Film de Katell Quillévéré (France – 2012 – 1h34) avec Sara Forestier, Adèle Haenel, François Damiens, Anne Le Ny…

 

Suzanne uneFille-mère à l’adolescence, Suzanne vit avec son père routier et sa sœur dont elle est inséparable. Sa vie bascule lorsqu’elle tombe amoureuse de Julien, petit malfrat qui l’entraîne dans sa dérive. S’ensuit la cavale, la prison, l’amour fou qu’elle poursuit jusqu’à tout abandonner derrière elle…

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Suzanne, c’est une héroïne en manque… d’amour. Après un premier long-métrage très remarqué, Katell Quillévéré revient à son poison préféré : l’émotion. A mi chemin entre l’épique et la chronique, Suzanne imprime avec audace son propre style narratif à l’écran : accidenté, cabossé, heurté, l’histoire d’une fatalité. Et si l’originalité de la forme peut surprendre, la cinéaste n’hésitant pas à faire l’ellipse sur cinq ans de vie en un plan de coupe, l’épure et la justesse de ton permettent l’embardée. Raccrochés au regard perdu de Suzanne, on trouve notre rive quand l’héroïne ne pense qu’à prendre le large… Emportée dans le tourbillon de la vie, Suzanne, femme-enfant grandit trop vite sur le point de devenir mère, navigue à l’abandon quand sa sœur tient parfaitement la barre. Les années s’enchaînent et Suzanne continue de rêver. A quoi, on ne sait pas vraiment. Jusqu’à la rencontre avec Julien. Sidérante de sensualité. Prise au piège d’une force supérieure qui l’attire et la pousse à plonger, Suzanne craque. Et sombre au trou.
Fragilité et sauvagerie, il y a du Pialat chez Suzanne, Katell ne s’en cache pas. Et si le prénom titre éponyme renvoie au morceau de Leonard Cohen, l’hommage à Maurice est évident. Ne serait-ce que par la puissance de son réalisme pulsionnel. Instinctif et rentré, Suzanne est un film sous tension. Rien ne se dit et tout s’y frustre. Au point d’exploser gestuellement en une gifle ou en un baiser. Ca dépend. Porté par un casting explosif, le film mélange avec brio la gaucherie sensible du père routier (François Damiens), l’insolente force de Maria (Adèle Haenel, comme toujours, d’une intensité rare) et la fascinante imprévisibilité de la trop fragile Suzanne (Sara Forestier). Le tout saupoudré d’une belle découverte, Paul Hamy (Julien, vu précédemment dans Elle s’en va), dont le magnétisme mutique crève littéralement l’écran. Emportés sur la vague de la jeunesse, Maria, Suzanne et Julien roulent jusqu’à l’écume. En cabriolet jaune. Comme des enfants sur une auto-tamponneuse. Sans craindre de s’emboutir. Hanté par l’absence de sa mère, Suzanne ne cesse de vouloir aimer. Entière, passionnée et insaisissable, Suzanne est une écorchée vive. Profondément mélancolique, elle tente de remplir un vide. Instinctivement elle fait un enfant, pour s’aider à vivre. Puis deux. Sans jamais parvenir à soulager son besoin d’absolu.
Fusionnelle, la relation familiale se décline en trois temps : sœur, père et fils. Sur les routes, Nicolas s’est toujours dérobé. Par dévotion. Aussi quand Suzanne choisit d’abandonner son fils Charlie, l’incendie s’embrase et la guerre se déclare. Entre les deux camps, Maria amortit les tirs. Et prend sur elle. Jusqu’à ce qu’elle aussi disparaisse. A croire que Suzanne n’est qu’une longue histoire de destruction… Esthétiquement, l’accord est parfait. De sa lumière froide et éthérée, Tom Harari illumine la profonde gravité du visage de Sara. Et souligne son mystère. Surcomposé, le cadre brille par son naturel et son apparente simplicité. Dans l’angle, un détail fait passer le temps. Discrètement. A l’image, la grâce de quelques plans marque : Suzanne et son gros ventre sur un jeu d’enfant, l’ombre de Suzanne et Julien au creux d’un pont, Suzanne et Maria arrimées à la barrière de leur enfance, en train de siffler les garçons…
Spontanéité, insolence et fraîcheur Suzanne c’est l’avant et l’après de la liberté, jamais le récit de l’échappée belle. Délaissant le spectaculaire dans le hors-champ de ses ellipses, Katell se concentre sur les temps faibles de l’héroïne, quand pris au piège de la réalité, elle doit assumer l’inconséquence de ses actes. Revenus sur terre, les pieds de Suzanne ne peuvent plus s’envoler mais son esprit reste ailleurs. Ancré dans le cœur de Julien, du moins celui de son pendentif. Rythmé par l’héroïne, ses présences comme ses absences, ses départs comme ses retours, ses coups de cœur comme ses coups de gueule, le film n’en reste pas moins atypique, accélérant et décélérant l’action, au rythme de l’émotion. Alternant saccade dramatique et lenteur chronique, le film prend le temps de s’attarder sur les instants de vie de personnages pas si secondaires. Et de démultiplier l’angle de vue : si Nicolas n’était pas si souvent en voyage, peut être ne lui aurait-on pas retiré son petit fils, Charlie. Suzanne rêve de cavaler mais sur la route elle est souvent rattrapée. Par le déterminisme social. Presque déjà condamnée.
A noter dans ce paysage du second plan, la présence de Corinne Masiero, d’une parfaite sobriété. Attirée dans les filets de la criminalité, Sara tente de remonter le courant. Et d’éviter le naufrage. Suzanne perd le nord. Et cherche le port pour s’évader. Sur le ferry pourtant, le rêve prend l’eau. Ni cinglée, ni égoïste, ni insensible, Suzanne c’est la liberté. Celle qui claque, qui blesse, qui dérange et qui ne pardonne pas. ’’And you want to travel with her’’ disait la chanson. Échouée, Sara a vécu pleinement. Vingt-cinq années passées à s’y brûler les ailes. Une héroïne viscérale, qui se jette à cœur perdu, jamais jugée par une cinéaste qui réussit à faire de sa part d’ombre, l’éclat de son humanité. Subtil portrait de femme, Suzanne tranche par sa beauté, sa violence et sa complexité. Suzanne s’échappe et nous échappe. Et c’est ce qui fait son charme fou. Tragique, tout simplement.

