Film de Nuri Bilge Ceylan (Turquie – 2014 – 3h16) avec Melisa Sozen et Haluk Bilginer…


Winter sleep affiche une– Film proposé en Version Originale Sous-Titrée

 

Palme d’or du 67ème Festival International Du Film De Cannes 2014

Prix Fipresci de la critique internationale

Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements..

 

 

 

Critique “La Croix”

Sur les hauteurs lointaines de l’Anatolie, au sommet d’un site austère et somptueux de la Cappadoce, Aydin, ancien comédien d’Istanbul, tient un hôtel troglodyte, dénommé Otello. L’hiver approche. Les touristes se font rares.

Rivé à son ordinateur, dans le refuge d’un bureau tapissé de livres, d’affiches et de masques, vestiges de son ancienne vie, Aydin tente d’écrire une histoire du théâtre turc. Exutoires de son désenchantement, il peaufine aussi des éditoriaux pour un journal local, Le Vent des steppes.

Le maître des lieux vit là avec Nihal, sa femme, jeune, belle et délicate, absente et discrète, qui s’active pour des causes sociales, engagement dont il prend ombrage. Leurs liens se sont distendus. Necla, la sœur d’Aydin, qui les a rejoints après son divorce, traîne un amer ressentiment et un vide existentiel que son repli dans cette contrée isolée ne comble pas.

Tous trois se retrouvent pour les repas, prétextes à des joutes oratoires et de longues discussions argumentées où se devinent des tourments recouverts par la personnalité de cet homme, de prime abord ouvert et accueillant.

Propriétaire de quelques biens dont il abandonne la gestion à son homme de main, Aydin est en butte à un locataire récalcitrant et menaçant. Pour éviter l’expulsion, le frère de l’impécunieux, imam obséquieux et insistant, tente d’amadouer le créancier.

Ce conflit, dont Aydin ne veut pas entendre parler, rejoint le drame qui se joue dans le huis clos de cet hôtel où trois personnes vont se déchirer. Sans concession. Se servant des mots, les armes dont elles disposent, avec une sophistication rhétorique et une fascinante montée en puissance.

Necla a pris l’habitude de s’étendre sur le canapé d’Aydin pendant que son frère écrit. Elle commente ses articles, lance insidieusement ses flèches de plus en plus empoisonnées, au risque de se voir asséner en retour ses quatre vérités.

Le même sort attend Aydin lors d’une longue explication, orageuse, avec sa femme, frustrée, humiliée, lassée de ses postures d’intellectuel aux grandes idées, de ses accès de jalousie, de son indifférence à tout ce qui n’est pas lui. Chacun est renvoyé, meurtri, au gouffre de ses propres failles, à l’impasse de ses névroses.

L’épilogue, incertain, ouvert, amorce l’ombre d’un espoir que résume le jeu de regards (adouci ? compréhensif ?) entre Nihal et Aydin. Elle, derrière une fenêtre à l’étage ; lui, dans la cour, engoncé dans son manteau. Des flocons tourbillonnent dans l’air froid. La neige bientôt recouvrira tout. Linceul de leur amour ou nouvelle page de leur couple ? Fragile lueur, inhabituelle dans le cinéma de Nuri Bilge Ceylan, ce grand pessimiste…

Depuis une quinzaine d’années, il était hanté par ce sujet que lui avait inspiré la lecture de trois nouvelles de Tchekhov. Mais il ne se sentait pas prêt, malgré la reconnaissance internationale de son immense talent. Ces scènes de la vie conjugale en Anatolie, si proches de l’univers de Bergman par l’âpreté des situations feutrées, la maîtrise éblouissante et la tension de dialogues qui dévoilent la vérité des êtres, Nuri Bilge Ceylan les a écrites avec sa femme, Ebru, sa coscénariste depuis Les Climats, en 2006. Leurs disputes dans le travail ont d’ailleurs nourri l’œuvre.

En dépit de la rudesse des relations de ses personnages, reclus sur leur piton, dont l’isolement est rompu par la visite d’amis, de voisins ou de fâcheux, ce film, d’une infinie subtilité, est un enchantement. Une perfection de mise en scène qui décape les âmes, en jouant sur les apparences. Baigné par une lumière automnale pour les intérieurs, hivernale pour les extérieurs, ce film, au rythme envoûtant, ponctué d’échappées, est éclairé avec soin par un cinéaste venu de la photographie, attentif à la composition des cadres et grand connaisseur de la peinture. L’andantino de la 20e sonate pour piano de Schubert enveloppe ces affrontements de sa douceur déchirante.

