Film de Panos Koutras (Grèce – 2014 – 2h08) avec Kostas Nikouli, Nikos Gelia…


Xenia affiche uneVersion Originale Sous-Titrée

A la mort de leur mère, Dany et son frère Odysseas, 16 et 18 ans, prennent la route d’Athènes à Thessalonique pour retrouver leur père, un Grec qu’ils n’ont jamais connu. Albanais par leur mère, ils sont étrangers dans leur propre pays et veulent que ce père les reconnaisse pour obtenir la nationalité grecque. Dany et Ody se sont aussi promis de participer à un populaire concours de chant qui pourrait rendre leur vie meilleure. Ce voyage mettra à l’épreuve la force de leurs liens, leur part d’enfance et leur amour des chansons italiennes

 

 

Critique « aVoir-aLire.com »

Comment dire adieu à sa jeunesse ? Le trublion cinéaste grec Panos H. Koutras répond à sa manière, en réalisant un film autour d’une certaine jeunesse grecque abattue par la crise économique et autres crises existentielles. Koutras s’est intéressé tout particulièrement à ces adolescents apatrides ou étrangers, maltraités par un gouvernement grec aux abois et persécutés par les mouvements nationalistes florissants tel le parti néonazi « Aube dorée ». Un parti déchaîné contre toute forme d’immigration et qui de plus se déclare ouvertement antisémite, islamophobe – et bien sûr homophobe. Militant donc pour le « droit du sang » et une « Grèce aux Grecs », sous l’égide exclusive des valeurs chrétiennes orthodoxes. On reconnaît ici même la chanson du Front national sur « les vrais Français »…

C’est sur cet arrière-fond politique que Panos H. Koutras a réalisé un film engagé et très courageux autour de deux jeunes Albanais en mal d’existence en Grèce, pays où ils sont pourtant nés, d’un père grec les ayant abandonnés sans les reconnaître alors qu’ils étaient encore bébés. Après le décès de Jenny, leur mère, immigrée albanaise, dévorée par l’alcool et devenue chanteuse en Grèce, le jeune Dany, 16 ans (ou, plus exactement, « 15 ans, 9 mois et demi » !), au look néo-punk efféminé, tout en mèches peroxydées, piercing aux oreilles, fringues et bracelets fluos, et aux faux airs de Xavier Dolan, quitte la Crète pour rejoindre à Athènes son frère aîné Odysseas (Ody) qui, lui, a presque 18 ans. Dany, homo affirmé, se prostitue à l’occasion pour vivre. Volontiers excentrique, il a toujours des sucettes en bouche et son lapin « Dido » comme compagnon. Son frère Ody, qui travaille dans un fast-food, hétéro convaincu, est, lui, plus calme et réservé. Ils sont tous deux fans de chansons italiennes, notamment celles que chantaient leur mère et Pati Pravo, célèbre diva italienne des années 1970.
Les retrouvailles entre les deux frères sont d’abord difficiles et tendues. Dur, pour Ody et Dany, d’être reconnus et insultés en tant qu’Albanais venant manger le pain des Grecs – et davantage encore comme « pédé ». Koutras reconstitue parfaitement les « ratonnades » et autres « casses de pédés » perpétrées à Athènes par les fachos d’Aube dorée, de même que la complaisance des policiers à l’égard de ces militants fascistes. Les homos pestiférés sont obligés de se planquer dans des boîtes gays souvent sinistres et les étrangers de vivre dans des squats sordides, en cherchant un peu d’aide auprès d’associations et d’avocats dévoués, telle la pulpeuse avocate Antigone du film.