Critique “La Croix”

Pour son deuxième long métrage, après Un poison violent en 2010, Katell Quillévéré signe une œuvre très forte sur le destin et ses mauvais tours, qui tout à coup enrayent la simplicité d’une vie supportable. Il est une orpheline qui rêve d’une existence plus grande, d’amour intense et de grisante liberté, quitte à s’en brûler les ailes : dans le rôle de Suzanne, Sara Forestier, toujours plus stupéfiante de film en film, livre une prestation bouleversante.

Comme en hommage à l’un de ses maîtres de cinéma, Maurice Pialat, la réalisatrice opère un troublant rapprochement physique entre sa comédienne et la Sandrine Bonnaire des années 1980-1990, actrice fétiche du cinéaste décédé en 2003. Autour d’elle, un trio affectif remarquable de justesse, qui mérite lui aussi de vrais éloges.

Réalisatrice et coscénariste (avec Mariette Désert) de ce film à la fois rude et subtil, Katell Quillévéré explore avec beaucoup de finesse l’univers de cette Suzanne que l’on n’oubliera pas, être fragile et en demande, devenue mère trop tôt, à la fois faible et forte, qu’un regard sans compassion inciterait à juger sans ménagement. Elle se garde bien de le faire, et c’est toute la richesse de ce film dont la dernière partie, sidérante, renforce encore la valeur.

 

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