Film de Martin Provost (France – 2013 – 2h19) avec Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain, Olivier Gourmet

 

 

violette affiche uneViolette Leduc, née bâtarde au début du siècle dernier, rencontre Simone de Beauvoir dans les années d’après-guerre à St-Germain-des-Prés. Commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l’écriture pour Violette et la conviction pour Simone d’avoir entre les mains le destin d’un écrivain hors norme.

 

 

Critique “aVoir-aLire.com”

Martin Provost semble avoir raté le rendez-vous avec le public à la sortie du très sombre et non moins remarquable Où va la nuit. Pourtant, le film était épatant d’émotion dans sa peinture d’une femme écrasée par sa destinée domestique qui la conduisait au meurtre. Yolande Moreau livrait une composition exceptionnelle. Est-ce aujourd’hui par besoin d’une rédemption commerciale que le réalisateur propose une œuvre miroir au biopic sur Séraphine de Senlis qui avait emporté pas moins de 7 César ? Ou au contraire la volonté de bâtir une œuvre cohérente autour de femmes issues de milieux sociaux défavorisés ou populaires, des victimes, qui, dans le cas de Séraphine et de Violette, trouvent une forme d’échappatoire dans l’art, qu’il soit pictural pour de Senlis ou littéraire pour Violette Leduc.

 

L’on pourrait faire de nombreux ponts entre les deux destinées malheureuses de ces artistes du bas peuple qui se sont faites en dehors du moule bourgeois qui éduque les sensibilités au pinceau et au plaisir des mots. Mais l’on peut également très bien considérer Violette, comme une œuvre orpheline, celle d’une auteure méconnue aujourd’hui, délaissée des contemporains, mais dont la vie de “bâtarde”, lui a valu, après des décennies d’angoisse, de névroses, de malheurs surlignés par elle-même et finalement de dépression, notamment dans les années 50, la reconnaissance du public en tant qu’écrivaine avant-gardiste osant aborder les thèmes tabous, telle que la sexualité féminine.
En 1964, Simone de Beauvoir passe à la vitesse supérieure, froide, rigide, engoncée dans sa relation avec Sartre. Elle signe la préface du livre de Violette Leduc, sa protégée qu’elle n’appelle pas “son amie”. La bâtarde est le premier succès commercial de cette femme qui n’avait connu jusque là que la désolation affective, le désert sentimental, le rejet familial et l’humiliation professionnelle, voire la jalousie du succès des autres…
Le film de Provost s’intéresse à Séraphine, pardon, Violette, de la deuxième guerre mondiale où elle feint d’être l’épouse de Maurice, un intellectuel homosexuel qui redoute la déportation et dont l’égoïsme torture Violette, plus seule que jamais, à la parution miraculeuse de son pamphlet autobiographique féministe en 1964…
Des années sombres mais passionnantes, tournées comme les pages d’un livre mesuré par des chapitres aux noms qui vont émailler cette existence d’autoflagellation. Femme moderne dans une époque trop étriquée, écorchée vive qui ne parvient jamais à taire les démons broyeurs de l’enfance, elle enchaîne les crises, les états d’âmes. Ne se contrôle pas. Contre sa mère à qui elle reproche de l’avoir mise au monde pour ne pas l’aimer, contre Simone de Beauvoir, à laquelle elle livre ses sentiments sans pudeur, et sans réponse de celle-ci qui n’est pas dans la réciproque amoureuse ; contre sa laideur qu’elle se persuade d’être la raison de cette insupportable solitude qui la ronge de l’intérieur.

