Documentaire de Jean-pierre Duret et Andrea Santana (France – 2013 – 1h33)


Se battre affiche une– Séance en présence du réalisateur

Aujourd’hui, pour plus de 13 millions de Français, la vie se joue chaque mois à 50 euros près. Derrière ces statistiques, se livrent au quotidien des combats singuliers menés par des hommes et des femmes qui ont la rage de s’en sortir et les mots pour le dire. À leurs côtés, des bénévoles se donnent sans compter pour faire exister un monde plus solidaire.

 

Critique “Le Nouvel Observateur”

Avec ses poings, avec ses pieds, avec ses coudes et ses genoux, sur le ring Eddie se bat. Il le dit, dans la vie comme pour la boxe, il faut avoir une stratégie. Eddie est encore presque un gamin, c’est à lui qu’il revient d’ouvrir ce film qui montre des gens en lutte. Sans crier, sans faire de bruit, sans se plaindre, tous gens de Givors, 20 000 habitants, 450 kilomètres de Paris, du côté de Lyon. Tous en situation difficile, comme cette femme qui se sent “exclue de tout”, qui depuis deux mois ne peut plus lire – pas d’argent pour s’acheter de nouvelles lunettes – et dont le seul plaisir désormais est de donner du pain rassis aux canards, aux cygnes, aux ragondins, elle qui se nourrit de patates, de pâtes… “Et puis le reste, on ne le dit pas, ce qu’on mange.”

Voilà, on ne le dit pas, peut-être les mots manquent-ils, vu que “des travailleurs pauvres, avant, ça n’existait pas”. En ce début de xxie siècle ça existe. Ce sont eux que filment Duret et Santana, leurs gestes, leurs regards, leurs sourires, comme ils filment ceux qui les aident. La misère qu’ils ont captée naguère au Brésil, ils l’observent aujourd’hui en France, elle ne cesse de grandir, et ça va vite, très vite. La misère, vraiment ? Non, sourit une femme employée à trier des poireaux, “la misère, c’est les gens qui dorment dehors”. Au cinéma, trop loin ou trop près, c’est fou, on ne voit rien, on n’entend pas. Jean-Pierre Duret, l’ingénieur du son des plus grands, de Pialat aux Dardenne, et sa compagne Andrea maintiennent en permanence la bonne distance. Ils donnent à voir et à entendre, ils n’expliquent rien et on comprend tout, on voudrait que le film dure encore des heures et en même temps qu’il s’arrête, pas faute de combattants, non, mais faute de ces malheurs-là à combattre.

Entre Pierre et Pomme, ça va si mal que souvent il leur arrive de rire quand tout les porte à pleurer. Tout, c’est-à-dire essentiellement la lassitude qu’ils éprouvent l’un de l’autre, dont Sophie Fillières fait son miel, au gré de dialogues souvent brillants, servis avec éclat par Mathieu Amalric et Emmanuelle Devos, tous deux plus que parfaits. Tant qu’ils sont ensemble, “Arrête ou je continue” va bien. Las, c’est une comédie de la rupture que l’auteur entend réaliser, donc ils se séparent, elle dans les bois et lui qui n’y est pas. Ainsi, plus d’échanges, et alors le film, doucettement, pique du nez.

 

Critique “aVoir-aLire.com”

La crise fait du cinéma documentaire d’aujourd’hui le miroir d’une société qui aime fustiger les blessés au sol, toutes les victimes d’un système dont on tend à essayer de nous convaincre aujourd’hui qu’il est fait pour fabriquer de l’emploi et non pour le détruire à force de réduction de personnel et de délocalisation. Après l’expérience émotionnelle et le choc esthétique Au bord du monde, qui réfléchissait l’image des sans-abris au cœur des splendeurs de la capitale française, voici que sort un mois après Se battre.

Ce documentaire de Andréa Santana et Jean-Pierre Duret s’intéresse aux autres laissés-pour-compte de la société de consommation, ceux qui sont bannis du système, stigmatisés car dépendant de l’Etat. Or, si ce n’est pas dit dans le film, il est important de rappeler qu’il est de bon ton, en 2014, voire même politiquement correct, de taper sur les doigts des dits assistés, dépeints parfois comme des fainéants qui profitent du labeur des autres, des êtres inutiles, des bons à rien, des parasites… Sur les plateaux de télévision, l’on entend beaucoup souhaiter rendre obsolète le concept d’Etat-providence qui ne peut plus subvenir aux besoins grandissants des précaires. La dette de l’Etat est une obsession… Tout en soulignant qu’il faut mieux armer les entreprises. On connaît le discours.
Se battre montre une situation réelle. Des Français que les plaintes silencieuses n’envoient pas au sport d’hiver, quand d’autres sont amers de voir les impôts ou les charges grimper, mais continuent de jouir de tous les avantages de la société.
Les huit précaires de Givors suivis par les deux documentaristes sont dans l’immobilité, comme 13 millions de Français, d’après des dernières statistiques. Ils voient la société filer très vite. Ils l’aperçoivent d’une rive où ils ont échoué à nourrir des oiseaux… Ces voitures qui vont et viennent entre lieu de consommation, de travail et de domiciliation, ils les observent, mais ne prennent pas vraiment part à cet élan collectif. Avec quelques euros pour subvenir à leurs besoins par jour, leur vie sociale est inexistante, ils se sont soustraits progressivement de la socialisation que permet le statut d’actif. Ils se replient dans la solitude la plus lugubre, avec clairvoyance quant à la vie qu’ils auraient pu avoir ou qu’ils ont jadis eu.

