Film de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza (italie – 2013 – 1h48) avec Saleh Bakri, Sara Serraiocco, Mario Pupella

Film proposé en Version originale sous-titrée

Grand Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2013

 

SALVO affiche uneSalvo est un homme de main de la mafia sicilienne, solitaire, froid, impitoyable. Alors qu’il s’introduit dans une maison pour éliminer un homme d’une bande rivale, il découvre Rita. La jeune fille est aveugle et assiste impuissante à l’assassinat de son frère. Quelque chose d’extraordinaire se produit lorsque Salvo décide de laisser la vie sauve à ce témoin. Désormais, hantés l’un et l’autre par le monde auquel ils appartiennent, ils sont liés à jamais.

 

Critique « Les Inrockuptibles »

L’un des meilleurs films italiens de l’année, sinon le meilleur tout court, est un polar sicilien. Contexte et sujet dans la norme, n’éludant pas les clichés sur la Mafia. Les réalisateurs s’approprient le genre sans chipoter, pour mieux le vider de sa substance au profit d’un récit plus abstrait et mental, dont on ne trouve l’équivalent que dans de rares classiques épurés, comme Le Samouraï de Melville.

A ceux qui tiqueraient, taxant l’œuvre de poseuse, on pourrait rétorquer en leur montrant une seule scène qui est, en soi, magistrale. Celle où Salvo, tueur hiératique et taiseux au regard céruléen (joué par un Palestinien, Saleh Bakri), mène une action punitive chez le commanditaire d’une tuerie initiale. Il l’abat, puis continue à se tapir dans la maison, où se trouve la sœur de sa victime (formidablement interprétée par Sara Serraiocco). On a peu à peu compris qu’elle était aveugle, ce qui, dans ce contexte, revêt une importance cruciale. S’ensuit une scène de chat et de souris dans l’obscurité, générant un suspense silencieux.

Elle donne lieu à l’une des plus géniales utilisations du son au cinéma, car pour une fois la dimension visuelle est subsidiaire. L’aveugle perçoit le danger mais il est insituable, y compris pour elle. Il y a un formidable moment de bascule dans la subjectivité sonore de la séquence. Pendant un long moment, Salvo rôde autour de sa proie potentielle sans que celle-ci ne détecte le moindre bruit, même pas sa respiration. Tout à coup, la perspective et le rendu sonore changent, comme si l’ouïe s’affinait, et on entend les souffles, frôlements, et craquements, confirmant la présence de l’intrus et signalant ses déplacements. Pendant tout ce processus, la perception du spectateur, immergé dans le bain amniotique de cette pénombre indistincte, se calque sur celle des personnages.

Cette scène est une première rupture dans le film, qui avait démarré sur les chapeaux de roue avec un numéro d’action classique : poursuite automobile et fusillade. Ce jeu silencieux et quasiment reptilien autour de la jeune fille donne le la du film, fondé sur l’isolement, voire même la déréliction. Une partie de l’histoire sera un huis clos à deux personnages (finalement traqués par le gang) dans et autour d’une usine désaffectée. Cela rappelle l’hôpital vide de L’Intervallo (autre beau film italien récent), qui était symptomatique de l’état sinistré du cinéma italien : dénué de moyens, donc tourné dans des décombres, il est susceptible de se régénérer précisément grâce à cette indigence – à l’instar du néoréalisme, arte povera par excellence, à partir duquel tout le cinéma européen s’est refondé.

 

 

Critique « Libération »

Certes nous sommes en Sicile, pays du machisme ancestral. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas rire nerveusement devant la manière dont le puissant Salvo flirte avec la brune Rita en la jetant par terre et en lui appuyant comme un dingue sur les orbites comme pour lui enfoncer les yeux dans la tête. Il faut dire que, de toute façon, leurs regards ne pouvaient pas se croiser selon les termes de la drague ordinaire. Salvo n’a pas croisé Rita dans la rue, ou sonné à sa porte avec un bouquet de fleurs. Il est entré dans la maison, revolver au poing, pour régler son compte au frère de la fille, un mafieux du camp adverse. Salvo est un tueur, masque froid, agilité de loup. Zonant à tous les étages de la baraque vide, il est tombé sur la jeune femme qui comptait à tâtons les billets d’argent sale à la cave en écoutant de la variété italienne. Aveugle, Rita a l’air d’une demi-folle avec ses yeux qui tournent dans tous les sens. Est-ce au premier coup d’œil que Salvo, le nettoyeur au service d’un parrain local, la calcule, qu’elle l’émeut à contretemps de la scène stressante ? Il lui reluque le dos, plus tard il l’agresse dans l’escalier lui plaquant ses grosses mains sur le visage frappé d’épouvante.

Pourtant, quelque chose se passe dans cette effraction meurtrière dont on comprend qu’elle perturbe le tueur censé ne rien penser, ne rien sentir et ce quelque chose circule entre la fragilité de Rita et la répétition absurde, divagante, de la chanson pop sucrée qu’elle adore au point de la fredonner pour se donner du courage, au bord de la commotion, de l’imminence de la fin. Cette grande scène d’ouverture, à la virtuosité steadycamée, est le climax d’un thriller qui, en définitive, n’intéresse que moyennement les deux réalisateurs Fabio Grassadonia et Antonio Piazza. Salvo (l’acteur palestinien Saleh Bakri) enlève Rita (Sara Serraiocco), la fout dans le coffre de sa voiture, puis la séquestre dans une usine désaffectée. Le choc du traumatisme a miraculeusement rebranché les nerfs optiques de la jeune femme qui est téléportée du cachot familial où elle se croyait libre vers une autre prison véritablement hors la loi qui ne correspond plus à aucune sanction familière, une zone étrange qui l’enrage et la blesse par sa luminosité nouvelle.

Les cinéastes, qui vivent à Palerme depuis trop longtemps, parlent d’un monde qui réclame – par une névrose sociale et historique fascinante – un oppresseur sans pitié, quelqu’un qui s’autoproclame gardien d’une prison où le règlement intérieur est réécrit chaque jour par un surcroît de sanctions arbitraires, de corruptions claniques et de non-droit sanglant. Cette fatalité mafieuse, avec le scénario en roue libre des vendettas roulant à travers les générations, produit soit du folklore démodé, soit du suspense bas de gamme. Salvo essaie constamment de respecter le programme et de s’autodéprogrammer. Tout est là – le soleil, le patriarche sous-shakespearien en jogging blanc, les gommeux gominés, la pensione merdique et les mâchoires serrées du néosamouraï taiseux – et pourtant ces clichés au cuir épais éclatent telles des peaux mortes.

Salvo et Rita, chacun glissant dans l’étroite impasse de leurs vies, n’ont rien à faire ensemble mais lui s’entête à ne pas la supprimer et elle le provoque pour en finir au plus vite. Salvo, qui semblait avoir toujours une longueur d’avance sur un assaillant potentiel, est pris au dépourvu, Rita est dans la même situation : deux individus que l’on a nourris de chimères et qui se réveillent en sursaut dans un cauchemar surchauffé et nul. De ce gâchis, il faut faire le décor d’une passion irrépressible et panique vers un ailleurs et parfois, alors, dans un instant de quitte ou double, l’existence est cruelle au point de réclamer de choisir entre être emmuré vivant ou n’avoir nulle part où aller. Mais cette fraction de seconde de l’arrachement remplit les poumons du film d’un oxygène enivrant et rare.

 

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