Film de Wes Anderson (Etats-Unis – 2013 – 1h39) avec Ralph Fiennes, Jude Law, Bill Murray, Edward Norton, Saoirse Ronan, Owen Wilson, Adrien Brody, Willem Dafoe, Tilda Swinton, Jeff Goldblum, Jason Schwartzman, Harvey Keitel, Mathieu Amalric, Léa Seydoux, F. Murray Abraham, Tom Wilkinson, Tony Revolori…

 

Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

Grand-Budapest-Hotel-affiche uneThe Grand Budapest Hotel retrace les aventures de Monsieur Gustave H, l’homme aux clés d’or d’un célèbre hôtel européen de l’Entre-deux-guerres, et du garçon d’étage Zéro Moustafa, son allié le plus fidèle. La recherche d’un tableau volé, œuvre inestimable datant de la Renaissance et un conflit autour d’un important héritage familial forment la trame de cette histoire au cœur de la vieille Europe en pleine mutation.

 

 

Critique « aVoir-aLire.com »

La filmographie de Wes Anderson est une avalanche vertueuse. Une boule de neige de dessin-animé grossie par l’expérience et le dévalement, qui digère tout ce qu’elle croise sans rien omettre de sa matière fondamentale. Irrigué par 18 ans de cadres maniaques, de panoramiques-éclairs, d’influences tatouées sur la rétine, de décors pointilleux, de légèreté placide, de familles dysfonctionnelles et de vannes d’un autre monde, The Grand Budapest Hotel a des allures d’aboutissement. Le point culminant d’une carrière débutée dans l’amateurisme éclairé, prolongée dans les terres du culte souterrain, et propulsée sur le devant de la scène indie-chic par un public aussi singulier que son œuvre, garni de barons de la mode, de cinéphiles-sociopathes, de mamans esthètes, de hipsters sans fond ou de profs bien formés. Recycleur de prestige, le réal le plus classe de l’ouest pose donc son hôtel dans l’est de l’Europe, entre deux guerres et des camions de références. Stefan Zweig, Thomas Mann, Ernst Lubitsch, Billy Wilder ou Hergé sont tous conviés pour cette grande sauterie à peine chorale mais définitivement luxuriante, et y rencontrent à la fois les obsessions d’Anderson (les hôtels, la symétrie, la filiation, l’absurdité mid-tempo, le pittoresque réinterprété, la contemplation temporaire ou les pointes de vitesse narratives), ses dernières marottes (le film noir, les cavalcades théâtrales de Moonrise Kingdom, l’animation de Fantastic Mr Fox) et la plupart des membres de sa très belle famille (Adrien Brody, Owen Wilson, Jason Schwartzman, Bill Murray, Willem Dafoe, Edward Norton etc). Résultat : ce mash-up pop-culturel aussi vigoureux que naphtaliné plane un ton au-dessus du réel, et du reste de l’œuvre de Wes.
Monsieur Gustave, joué façon premier prix de conservatoire par Ralph Fiennes, y apparait comme un Steve Zissou de l’hôtellerie, minus la morgue du simili-cousteau. Une figure paternelle magnétique abîmée par la fuite d’un monde dont il est la boite noire, et un concierge gérontophile plus aristo que les vielles choses qu’il culbute dans son palace. Aussi abrupt que romantique, et aussi lâche que chevaleresque, il incarne également la nostalgie flamboyante de son papa Anderson. Une symétrie résumée par Zero Moustafa, qui lâche à propos de son mentor et la disparition de son environnement naturel « il entretenait l’illusion avec une grâce merveilleuse ».
Oui, despote minutieux de son petit théâtre pastel, dans lequel il convoque donc les motifs ambivalents de l’âge d’or hollywoodien (comme la gravité poids-plume du scénario policier), et confronte des caricatures jaillies d’un Tintin jamais dessiné (le tueur teuton aux mains truffées de bagues-têtes de morts, la vieille comtesse cataractée) à l’euro-idéalisme déçu mais énergique de Zweig, Anderson ne raconte pas seulement la dérive d’une civilisation niant son propre engloutissement, il déterre aussi son panthéon personnel et le vaccine avec entrain contre la mort culturelle, façon méthode Coué. Son film est à l’image du Grand Budapest Hôtel en fin de vie ou envahi par les nazis : un asile désuet et perméable à la barbarie, hanté par d’admirables fantômes, mais toujours palpitant, pourvu qu’on arrose ses souvenirs avec suffisamment de panache bienveillant, cuvée 1930.
Plus lugubre, graveleux, haletant et grand-guignolesque que les autres enfants de WA (on compte un certain nombre d’homicides et d’organes orphelins), le métrage lutte pourtant contre la maturité en multipliant les séquences cartoonesques (la poursuite en luge, l’évasion de la prison) en brodant des sections inimaginables ailleurs que chez le texan fou, comme la brillante présentation de la société secrète des clés croisées (une congrégation de concierges solidaires), et en baignant le tout dans un comique chorégraphique ou purement cinématographique (Anderson se moque de ses propres cadres) rarement aussi virtuose. A la fois trésor artisanal ultra-personnel (travellings latéraux grand luxe, sûreté de l’art décoratif, intelligence du découpage, précision criminelle des compositions) et hommage forcené au cinéma d’avant-hier, The Grand Budapest Hotel prouve également qu’il est possible de se réinventer sans souiller une signature que les contempteurs du surdoué appelleront une formule, quand nous parlerons plutôt de vision.

