier tiers du film, le plus mental, le plus onirique, devient un décor réel que traverse le héros.

Tout à son identification au martyre de son idole souffreteuse, le couturier ouvre les draps et se blottit foetalement dans la couche de Proust. Vivre dans La Recherche, souffrir comme le petit Marcel, à la fois grand mondain et handicapé social, enfant éternel et vieillard précoce, c’est le destin fantasmatique que s’est choisi le personnage. Une certaine sensibilité proustienne du temps, une façon de dénouer les fils dramatiques d’un récit pour ne le concevoir que comme un jeu d’échos, de réminiscences, d’associations, c’est la forme qu’a choisie Bertrand Bonello pour son biopic.

Un biopic peu épique, aux antipodes du rise and fall archétypal, plutôt une apnée dans les grands fonds marins d’un psychisme, l’exploration scrupuleuse d’une vie intérieure. C’est peu dire que la beauté du film gît dans sa construction, l’élaboration de son montage, ses images rémanentes, son charivari où s’entremêlent toutes les étapes d’une vie. Le temps n’est pas une flèche, il n’avance pas. Il s’enroule plutôt en anneaux, comme ces serpents qui hantent Saint Laurent la nuit. On est jeune et vieux en même temps. Tout se diffracte dans le grand kaléidoscope, et le film en restitue génialement le perpétuel scintillement.

Un cou tout allongé, une façon malhabile de se tenir les pieds sur terre, mais incomparablement majestueux lorsqu’il glisse dans son habitat aquatique, cet homme est à n’en pas douter un cygne. A propos des costumes de scène qu’il crée pour Zizi Jeanmaire, il dit à sa mère qu’il s’est peut-être un peu trop lâché, qu’il voulait faire disparaître les danseurs sous les plumes blanches, comme s’ils n’allaient plus toucher terre. “C’est toi qui a cessé de toucher terre”, rétorque sa mère.

Tout chez Saint Laurent fait cygne. Particulièrement son agonie. Dans le ballet (La Mort du cygne, d’après Saint-Saëns), le cygne n’en finit pas de mourir. Saint Laurent aussi, toujours déjà blessé, toujours encore survivant. Dès les premières minutes, on croit voir sa dépouille, abandonnée sur un chantier un lendemain de nuit sexuelle et sauvage. Dans la dernière séquence, les éditeurs du quotidien Libération le croient mort et cherchent un titre à sa nécro. Pierre Bergé les détrompe en les conduisant à son atelier. “Bouge un bras, Yves, pour que ces messieurs voient que tu n’es pas mort.” Il sourit étrangement. Quand est-il vraiment mort ? Peut-il vraiment mourir ?

Le film rumine cette énigme, la pétrit dans tous les sens, voltige comme un trapéziste d’une petite mort à une autre, jusqu’à ce devenir-zombie emmuré dans son luxueux sarcophage (sublime Helmut Berger). La mort du cygne est un état permanent. Le film célèbre jusqu’à s’y confondre son chant.

1974. Tandis que Saint Laurent prend un nom d’emprunt pour dormir, le Charles Swann proustien est concurrencé dans son patronyme par un personnage de cinéma qui naît cette année-là : Swan, le méphistophélique patron de Death Records dans Phantom of the Paradise de Brian De Palma. Qui est Swan, cet omnipotent patron qui n’autorise pas son compositeur vedette à mourir car il lui est contractuellement lié ? Une vision horrifique et hallucinée de Pierre Bergé ? N’y a-t-il pas dans cet attelage professionnel et conjugal un pacte faustien, signé dans le sang par-delà la vie et la mort ?

Il y a en tout cas du De Palma dans le film de Bertrand Bonello. Ne serait-ce que par l’époustouflante puissance expressive dans sa façon d’utiliser le split-screen. Que ce soit pour juxtaposer les mutations d’une France en plein choc post-68 et les inventions de la maison Saint Laurent, ou encore dans l’éblouissant défilé 1976, où dans une orgie de turbans et de volants les modèles tournoient de case en case sur un écran découpé comme une toile de Mondrian.

De Palma/Bonello. Une même appréhension de la mise en scène comme pur exercice d’un fétichisme. Avec Saint Laurent, Bonello embrasse tous ses fétiches (la nuit, le Velvet, la drogue, la damnation…) et les entraîne dans une danse macabre, suave, lyrique, et de bout en bout fascinante.

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