Un climat que les deux frères, une fois leurs tensions et règlements de compte un peu retombés, préfèrent fuir pour partir à la recherche de leur père biologique qui, s’il les reconnaissait, pourrait leur assurer la nationalité grecque. Ainsi, Ody va finalement se joindre à Dany dans un périple, précipité par une bagarre qui tourne mal, en direction de Thessalonique. Il s’agit de retrouver d’abord le cabaret où a officié leur mère, de rencontrer leur père, mais aussi de se qualifier pour participer à un concours de chant. Ody rêve en effet, sans doute en souvenir de sa mère, de participer à la prochaine « Greek star », un télé-crochet façon « Nouvelle star ».
Au cours de cette épopée, véritable quête initiatique aux multiples desseins, les deux frères se retrouvent dans un hôtel dévasté en pleine forêt. Ils vivent ici pleinement comme deux gamins une complicité qui leur a tant manqué. Cet hôtel appartenait à la chaîne de luxe Xenia, célèbre du temps de la supposée prospérité de la Grèce. Mais Xenia, c’est surtout le mot grec désignant l’hospitalité que chacun doit aux étrangers – un principe majeur de la Grèce antique. Xenia sonne un peu bizarrement aujourd’hui dans ce pays où le droit du sang prime désormais sur le droit du sol. Un pays qui de plus n’accorde aucun secours ni droit aux demandeurs d’asile, contrairement aux directives européennes et aux accords de Dublin !
Lors de ce road movie au rythme endiablé, Dany et Ody découvrent effectivement le cabaret où leur mère se produisait du temps de sa gloire. Ils retrouvent ainsi le patron Tassos, un personnage haut en couleur, sorte de « vieille folle ratée », selon Dany. Tassos est superbement campé par Aggelos Papadimitriou. Ce Tassos les met sur la piste du père, qui serait un certain Lefteris Christopoulos, devenu un militant d’extrême droite.
Le film s’achève – sans se terminer – par la prestation d’Ody à la « Greek star » et les retrouvailles plutôt trashs avec un père supposé. Peu importe d’ailleurs, l’aventure continue… Dans leur quête, peuplée de fantasmes véhiculés par des effets spéciaux oniriques et humoristiques, seul compte au fond pour Dany et Ody leur chemin parcouru avec leur volonté de ne jamais se résigner. L’important pour eux est de poursuivre leurs chimères, qu’il s’agisse d’un grand lapin blanc en peluche, d’une chanteuse ringarde ou d’une figure paternelle.
Après ses précédents – et décapants – films, L’attaque de la moussaka géante (2000) et Strella (2009), et au-delà du message politique délivré dans Xenia, Panos H. Koutras nous offre ici une fable flamboyante à l’humour corrosif, flirtant parfois avec un certain fantastique, et pourtant bien ancrée dans la réalité contemporaine. Xenia est également une ode à l’amour fraternel, qu’il soit de sang ou spirituel. Un sujet rarement aussi bien traité au cinéma.
Le cinéaste a choisi pour incarner les deux frères des comédiens non professionnels, ayant affronté dans leur vie les problèmes évoqués dans le film et bien représentatifs de leur communauté. Il ne pouvait pas en être autrement pour Koutras, qui a par ailleurs la volonté dans ses films de faire jouer ensemble acteurs professionnels et non professionnels : « Pour moi, le casting est un véritable choix politique. » Kostas Nikouli et Nikos Gelia sont absolument époustouflants, ils ont mis tout leur être et leur sincérité dans cette belle odyssée et ses superbes moments d’altérité.

 

Critique « Critikat.com »

Après le délire super kitsch (L’Attaque de la moussaka géante, 1999) et la tragédie trans (Strella, 2009), le réalisateur grec Panos H. Koutras poursuit, pour son quatrième long-métrage (Real Life, le deuxième, n’ayant pas été distribué en France), l’exploration de ses thèmes de prédilections avec un voyage queer, une fantaisie sucrée à la trame narrative et aux motifs plus traditionnels que ses deux premiers ovnis. Un film, sélectionné à Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes, qui semble promettre par cet aspect relativement classique de toucher une plus large audience.

Et c’est tant mieux. Depuis le début de la crise grecque en effet, on ne cesse de voir dans le renouveau de la cinématographie du pays des représentations plus ou moins surréalistes et sombres du quotidien sociopolitique hellène. Avec Xenia, l’ancrage naturaliste de la fiction se retrouve à un autre niveau : dans le processus de financement et de production du film même, dont le tournage a été mis en stand-by à l’automne dernier après le démantèlement, par le gouvernement, de la chaîne publique ERT, principal financeur des films dans le pays.