Critique « Critikat.com »

Avec The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson taille une encoche imaginaire dans l’histoire du XXe siècle en s’installant dans une Europe fantasmée des années 1930. Pour ce cinéaste, qui a toujours maintenu ses films à une distance hygiénique avec la réalité, laissant ses petites fantaisies bourgeonner dans des bulles méticuleusement organisées, cette immersion dans l’entre-deux guerres – même si le contexte historique avance masqué sous les traits d’une fable – fait figure de petite révolution. Mais ce n’est pas tout. Avec ce huitième long-métrage, le Texan amorce ce qui pourrait bien être – paradoxalement – un tournant dans sa filmographie : si tout est, une nouvelle fois, parfaitement en place, il n’en demeure pas moins que pour la première fois les enfantillages psychorigides de Wes Anderson frôlent le surmenage. Tous ses tics formalistes et ses effets de signature – en somme, tout ce qui rendait son cinéma si innocemment aimable et qui participait aux paisibles roulis de ses récits – provoquent dans Grand Budapest Hotel une confusion quasi hystérique dans ce monde où tout est, pourtant, minutieusement étiqueté (des objets aux hommes, en passant par les lieux et même les scènes).

Cette manie de Wes Anderson à parsemer ses décors d’écriteaux n’est pas nouvelle, mais elle est si prégnante dans Grand Budapest Hotel qu’il en devient impossible de passer à côté d’une des ambitions premières du metteur en scène depuis ses débuts : réorganiser le monde, y introduire l’harmonie qui lui fait souvent défaut. Encore une fois, rien ne change vraiment pour le cinéaste, mais les choses se complexifient tout de même un peu. En témoigne l’entrée dans le film qui, par le biais d’un enchâssement de narrations – où trois voix-off se passent le relais –, remonte le cours de l’histoire pour passer ainsi de la fin du XXe siècle au début des années 1930.

À la base de cette astucieuse structure en gigogne, un écrivain vieillissant (Tom Wilkinson) nous livre, face à la caméra, la recette de sa tambouille littéraire (les auteurs n’inventent rien mais composent leurs œuvres en écoutant les histoires des autres) avant de céder la place à une version plus jeune de lui-même (Jude Law), déambulant dans les couloirs vides du Grand Budapest Hotel. Ce dernier rentre en contact avec le mystérieux Moustafa Zero (F. Murray Abraham), propriétaire des lieux, qui propose de lui raconter comment il a hérité de l’hôtel. Et c’est ainsi que, méthodiquement, par sauts de trente ans, on passe d’une idée (la théorie littéraire du préambule) à son illustration ; du romancier au véritable personnage principal de cette histoire : Monsieur Gustave (Ralph Fiennes), l’épatant concierge du palace éponyme à l’époque où cette institution vénérable (non sans rapport avec le sanatorium Berghof décrit dans La Montagne magique de Thomas Mann) connaît ses dernières heures de gloire – tout comme le continent européen qui s’apprête à basculer dans l’un de ses plus sombres épisodes.

Une fois installé le cadre des tribulations de M. Gustave (faussement accusé du meurtre d’une aristocrate dont il est l’un des potentiels héritiers), la fluidité un peu guindée du récit, semblable à celle des autres réalisations de Wes Anderson, s’emballe dans une intrigue fiévreuse, pilotée avec une frénésie inaccoutumée chez ce réalisateur habituellement friand de personnages pantouflards et de scènes filmées au ralenti. Serait-ce le contexte historique, à l’heure où une nation germanisante imaginaire s’apprête à entrer en guerre, qui impose ce sentiment d’urgence, cette tempête avant le cataclysme ? C’est assez possible, car, même si Anderson ne prend pas à bras le corps cette dimension pseudo-historique, il la laisse pousser comme des ronces menaçantes sur les bas-côtés de son intrigue (particulièrement emblématique de cette approche : la scène où le jeune Zero se rue pour apporter à M. Gustave un journal titrant en Une « Bientôt la guerre ? », tandis que cette information se trouve reléguée au second plan par un autre article annonçant la mort de l’aristocrate – drame qui lance véritablement le récit). Ainsi cerné par les flammes d’un sujet sérieux (la prise de pouvoir des Nazis, représentés ici avec la parodique « section Zig-Zag »), le formalisme du cinéaste fait front à cet assaut en doublant son contingent de tics et de bibelots vintage. Il est assez amusant de noter, au passage, que bien que Wes Anderson s’ouvre pour une fois à une forme de réalité, il applique, dans un même mouvement, une stratégie de repli sur ses marottes visuelles.

Cette formidable aisance avec laquelle le réalisateur est capable de décliner son univers enfantin et loufoque dans des contextes hétéroclites (scolaire, familial, sub-aquatique, sylvestre…) se frotte cette fois – intentionnellement – à ses propres limites. L’abondance des détails dans la mise en scène, conjugué au rythme particulièrement soutenu, provoque une saturation qui ne saurait, malgré tout, saper l’harmonie chère à Wes Anderson. C’est que, même si Grand Budapest Hotel est marqué par une densification des images – l’utilisation du format 4/3 n’y est bien évidement pas étrangère –, jamais le cinéaste dandy ne se départit d’un esprit de légèreté et d’espièglerie, comme lorsque M. Gustave (personnage particulièrement croustillant) souligne avec sérieux, alors que son enquête pour prouver son innocence avance : « The plot thickens » (l’intrigue se densifie), avant de contrebalancer cette remarque par une interrogation comique : « By the way, why “thickens” ? Is it a soup metaphore ? »

À la fois prolongement, intensification et mise à l’épreuve du cinéma de son réalisateur, Grand Budapest Hotel s’avère non seulement valoir pour lui-même, mais aussi pour la curiosité qu’il créé quant à comment Wes Anderson parviendra à donner suite à ce geste aussi épuisant que revitalisant.

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