Film d’Olivier Assayas (France – 2014 – 2h04) avec Chloe Moretz, Kristen Stewart, Juliette Binoche…


Sils maria affiche une– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l’autre côté du miroir, dans le rôle d’Helena…

 

 

 

Critique “Télérama”

On lui a toujours trouvé un air adolescent. La jeunesse s’accroche à lui, et elle est au coeur de ses films, du premier (Désordre, 1986) au dernier en date (Après mai, 2012). Mais le temps passe, fait son oeuvre, et Olivier Assayas, 60 ans dans quelques mois, en prend aujourd’hui toute la mesure. Tout en prenant de la hauteur : dans la région des sommets alpins de l’Engadine, il pose sa caméra à Sils Maria pour nous parler des chemins de la création et de la vie. Magnifiquement.

Le film commence dans un train, où la comédienne Maria Enders ­(Juliette Binoche) apprend la mort du dramaturge et metteur en scène Wilhelm Melchior, qu’elle partait rejoindre en Suisse. Ces circonstances révèlent d’emblée le personnage de Maria : forte de sa célébrité — la présence de son assistante personnelle, Valentine (Kristen Stewart), en est un des signes —, elle va de l’avant. Comme le train qui file. Tout en revenant en ­arrière, puisque la mort de Wilhelm Melchior la renvoie à leur passé commun. A Sils Maria, elle va habiter la maison de cet absent et répéter, aidée par Valentine, une de ses pièces de théâtre. Celle qui l’avait révélée, vingt ans plus tôt : elle jouait une jeune fille troublant une femme mûre, jusqu’au suicide, elle sera désormais la femme mûre troublée. Le temps redistribue les rôles. Mais Maria Enders comprend-elle à quel point ?

Olivier Assayas trace le portrait d’une comédienne douée, passionnée par son travail et peut-être aveuglée par sa passion : le fil rouge du film. Dialoguer avec un metteur en scène, parler d’un personnage, discuter avec l’agent artistique chargé de négocier des contrats : le film célèbre la beauté et la valeur de cette vie guidée par l’amour de la création, et emporte son héroïne dans un mouvement constant. La pièce de théâtre se prépare, d’autres projets se dessinent, elle est sur sa lancée. Pourtant, on devine des impasses. La vie privée, sacrifiée, n’est plus qu’un à-côté fastidieux (régler une séparation de biens avant un divorce). La solitude est en embuscade.

En s’appuyant sur les personnages secondaires, tous féminins, Olivier Assayas apporte de nouveaux éclairages sur Maria Enders. Valentine, son assistante, offre non seulement sa discrétion, son efficacité, mais une intelligence à laquelle la comédienne reste sourde, incapable de lâcher ses certitudes pour les intuitions d’une jeune femme qu’elle n’essaie pas de comprendre. Un décalage qui s’accentue encore face à la jeune actrice qui sera sa partenaire au théâtre : Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz) est une ministar dont le charme s’étale sur Internet et la vie amoureuse, dans les magazines people. Maria Enders la découvre dans un film de science-fiction au programme d’un petit cinéma de Sils ­Maria. Sur l’écran sévit, donc, l’industrie mondiale du divertissement. Alors que plane sur la petite ville suisse, bercée par le souvenir de Nietzsche, de Proust et de beaucoup d’autres visiteurs illustres, la culture la plus noble, dont Maria Enders est l’héritière. Une femme du monde d’hier.

S’il y a de la dureté dans ce constat, il est fait avec une profondeur méditative, presque une douceur. Le film a l’ampleur d’un tableau d’ensemble où les personnages changent peu à peu de place, portés par un changement plus grand : le temps qui passe. Pour le matérialiser, Olivier Assayas a trouvé un film documentaire de 1924, Le Phénomène nuageux de Maloja. On y voit les nuages entrer dans la vallée de Sils Maria en s’y déroulant à la manière d’un serpent. Maria Enders fera tout pour découvrir de ses propres yeux ce phénomène, dont les images en noir et blanc la fascinent. Mais comment pourrait-elle regarder en face ce serpent ? Ces nuages qui avancent, c’est le temps qui efface ce qui a été sa vie, sa façon d’être actrice, d’aimer faire des films et du théâtre. Cette mélancolie, Olivier Assayas l’affronte avec son actrice, Juliette Binoche. Ensemble, ils nous la font partager, avec lucidité autant que délicatesse.

Critique “aVoir-aLire.com”