L’échantillon de protagonistes du film se veut représentatif de l’état de délabrement d’un certain modèle industriel. Certes on n’y exprime pas toutes les aigreurs, les rancœurs que l’on peut très bien entendre chez les malheureux également, mais on y démontre une réalité qui met à mal les théories insupportables sur ces chômeurs ou assistés qui sont dans cette situation de précarité parce qu’ils le veulent bien. Dans une ville qui dysfonctionne, la quête d’un emploi devient ici chose impossible, alors que le coût de la vie, lui, grimpe. L’épicerie sociale où l’on est soulagé de trouver quelques produits essentiels exprime une misère intolérable. Les petits boulots rustiques qui abîment le corps pour quelques sous participent à cette métaphore globale de combat pour sa survie, utilisée par les auteurs du film, jusque dans le titre, avec notamment le cas d’un adolescent qui exprime sa colère sociale ou ses angoisses quant à l’avenir à travers des compétitions de boxe.
Le déterminisme transpire évidemment à l’écran ; on imagine mal l’école servir d’ascenseur social dans ces tourbières. Mais l’on nous met également en garde contre les accidents de la vie qui peuvent du jour au lendemain nous faire tout perdre.
Avec dignité, Se battre porte un message universel qu’il faut savoir entendre. En filigrane, les auteurs semblent vouloir nous dire, qu’être citoyen, c’est aussi avoir une conscience sociale. La forme documentaire, assez terre-à-terre, convient bien à ce message qui reste entier et parfaitement recevable sur grand écran.

 

Critique “La Croix”

Jean-Pierre Duret, ingénieur du son et documentariste, compagnon de route – entre autres – des frères Dardenne, et Andrea Santana, architecte urbaniste venue du Brésil et passée au cinéma, livrent avec Se battre l’un des films les plus forts et dignes qu’il nous ait été donné de voir sur le thème de la pauvreté. Guidés par un ancien prêtre-ouvrier, ils ont posé leur caméra à Givors, cité industrielle de la banlieue sud de Lyon, ville ayant reçu beaucoup d’immigrants au fil des décennies et perdu nombre d’emplois.

En ce lieu encore marqué par son passé ouvrier et par les solidarités qui en découlent, le couple a pris le temps de se porter à la rencontre de ceux que l’on ne voit ni n’entend. Jeunes et pleins d’espoir, comme Eddy le boxeur, moins jeunes et en reconquête d’eux-mêmes, comme Dénia qui « apprend la patience » en récoltant des choux, âgés comme Élisabeth, qui fut éditrice, ou Agnès, qui nourrit les canards et les ragondins, lève les yeux vers un pont embouteillé et confie : « Je suis exclue de tout, je ne fais plus partie du monde qui bouge. »

Film essentiel centré sur l’essentiel – la considération de l’autre, fût-il dans le dénuement – Se battre offre d’inoubliables rencontres, filmées à très juste distance. Ce beau film, tout en délicatesse et respect de la personne humaine, ne vient rien dérober mais accueille une parole impressionnante de noblesse et de retenue. Il capte tous ces gestes qui disent le combat quotidien pour ne pas sombrer, mais aussi le sens profond du secours porté à leur prochain par ceux qui n’ont souvent pas beaucoup plus.

L’un de ces bénévoles tente d’aider une famille rom. « Ma vie serait trop irrespirable si je n’avais pas le souci de faire quelque chose, glisse-t-il. Ce que je fais ne va rien bouleverser, cela se joue au niveau humain, dans les relations de personnes à personnes. C’est toujours ça de pris sur l’indifférence, la bêtise et les difficultés. »

Il en va de même pour cette œuvre remarquable, bouleversante. On pense au Camus de Misère de la Kabylie, au James Agee de Louons maintenant les grands hommes. Au message des Évangiles.

Jean-Pierre Duret et Andrea Santana, qui ont travaillé par le passé avec Pialat, les frères Dardenne et sur les pauvres du Nordeste brésilien, redonnent des mots, une parole à tous les sans-voix. A ceux qui ont le sentiment, comme cette femme croisée sur les bords du Gier, de «ne plus faire partie du monde qui bouge, celui des voitures qui avancent, des gens qui partent tôt le matin, qui se dépêchent de rentrer le soir.» Des vies à mille lieux de l’univers des prospectus commerciaux et des centaines de millions d’euros qui surgissent parfois d’un poste de radio.

Financé avec 70.000 euros sans l’appui de la télévision, ce film soutenu par le Secours populaire et la Ligue des droits de l’Homme met aussi en valeur les bénévoles, ces militants de la solidarité qui donnent de soi, reçoivent des autres et connaissent la richesse de l’entraide. Le bonheur, c’est «d’être à deux», raconte un couple qui a grandi à la DDASS. C’est aussi de «vivre en HLM», dira Eddy, le jeune boxeur qui a soif de victoires.

On comprend pourquoi ce film, précieux et salutaire, a fait le plein lors des projections en avant-première. On en sort avec la rage et une idée fixe. Se battre.

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