Voilà heureusement Xenia, ce film qui a failli ne jamais voir le jour mais a tenu grâce à la persévérance d’un cinéaste, cherchant à incarner ses obsessions et son imaginaire à l’écran. Fidèle à ses thèmes de prédilection : ambiance queer assumée voire délirante – cette fois un peu atténuée par rapport à la galerie de personnages des deux autres longs – mais aussi inlassable quête du père, et bien sûr disparités et inégalités de la société grecque, entre laissés-pour-compte (ces immigrés et marginaux par le prisme desquels les fictions sont toujours données) et grands bourgeois aux villas luxuriantes, Panos H. Koutras leur donne corps avec Xenia par l’intermédiaire de l’irrépressible énergie de la jeunesse.

Deux frères, Dany et Ody, se retrouvent à Athènes après la mort de leur mère, l’Albanaise Jenny. Elle avait perdu son titre de séjour et Ody, qui approche de sa majorité, risque l’expulsion vers un pays qu’il ne connaît pas. Les deux ados se lancent dans un road trip, de la capitale à Thessalonique, où un vieil ami de leur mère croit avoir retrouvé la trace de « l’Innommable » (leur père déserteur) – ironiquement devenu homme politique proche de l’Aube Dorée. Grâce à cette subtile concentration, dans la figure du père, des problèmes de nationalité comme d’identité des deux protagonistes, le réalisateur parvient à offrir une représentation assez rare du climat délétère ambiant dans le pays – ratonnades fascistes résumées en une scène d’une violence folle et saisissante, représentations des rues d’Athènes peuplées de clodos et de junkies… Mais aussi tableau plus qu’appréciable de ces communautés de marginaux qui s’associent – un monde où homos, Ukrainiens, Arabes, Albanais, se mélangent ou s’entretuent – en une scène de bagarre à la West Side Story moderne qui achève de montrer l’ambiguïté de cette situation, sans jamais chercher à en tirer des propositions politiques concrètes ou accablantes. L’idéal est ailleurs.

Le propos de Panos H. Koutras en effet est autre part, et si on lui sait gré de représenter avec bon sens ces dérives modernes, il en fait avant tout une toile de fond réaliste à partir de laquelle va déborder l’audace de sa fantaisie. Véritable traversée, au sens le plus littéraire du terme (le grand frère, Odysseas, porte le nom originel d’Ulysse, en grec ancien), Xenia est un film d’apprentissage à la trame narrative assez traditionnelle – la quête du père va bien sûr mener ces deux jeunes garçons de l’enfance à l’âge adulte – qui capte avec un plaisir fou et communicatif la liberté de l’adolescence.

Véritable éloge de cet âge dont on retrouve toute l’impertinence grâce au personnage de Dany, la fiction est racontée à travers le prisme de son regard : celui d’un chien fou libre comme l’air, qui passe son temps à sucer des bonbons sucrés… Il n’a pas de père (ne le cherchant que par intérêt : droit du sang et argent), plus de mère (dont la figure est joliment incarnée par son idole Patty Pravo, dont les chansons hantent tout le métrage), et figure à lui seul le sel de cette allègre fantaisie. Peu importe que les deux personnages trouvent ou non leur père : le voyage, la traversée se valent bien sûr en eux-mêmes.

Xenia est aussi et surtout un éloge de l’imagination – les décrochages de la fiction, qui tranchent notamment avec la radicalité des productions grecques actuelles, sont moins des décrochages surréalistes que des plongées dans l’imaginaire du personnage. Des plongées qui d’abord ne se donnent pas pour telles (voir l’excellent motif du lapin Dido, qui symbolise – c’est un peu facile, mais si bien amené… – la banale transition de l’enfance à l’âge adulte) et tranchent avec la tristesse du quotidien de ces inadaptés en tous genres. À l’hostilité de notre monde contemporain ils opposent, avec le sourire, une atmosphère récréative et salutaire, une ambiance très « couleur locale » – qui est en fait moins celle d’un lieu donné (la Grèce) que d’un monde personnel, imaginaire, délirant, qui revendique par-dessus tout la force des liens fraternels – au-delà même des liens du sang.

 

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