Winter Sleep s’affirme comme une œuvre profonde et grave, d’une intense beauté, servie par l’interprétation exceptionnelle de comédiens impressionnants de justesse et de retenue : Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbag, Serhat Kilic, Nejat Isler.

Un futur classique du cinéma, reparti de Cannes, en mai dernier, avec la Palme d’or. Jane Campion, la présidente du jury, en conférence de presse, avait résumé le sentiment général : « J’avais peur de ce film, de son sujet comme de sa durée. Son rythme est tellement merveilleux que j’aurais pu rester deux heures de plus dans la salle. » .

 

Critique “Télérama”

Un gamin aux yeux sombres jette une pierre sur la vitre de sa voiture et Aydin se demande pourquoi. Oui, bon, d’accord : quelque temps auparavant, il avait fait saisir par un huissier les maigres biens du père de l’enfant, pour cause de loyers trop longtemps impayés. Mais quoi, il avait, pour lui, le droit et la loi. Devait-il, sous prétexte qu’il était riche, se faire plumer par un provocateur alcoolo, tout juste sorti de prison ?… Aydin est un homme qui se dit, se veut, se croit raisonnable. Logique. Juste. Dans cette petite ville de Cappadoce, en Anatolie centrale, où les maisons, encastrées à même la roche, ressemblent à un étrange et inquiétant décor de théâtre, il tient un hôtel pour touristes, fans d’exotisme : l’Othello. Car, de longues années, il a été comédien célèbre et, selon lui, talentueux. Fier, en tout cas, de n’avoir jamais accepté de se compromettre dans de stupides séries télévisées. Et voilà que cet homme fait, bien fait, peut-être surfait, va, sous nos yeux, doucement se défaire. Avec ce film long et dense, dont l’intensité ne faiblit pas une seconde, Palme d’or incontestable du récent festival de Cannes, Nuri Bilge Ceylan poursuit — comme pouvait le faire Ingmar Bergman, l’un de ses maîtres — une oeuvre de moraliste. « Je m’intéresse à tout ce qui se dérobe, dit-il, au monde intérieur des individus, à leur âme, à la manière dont ils se lient ou s’opposent. Les questions que se pose le grand mélancolique que je suis sont celles qui nous travaillent de toute éternité. »

Dans Les Climats (2007), il scrutait, déjà, un couple en pleine rupture et l’on avait l’impression, par la méticulosité de sa mise en scène, de n’avoir jamais contemplé d’aussi près l’éclatante lumière des corps et l’inexorable étiolement du désir. Dans Winter Sleep, ce sont les âmes qu’il fouille, qu’il fouaille avec une lucidité, une dextérité qui pourraient passer pour du sadisme, si son regard n’était constamment éclairé par la bienveillance. Tout ce que l’on tait, tout ce que l’on cache, tout ce que l’on sait de l’autre sans vouloir le dire, tout ce que l’on pense de soi sans pouvoir se l’avouer, il nous le révèle, là, peu à peu…

Notamment lors des deux grands affrontements (une vingtaine de minutes chacun) du héros avec sa soeur, puis sa jeune femme, que Nuri Bilge Ceylan filme le plus simplement du monde : de simples champs-contrechamps dans une pénombre où seuls les visages deviennent des taches de lumière. C’est la leçon des plus grands — Bergman, encore, mais aussi Alain Resnais : pas besoin de faire les pieds au mur avec la caméra quand ce qu’on dit est essentiel, quand ce qu’on montre devient primordial. L’épouse (lire encadré) reproche à Aydin sa condescendance. La soeur, sa suffisance. « Ah, si seulement j’avais ta capacité d’aveuglement ! » lui lance-t-elle. Elle a longtemps cru en lui, désormais, la voilà moqueuse devant les fausses valeurs morales qu’il prône, avec bonne conscience, dans les articles pontifiants qu’il écrit dans la feuille de chou locale. Elle s’amuse : « Tu continues de creuser là où d’autres ont déjà tout trouvé… »

La plus grande faute d’Aydin — mais c’est une faiblesse très répandue — est d’avoir considéré ses partenaires de vie comme les figurants d’une pièce écrite à sa gloire. De les avoir méprisés s’ils tenaient mal leur rôle. Et de s’être replié en lui-même à la suite de cette déception. Toute sa vie, il s’est tenu résolument à l’écart. A côté des autres. Non par lâcheté, mais par dédain : pourquoi se mêler à des vies indignes de lui ? C’est sa suffisance que dénonce son épouse lorsqu’elle lui reproche de l’avoir, peu à peu, réduite à l’insignifiance. Et sa soeur, quand elle remarque le mépris tapi dans ses écrits. « Tu faisais notre admiration, lui dit-elle. Nous pensions tant que tu ferais de grandes choses… »