Superbe variation autour des thèmes du métier de comédienne, du temps qui passe et des relations professionnelles, Sils Maria est l’une des meilleures réussites d’Olivier Assayas, cinéaste inégal mais ici très inspiré. On songe à Patrice Chéreau dans une première partie se déroulant dans le train où se trouve Maria (Juliette Binoche) et son assistante, Valentine (Kristen Stewart, échappée de Twilight). « Ceux qui m’aiment prendront le train ». La mort de l’écrivain alors même que Maria n’était pas encore arrivée à destination place subitement le film sur la trame du deuil, deuil que Maria assume, elle dont l’existence n’est pas de tout repos. Ses entretiens téléphoniques avec son notaire, ses échanges avec Valentine laissent entrevoir une actrice qui a connu son heure de gloire, à la carrière encore florissante, mais quelque peu au creux de la vague, à moins qu’il ne s’agisse des prémices d’un inexorable déclin, la quarantaine étant ici l’âge de tous les possibles. Dans la seconde partie, Assayas suit les traces du Mankiewicz de All about Eve et du Bergman de Persona. C’est d’abord le rapport trouble qu’entretient Maria avec Valentine. Tour à tour confidente, secrétaire, dame de compagnie ou camarade de beuverie, celle-ci est aussi répétitrice et semble se complaire dans cette fonction, tout en manifestant une sollicitude qui oscille entre la bienveillance et la jalousie.L’irruption dans le récit du personnage de Jo-Ann Elis, jeune star hollywoodienne, au tempérament fantasque et d’une inculture flagrante, plonge l’histoire dans une autre dimension. On décide que la jeune femme sera la nouvelle interprète de Sigrid, au nom du potentiel commercial de son nom sur l’affiche. Maria découvre alors sur Internet des vidéos peu flatteuses sur sa future partenaire, qui s’avère pourtant très douce et admirative lors de leur première rencontre… Plus qu’un film sur la rivalité entre deux actrices (on est loin de l’esprit de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?), Sils Maria excelle à décrire le malaise d’une femme marquée par une pièce et un rôle emblématiques dans son parcours et pour sa personnalité, et envahie par l’angoisse et le doute au moment où elle doit affronter sous un autre angle un passé qui ressurgit. « Il ne s’agit pas tant du théâtre et de ses illusions, ni des méandres de la fiction, que de l’humain, le plus intime aussi » , a déclaré le cinéaste. La tension distillée par le récit n’en est que plus forte, surtout dans les séquences se déroulant dans un cadre alpin qui évoque La Montagne magique de Thomas Mann, ainsi que le court métrage Phénomène nuageux de Maloja (Arnold Fanck, 1924), références explicites du réalisateur. Après Copie conforme, Juliette Binoche, émouvante et mesurée comme à son habitude, trouve un autre bon rôle de maturité qui aurait pu lui permettre de décrocher un second prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes.

Critique “Critikat.com”

Film dialectique, Sils Maria tricote plusieurs niveaux de réalité (et/ou de fiction) : les échanges complices entre Maria Senders (Juliette Binoche) et son assistante (Kristen Stewart), la préparation de la pièce de feu Wilhelm Melchior (ombre masculine de l’absence) et le travail sur scène avec la jeune Jo-Ann (Chloë Grace Moretz). Dans ce récit aux dimensions poreuses, le jeu est permanent, la répartition des rôles loin d’être évidente, la mise en abyme enivrante. Maria Enders abandonne le rôle de la jeune Sigrid au profit de Jo-Ann, pour endosser celui d’Helena, femme mûre, bouleversée dans la pièce par l’énergie de l’ambitieuse et vénéneuse jeune femme jusqu’à la mort. Le travail de préparation ramène l’actrice à ses débuts sans pour autant lui offrir la cure de jouvence espérée. Dans l’écrin naturel de Sils Maria, point culminant des Alpes suisses prisé par Nietszche comme lieu d’élévation artistique et intellectuel, la boucle se fait tourbillon et le destin d’Helena se confond avec celui de Maria, même si sa Sigrid n’est pas celle qu’on croit. Dans le berceau de l’éternel retour, la donne a changé et les polarités s’avèrent mouvantes, comme les nuages serpentins de ce ciel où les phénomènes météorologiques confinent au fantastique. Il faut du temps pour déployer cette boucle complexe et Olivier Assayas le prend, au risque d’une langueur parfois pesante.

Réflexion sur le temps, son écoulement intarissable et son acceptation inévitable, Sils Maria est de fait une oeuvre de cinéma. Assayas y met en scène des comédiennes sur le plateau d’un théâtre – art de la performance éphémère et donc du souvenir –, pour mieux parler de cinéma – art illusoire d’un temps à jamais maîtrisé et figé. Le cinéaste explore l’importance étouffante du temps dans l’identité même d’une actrice, dont le corps et la psyché constituent un spectacle changeant, inscrit dans la durée. Mais il creuse aussi le sillon d’une réflexion sur l’objet « film » en lui-même. Voir un film, c’est éprouver le temps de ses propres souvenirs cinématographiques, c’est raviver les braises d’une mémoire aujourd’hui brouillée par l’accumulation d’images et de sons, en provenance des salles de cinéma mais aussi des écrans multiples peuplant notre quotidien. Dans un monde où tout va de plus en plus vite, où les faits s’évanouissent dans le temps de leur exécution, où les mots meurent dès qu’ils sont prononcés, dans un univers hyper connecté où la vérité est un mythe bâti par tweets, le réalisateur de Demonlover (2002) construit un bloc métaphysique, sculpté de résurgence et de citation. L’auteur de Conversation avec Ingmar Bergman y convoque le spectre de Persona par l’intermédiaire de ses personnages, présents et absents. Alors que le souvenir d’Identification d’une femme (M. Antonioni, 1982) n’est pas loin, la filiation avec Eve (Joseph L. Mankiewicz, 1950) s’affirme au fil des séquences dans la construction du récit comme dans l’emploi des fondus au noir – autant résurgence stylistique d’un genre qu’effet écranique pour simuler le mouvement d’une paupière à la recherche d’un souvenir.

L’élégance plastique de Sils Maria vient dévoiler la force d’interprètes mises en scène avec une grande précision. Si le film interroge la violence des désirs féminins (d’être, de demeurer, de devenir, de posséder…), il expose aussi le désir délicat d’un cinéaste pour ses actrices. Le film est certes né de l’envie de Juliette Binoche de travailler avec lui : six ans après L’Heure d’été et trente ans après Rendez-vous, réalisé par André Téchiné et écrit par Assayas. Binoche, vingt ans, y jouait alors une jeune comédienne, une autre Sigrid…. La boucle n’en finit pas de tourner dans ce métafilm protéiforme. Enfin, Sils Maria révèle le potentiel subtil de Kristen Stewart, que certaines de ses interprétations pour le cinéma indépendant laissaient deviner (revoir Welcome to the Rileys). Olivier Assayas, loin du démiurge kéchichien, laisse éclore une énergie brute dans un film dense, épais, parfois pesant, mais toujours enivrant.

 

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