 

Ses carences affectives, elle les met en forme au travers de textes autobiographiques. Son premier essai, L’Asphyxie, un échec, lui vaut l’admiration intellectuelle de de Beauvoir qui pendant plus de 15 ans exhortera Violette à se libérer de sa misère intérieure en puisant la hargne et la force des sentiments dans les épisodes les plus douloureux de son existence : une passion amoureuse avec une femme, un mariage raté, un avortement de la honte, l’abandon du père…
Ce destin cruel est magnifié par le jeu d’Emmanuelle Devos qui dévore l’écran de sa présence en mal-aimée que tout atteint. Elle parvient à communiquer l’empathie d’un personnage pathétique à la vie pourtant riche, mais que les froissures originelles ne parviennent pas à rendre tolérable. Elle souffre à l’écran, notamment dans son amour initiatique pour Simone de Beauvoir, incarnée magistralement par Sandrine Kiberlain. Cette dernière, à contre-emploi, parvient même, à certains moments, à faire jeu égal avec Violette Leduc, le film signifiant aussi un passage torturé de l’existence de l’écrivaine du Deuxième sexe, dont on ressent l’envie de malmener la société phallocrate et bourgeoise, sans en avoir la spontanéité d’une Violette Leduc, qu’elle admire pour cette raison.
Si l’on peut peut-être reprocher au film de recourir à un maladroit catalogue de noms de la grande scène artistique des années 50 (Genêt, Sartre, Cocteau…) pour servir de façon trop appuyée de références à l’époque, il n’en demeure pas moins remarquable en tous points. La réalisation idéale de Provost, toujours dans une composition contrôlée de ses reconstitutions et toujours prompt à utiliser à bon escient le travelling latéral, épate. Elle est l’abnégation du travail de Bruno Dumont sur Camille Claudel, dont il a su se débarrasser de l’aridité pour ne garder que l’intransigeance des caractères.
Violette orne le genre du biopic d’un joyau de mélancolie et de souffrance qui ne peut laisser insensible. Une œuvre au moins aussi forte que Séraphine, voire plus, car ici, contre une Yolande Moreau seule, il faut compter sur le poids de deux actrices hors pair qui méritent toutes deux une nomination aux César.

 

 

Critique “La Croix”

Il y eut Séraphine, œuvre marquante qui évoquait le destin hors norme d’une domestique poussée par l’irrépressible nécessité de peindre. Martin Provost avait évoqué son itinéraire en 2008 dans ce film sept fois primé aux Césars, avec le grand rôle de Yolande Moreau. En s’intéressant à Violette Leduc, le cinéaste livre aujourd’hui le second panneau d’un diptyque tout aussi réussi que le premier – quoique portant sur une figure féminine fort différente de tempérament.

Née en 1907 à Arras des amours illégitimes d’un jeune bourgeois et d’une bonne, Violette Leduc ne s’aimait pas et vivait avec la conviction que « la laideur, chez une femme, est un péché mortel ». Elle entretenait avec sa mère des rapports très ambivalents, l’accusant de lui avoir donné la vie tout en avouant ne pouvoir se passer d’elle. À vrai dire, toute relation avec Violette Leduc semblait relever d’un sévère tangage émotionnel, son puissant besoin d’amour – auprès d’amis, souvent homosexuels, d’amies et d’amantes – ayant la fâcheuse tendance à la rendre insupportable.

L’auteur de L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages (censuré), La Bâtarde… fut toutefois reconnue comme l’une des leurs par les grands écrivains de l’époque. Simone de Beauvoir, en particulier, fit énormément pour sa reconnaissance, tout en contenant l’élan amoureux de sa protégée dans une amitié qui dura toute leur vie.

Porté avec beaucoup de justesse par Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain, le film plonge le spectateur dans l’après-guerre et les années 1960, entre fin du marché noir et émergence des revendications féminines, à commencer par la question de l’avortement. Le dramaturge Olivier Py prête ses traits à l’écrivain Maurice Sachs, mort en Allemagne sans que Violette Leduc lui ait porté le secours espéré. Jacques Bonnaffé incarne magnifiquement Jean Genet…

À fleur de peau, provocatrice, assoiffée – « je suis vieille, névrosée, ratée » –, Violette Leduc ne trouva à s’accomplir que tardivement, inspirant à Simone de Beauvoir ce commentaire éloquent : « Je ne connais pas plus beau salut par la littérature. » Cette œuvre forte sur la difficulté à naître en tant qu’artiste, sur la solitude et la frustration, est pleine des aspérités et des ambivalences de son personnage.

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