On dirait Les Trois Soeurs… Tche­khov, bien sûr. Tchekhov, partout. Tchekhov, toujours. Dans Il était une fois en Anatolie, il s’était glissé dans l’un des personnages, un médecin comme lui, qui, insensiblement, accueillait en lui la miséricorde. Winter Sleep, inspiré par plusieurs de ses nouvelles, est tout imprégné de son désenchantement, de sa malice, de sa compassion. Même si, par moments, lorsque la violence s’y fait plus explicite, Tchekhov s’efface au profit d’un de ses confrères, russe lui aussi : la scène des billets de banque dans le feu évoque, évidemment, Dostoïevski (L’Idiot), Nastassia Philippovna et son geste d’orgueil qui lui permet — comme au père du gamin aux yeux sombres, ici — de retrouver une dignité et une pureté perdues.

Ce film superbe, dont on ne sort pas indemne, qu’on emporte avec soi pour ne le quitter jamais, provoque, en nous, de la peur et de la mélancolie : angoisse totale à l’idée d’être liés, même de loin, à tous ces personnages en perte d’eux-mêmes. Et tristesse infinie de savoir qu’un jour ou l’autre, on ne leur ressemblera que trop.

 

Critique “Les Inrockuptibles”

Petit paradoxe : on n’aurait pas donné la Palme d’or à Winter Sleep, alors que c’est un très beau film. Pourquoi ? Parce que si le film de Ceylan est superbe, il est d’une beauté déjà vue (chez lui ou chez quelques grands des années 1960 tels Bergman, Antonioni…), moins novatrice ou galvanisante que chez d’autres prétendants à la Palme (Bonello, Godard, Dolan…). On prend un réel plaisir immersif à dérouler les quelque trois heures de Winter Sleep mais c’est un plaisir du “même”, une réactivation un peu proustienne du goût du grand cinéma d’auteur d’il y a quarante ans.

Dans un bel hôtel troglodyte d’Anatolie profonde vivent Aydin, le propriétaire et par ailleurs comédien retraité, sa jeune et belle épouse Nihal, et sa sœur Necla, récemment divorcée. Les paysages sont fabuleux, les clients sont rares, la vie semble douce mais un brin monotone pour ces bourgeois cultivés. Cette tranquillité engourdie par l’arrivée de l’hiver va être perturbée par un incident : un gosse du village jette une pierre sur la voiture d’Aydin. On apprendra que le gamin voulait “venger” son père, locataire d’une maison appartenant à Aydin et victime d’une saisie d’huissier pour cause de loyers impayés.

Cet embryon de lutte des classes déstabilise l’hôtelier comédien, démocrate éclairé qui se fait brutalement renvoyer à son statut de propriétaire et d’exploiteur. Telle une onde sismique (phénomène bien connu en Turquie), l’incident se propage au sein du trio hôtelier, Aydin, Nihal et Necla finissant par se dire leurs mille vérités, manière comme une autre de tuer l’ennui et le désœuvrement nanti.

Nuri Bilge Ceylan pèle couche par couche l’hypocrisie et la bonne conscience bourgeoises en procédant par longs blocs de battles verbales entre Aydin et Necla, Necla et Nihal, puis Aydin et Nihal. Les dialogues sont de haute volée, à la fois intimistes, politiques et philosophiques, les acteurs impressionnent par leur souffle et leur subtilité, donnant à ces longs échanges l’intensité de scènes d’action. On a déjà vu ce genre de joutes rhétoriques chez Tchekhov, Bergman, Chéreau… et chez Ceylan aussi, mais c’est la première fois qu’elles constituent la matière première d’un film chez cet adepte de la stase contemplative et du non-dit, sans doute parce qu’elles valent aussi comme bilan introspectif de la part du cinéaste.

Si le huis clos des macérations bourgeoises forme l’armature de Winter Sleep, Ceylan fait aussi jaillir des éclairs saisissants : un électrique galop de chevaux sauvages, un enfant qui s’évanouit sous la pression du rapport de classe, un homme humilié et révolté qui jette un paquet de billets au feu… A la fin de Winter Sleep, une joie, celle de la plénitude d’un film dans le présent de sa projection, et un doute, celui de l’après : la critique du confort intellectuel et matériel n’est-elle pas une spécialité de l’art bourgeois qui contribue à maintenir l’ordre en place ? Winter Sleep penche-t-il vers l’académisme de la modernité des années 60 ou vers l’éternité du classicisme ? Beau film, oui, à ces quelques interrogations près.

 

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